echelleSi vous avez déjà du remarquer mon goût assumé pour les calembours (un peu comme un Laurent Ruquier du web) dans les titres de mes billets, je ne suis jusqu'à présent jamais laissé aller aux titres racoleurs.. Et pourtant, pour celui d'aujourd'hui, j'aurais pu titre ainsi:  "Franck Ruzé nous dévoile les secrets de la prostitution des étudiantes", cela aurait certainement plus attiré le chaland que celui que j'ai mis, mais bon, j'ai quand même un semblant de déontologie qui me l'interdit. 

En revanche, je n'aurais pas vraiment menti car, comme le montre également le bandeau rouge ornant la couverture de son dernier roman paru aux  éditions Albin Michel, L'échelle des sens (  fort joli titre) raconte l'histoire d'une jeune fille, Tenessee, 19 ans, étudiante en psycho, qui se prostitue clandestinement dans une agence de luxe.  

Ce thème de la prostitution estudiantine, encore bien tabou en France, avait déjà été abordé dans Mes chères études, un récit autobiographique en 2009 par une certaine Laura D, dans lequel elle racontait sa vie d'étudiante basculant soudainement  dans les rapports sexuels tarifés. Je n'avais pas lu le livre, mais en revanche, son adaptation par Emmanuelle Bercot dans un téléfilm sur Canal Plus avec la jeune Deborah François ( dans un rôle totalement éloigné de Populaire) m'avait durablement marqué.

La paupérisation grandissante des étudiants (225 000 peineraient à financer leurs études) leur impose des choix parfois lourds de conséquences, et 40 000 d'entre elles, soit une sur cinquante (chiffre avancé par le syndicat SUD mais difficilement vérifiable en la matière) s'adonnerait à cette pratique dite de "l'escorting".

Ce thème là, le romancier Franck Ruzé, (dont le premier livre paru en 2003, O%, qui a connu un beau succès en librairies, traitait du thème du culte de la minceur chez les jeunes filles)  l'aborde sous forme de fiction, mais n'oublie pas pour autant de le traiter frontalement.  En effet, lorsque le roman commence, son héroine, Tenessee, a déjà commencé son activité de prostituée de luxe et si on peut déceler, au fil du roman, un ou deux élements qui nous éclaire (légérement) sur ses motivations,  l'auteur, évitant les facilités, ne versera jamais dans l'explication, ni psychologique, ni uniquement bassement matérielle.

Simplement, Tenessee, malgré son jeune âge, ne croit ni à l’amour ni aux sentiments, mais plus prosaïquement à la valeur qu’on leur donne, dans une société où tout se commercialise. C’est fort de ce constat qu'elle s'est forgée une forteresse pour affronter le monde et son rapport avec autrui.

Partant de ce postulat, Franck Rizé nous ceuille par son écriture, sèche, tranchante comme un fil de rasoir, sans un pet de graisse, qui permet d'aller directement à l'essentiel sans noyer le lecteur sous des descpriptions ennuyeuses et superflues.  Et comme l'explique Franck Ruzé dans son entretien ci dessous, il a voulu rendre actif le lecteur et pour cela l'a placé directement au coeur de l'action, et cela fonctionne parfaitement.

De même, que ceux qui pourraient s'attendre (peut - être justement à cause de ce bandeau rouge un peu trompeur)à de longues scènes de sexe avec son défilé de clients et de perversions en tous genres, en seront pour leurs frais, puisque la quasi exclusivité du roman se  construit sur la base de dialogues que Tenessee échange soit avec ses clients, soit avec ses collègues de l'agence, soit aussi avec son psy, soit enfin avec Alexandre avec un jeune garçon secretement amoureux d'elle, mais qui ignore tout de son activité et qui se trouve confronté à la froideur et l'absence d'emphase qu' éprouve Tenessee pour le monde extérieur. Le livre ne va pas forcément là ou attend et où on aimerait qu'il nous amène, mais c'est justement une des grandes forces de l'auteur de ne suis pas suivre les chemins balisés du roman français.

L'échelle des sens est donc un roman bref (198 pages), mais qui ne laisse pas indemne et qui surtout, entraine forcément, après lecture, une reflexion sur un sujet important découlant de la précarisation de notre société actuelle. 

Et comme, grâce aux éditions Albin Michel, j'ai eu l'immense chance de pouvoir interroger son auteur ( qui en plus d'être romancier a aussi été DJ et illustrateur, j'ai pu ouvrir le débat avec lui... Et vous verrez qu'en plus d'être un excellent styliste de la prose, Franck est également...rusé comme un renard (décidement, Laurent R,  je t'en prie, sors de ce corps :o))

Entretien exclusif avec Franck Ruzé,

l'auteur de l'échelle des Sens :

Blog baz'art: Quelle est votre volonté au départ de ce roman : traiter d'un sujet de société encore un peu tabou en France ou bien plutôt dresser le portrait sans fard d'une jeunesse désabusée?

Franck Ruzé: Il ne faut pas voir ces deux volontés comme s'excluant mutuellement ; elles m’ont amené, de concert, enfin, pas tout à fait de concert, mais plutôt de façon emboîtée, à écrire L’échelle des sens. Il était important de parler de ce sujet encore mal documenté, et d’en parler de près, en détails ; ça méritait une vision d’entomologiste, avec une analyse des faits microscopiques. Les auteurs disent souvent qu’ils partent de la petite histoire pour raconter la grande histoire ; et moi, je suis parti des micro-histoires, de toute une foule de petits détails dont on ne parle jamais, parce que trop embarrassants, trop crus, mais qui ont leur place et leur importance au sein d’une vie.
La jeunesse actuelle est sans fard, oui, parce qu’elle a soif de vérité, et soif d’exister. J’espère que la jeune femme qui a inspiré ce livre y verra un surplus d’existence. Et que ces vérités consignées lui donneront la preuve qu’elle a été écoutée.

 B BA: Le livre m'a beaucoup fait penser, et par son sujet, et par son traitement, au téléfilm "Mes chères études", d'Emmanuelle Bercot.  L'avez vous vu et si, oui, avez vous réussi à ne vous pas vous laisser trop influencer par cette oeuvre?

 

FR :Non, je ne l'ai pas vu, pour ne pas me laisser influencer, justement. J'ai lu le livre, de Laura D., une fois L'échelle des sens terminé, avec beaucoup d'appréhension. J'ai été soulagé de constater que les deux livres étaient complémentaires, et offraient chacun une vision particulière.

 

B BA : Avez vous eu l'occasion d'interroger des étudiantes qui faisaient de l'escorting  pour préparer votre roman ou bien êtes vous partis uniquement de témoignages extérieurs?

 

FR : Une étudiante. Et je ne l’ai pas interrogée. Je l’ai écoutée. Je l’ai connue en première année de médecine, et il faut bien avouer qu’avec le concours à préparer, les possibilités de travailler après les cours sont très réduites, et même inexistantes. Je n’ai pas su tout de suite ce qu’elle faisait, c’est venu progressivement, au fil de notre amitié. Elle avait terriblement besoin de se confier, de partager. C’est un aspect que j’aborde dans l’Echelle des sens, il faut que Tennessee partage ce qu’elle vit, mais elle ne peut pas, elle est bien trop consciente du jugement d’autrui.

 

B BA : Le livre parle aussi d'un sujet que je ne connaissais absolument pas : les opérations que font les jeunes filles pour créer une fausse virginité: comment avez vous eu vent de cette pratique?

 FR : L'échelle des sens détaille deux pratiques concernant la simulation, et la vente, de fausses virginités: celle avec l'éponge gorgée de sang prélevé auparavant, et congelé, et celle nécessitant une hyménorraphie, ou reconstruction de l'hymen. Seule la première de ces deux pratiques est avérée. L'autre serait plutôt comme deux réalités mises bout à bout: la réalité de cette opération, qui se pratique couramment, et la réalité de la vente de virginités. Peut-être avez-vous lu, il y a quelques mois, l'histoire de cette jeune brésilienne qui a vendu sa virginité  sur internet pour financer ses études de médecine?

 

BBA : Votre livre frappe par son coté très dialogué, avec une absence quasi totale de description. Est ce que ce parti pris correspond à une volonté de mettre le lecteur d'emblée dans l'action?

 

FR : Exactement. Il y a une phrase de Francis Scott Fitzgerald que j'aime bien; elle apparaît dans son dernier livre, inachevé, comme une note, et c'est "L'action est le personnage". De plus, l'absence de description invite le lecteur à co-créer le monde du livre, le lecteur devient "agissant"; et l'action du livre, et celle du lecteur, se rencontrent.

 

BBA:- Votre roman offre une vision des rapports humains sombre et viciée par l'argent .. Pensez vous que cela s'est encore détérioré depuis plusieurs décennies? Si oui, gardez vous un brin d'optimiste sur la situation?

 

FR : Il y a une grande différence entre savoir une chose, théoriquement, et en être témoin; entre se dire que tout peut se vendre, tout peut être marchandise, et réaliser, découvrir, que le corps d'une amie est à vendre. La théorie quitte alors le champ du flou pour venir hanter celui de l'intime. Et vous voilà, à cheval entre l'acceptation muette de ce monde marchand, et le refus qu'il s'applique aux être qui ont pour vous plus de réalité que les autres. Et vous vous dites: quel est ce monde qui pose un prix sur l'utilisation horaire du corps de cette jeune fille qui me sourit d'un air las en me tendant la main lorsqu'elle est fatiguée?

L'échelle des sens n'a pas, et je n'ai pas, la prétention d'une vision historique sur le sujet, sur plusieurs décennies; je propose juste un instantané. Et je ne sais pas où placer correctement l'optimisme au milieu de cet espèce de deuil de l'innocence pratique.

 

BBA : La plupart de vos livres se mettent souvent du coté des jeunes femmes : Pourquoi ce choix? Et pensez vous suivre cette voie féminine pour la suite de vos projets ?

 

FR : Mon éditrice, Claire Delannoy, m'a aidé à réaliser que les jeunes femmes dans mes romans se tenaient sur un fil entre le spontané et le réfléchi, et pouvaient passer de l'un à l'autre en un clin d'œil. Les jeunes femmes sont des personnages idéaux, pour moi, de par leur équilibre entre la mesure et la démesure, entre le rire et l'émotion contenue, entre ce qu'elles contiennent et ce qu'elle donnent. Leur cœur bascule toujours entre les incertitudes marquées, les transformations de l'adolescence, et ce début d'apaisement, cet équilibre précaire de l'âge adulte qu'elles appellent plus qu'elles ne maîtrisent; cet équilibre fait de renoncements pour lesquels elles ne sont pas encore tout à fait prêtes, et de réponses arrêtées à des questions qu'elles refusent encore de ne plus se poser.

La "voie féminine" est donc, très logiquement, une voie, la voie, que je vais suivre.

 

BBA : -En quoi votre coté touche à tout ( musicien, mais aussi photographe et illustrateur) peut influer dans votre façon d'écrire?

 

FR : Mon travail en tant qu'illustrateur réaliste, pour le Conservatoire Botanique National Alpin, m'a très certainement donné l'amour des détails. Je dessinais au rotring, point par point, un peu comme j'essaye à présent de construire la vie et la psychologie d'un personnage, par toutes petites touches contiguës. Vous pouvez voir sur le site Deviantart quelques exemples de paysages et de plantes dessinés à l'époque.

http://franckruze.deviantart.com/gallery/#/d47k6ll

Mon expérience en tant que musicien m'a sensibilisé à la musicalité des phrases, à ce qui fait qu'une phrase coule toute seule ou accroche, à tout ce qui fait qu'une phrase existe en dehors du sens qu'elle véhicule: ses qualités "plastiques", finalement, et sa cohérence en terme de texture, de forme et de couleur ressentie, avec celles qui l'entourent... et on rejoint là des notions de graphisme, tout est donc interconnecté, la musique, le graphisme et l'écriture se parlent et se nourrissent.

 

BBA :  Quels sont vos modèles, littéraires, mais aussi plus généralement artistiques, revendiqués?


FR : Mes modèles sont à chercher principalement au cinéma: les films qui suivent les règles du mouvement Dogme 95 tels que Festen de Thomas Vinterberg, ou Les idiots de Lars Von Trier, et les films documentaires très proches des protagonistes, comme Silverlake vu d'ici ou Dear Zachary. En littérature, j'admire le style "sec et coupant", comme le dit si bien Wikipédia, des néo-hussards. Et côté musique, je me laisse emporter par la fragilité contrôlée de Nicole Dollanganger.

Evidemment, je ne peux que dire un très grand "merci" à Franck Ruzé d'avoir bien voulu répondre à mes questions pour tous les lecteurs de mon blog; lecteurs qui je l'espère, seront intrigués par ce livre phare de la rentrée de janvier 2013 et seront interessés pour le lire....