ferreEn un mois, voici le second billet que je consacre à un Léo. Mais après un Léo bien de son temps (Di Caprio), voilà que j'aimerais vous parler d'un Léo mort il y a 20 ans cette année, et un Léo qui me rend toujours un peu mélancolique lorsque je l'écoute.

Car, Léo Férré, puisque c'est de lui évidemment dont il s'agit, reste irrémédiablement lié à mon enfance, à ces heures où mon père l'écoutait dans le plus grand silence et le plus grand receuillement. Mon père préférait largement le jazz ou le classique à la chanson fançaise (ce n'est pas de lui que je tiens ce gout immodéré), mais  il faisait deux  ou trois exceptions  : Brassens,  l'immense Brel, et surtout Ferré, qu'il avait vu deux fois en concert, des concerts dont il nous reparlait à chaque fois avec des trémolos dans la voix.

Et lorsque Ferré nous quitta, quelques années avant que mon père ne fit de même, je me souviens de la tristesse poindre dans les yeux de mon paternel, une tristesse que je n'avais pas vu souvent. Les textes de Ferré résonnaient au plus profond de lui, et moi, elles ont mis du temps à le faire, car à 16 ans, l'âge que j'avais lorsque Ferré disparu, on est pas assez outillé pour recevoir ses mots et ses mélodies.

Pour moi, le "style Ferré", c'était simplement et avant tout  une façon de chanter tellement si peu  banale, souvent parlée,( parfois de longs récitatifs sur des musiques symphoniques longuement expliqués dans le livre dont je parle en fin de billet),  exaltée et enfiévrée, bref qui tranchait tellement avec ce que j'écoutais, que je ne faisais pas attention aux textes, étant donné que les puissantes métaphores qui condensent son univers poétique étaient de toute façon trop opaques pour moi.

Ce n'est vraiment après mes 20 ans (et après la mort de mon père) que je me suis mis à écouter vraiment Ferré comme il se doit..

Et alors, je n'ai pu qu'être bouleversé par la façon dont cet amoureux de la langue française faisait ondoyer les mots sous sa plume, d'une façon proche du génie. Et l'homme, écorché vif, misanthrope au grand cœur, solitaire, mélancolique, révolté, tourmenté, et j'en passe, ne pouvait me laisser indifférent..

Mais comme écouter Ferré me faisait souvent chialer, et par les souvenirs que cela me renvoyait à la gueule et par la portée de ses mots,  je ne pouvais le faire qu'avec une certaine  modération...

J'avais donc, depuis quelques années, laissé un peu de coté l'immense Léo... et ce n'est qu'à l'occasion des célébrations organisées à l'occasion du vingtième anniversaire de sa mort ( le 14 juillet dernier) que j'en ai profité pour me replonger à nouveau dans sa discographie.

J'ai eu la chance qu'Emilie de Barclay  (elle me gâte décidemment) m'envoie un best-of de 35 titres édité spécialement à cette occasion il y a quelques mois pour réécouter ses plus grandes chansons. Cette réédition est composé de 2 CD  regroupant35 titres de l'artiste (dont  Paname - Comme à Ostende - L'affiche rouge - Les chansons d'Aragon - Thank you Satan Le bateau espagnol,  dans une version studio alternative inédite 1973, . Deux superbes heures à passer avec Léo  pour comprendre définitivement à quel point il demeure une référence majeure pour nombre d’artistes des générations suivantes, y compris parmi les plus jeunes.

Il y a des titres  que je connaissais évidemment par coeur  ( Avec le temps, Paname, Vingt ans, La mélancolie,La vie d'artiste, Ton style) et il y en a que j'avais oublié et que j'ai redécouvert avec énormément d'émotion,  comme "L'opression" ou  alors comme ce superbe  et poignant "mémoire et la mer".

 

 Heureusement qu'il y a les disques et les livres pour nous rappeller l'anniversaire de la mort de Ferré, car on ne peut pas trop compter sur les médias ( et notamment la télé) pour nous le rappeller). Contrairement à Brel, Brassens ou Trénet, Ferré est le mal aimé des médias traditionnels et même de l'opinion publique. Cette impression est certainement la cause  de son engagement  poussé à l'extrême-gauche, sans doute à cause de ses prises de position et coups de gueules qui ont agaçé pas mal de monde.

Mais heureusement que le monde de l'édition est là pour nous rappeller quel artiste génial il était. En effet, à l'occasion de ce 20ème anniversaire de sa mort,  en plus des disques, un certain nombre d'ouvrages sur cet immense artiste ont été édités, dont le plus médiatisé et le plus polémique est le "Comment voulez-vous que j'oublie : Madeleine et Léo Ferré, 1950-1973'" d'Annie Butor, la  belle-fille de Léo Ferré qui y raconte sa vie aux côtés du chanteur et de sa deuxième femme, Madeleine.

ferréJe n'ai pas voulu lire ce portrait visiblement amer et donnant une image visiblement très antipathique de l'homme, et j'ai préféré me plonger dans une oeuvre écrite 10 ans auparavant par une autre personne qui l'a personnellement connue, mais dont les ressentiments sont moins criants.

Ce livre, c'est la biographie écrite en 2003 par Louis- Jean Calvet ( et rééditée cette année en poche chez Archipoche). Calvet est un immense linguistique qui a été ami avec plusieurs chanteurs ( Brassens, Moustaki et Ferré) et qui nous livre ainsi un portrait personnel du chanteur anarchiste.

Compagnon de route de Léo Ferré, Louis-Jean Calvet dit au tout début de son ouvrage avoir travailler à partir de ses oeuvres, disques, partitions et textes. Pour beaucoup, Léo Ferré fut le messager de la parole des poètes : Villon, Baudelaire, Aragon...

Connaissant finalement très mal l'homme et la carrière de l'artiste, j'ai appris avec beaucoup d'intérêt, qu'avant d'être un provocateur exalté, Léo Ferré avait fait ses tous débuts au cabaret, et sa carrière se poursuit à travers quatre décennies pendant lesquelles il embrasse  tous les styles. Mais il produit ses meilleurs morceaux et atteint son pic de popularité dans les années 60 et au début des années 70, la génération de mai 68 l'ayant défintitivement adopté comme une figure incarnant bien leur modèle contestataire.

Plus qu'une biographie classique, on a droit à une étude du cheminement artistique et politique de  Ferré à travers une étude poussée ( parfois un peu trop ardue pour les néophytes) de ses textes et de ses alexandrins, qui est raconté dans cet ouvrage.

L'approche est quand même bien passionnante car elle permet de voir le génie de l'homme dont rien n'était laissé au hasard, surtout dans la construction de ses morceaux, morceaux qu'il pouvait chanter dans une version totalement différente au fil du temps. Et comme beaucoup d'artistes, sa vie privée et sa carrière étaient étroitement liées, et l'homme, pétri de contradictions (ce si flamboyant anarchiste ne pouvait totalement s'affranchir du système), s'est plusieurs fois faché avec ses  plus fidèles amis.

Même si Calvet est loin de livrer une hagiographie en livrant les faiblesses et  même les lachetés de l'homme, on quitte la dernière page de cette très intéressante biographie en se disant que ce Léo était un vrai  un monument de la chanson française, vénéré partout dans le monde francophone,  et qui a définitivement marqué de son indélébile empreinte la chanson française.

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