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Je ne sais pas si vous l'avez aussi remarqué, mais sur les blogs ciné, et, de plus en plus souvent, les blogueurs passent leurs temps non pas à parler des films qu'ils ont vus, mais des conditions (forcément mauvaises) dans lesquels ils les ont vus, avec des voisins de salles tous plus bruyants et mal elevés les uns que les autres, entre leurs portables allumés en permanence, leurs commentaires intempestifs et autres rires à contre courants, bref tout ce qui peut entraver la vision d'un film en salles.

Si ce genre de commentaire m'agace souvent et que je me dis que c'est la loi du genre de la vie en société, je reconnais que, lors de ma projection de "la Vie D'adèle",  j'ai passé pas mal de mon temps à pester contre mes voisines du rang derrière moi qui n'ont cessé de commenter le film et de rire nerveusement devant pas mal de scènes, et notamment les fameuses scènes de sexes , qui visiblement, les ont rendu très mal à l'aise ( et pour combler le malaise, quoi de mieux qu'un rire nerveux groupé?)...

Bref, ces gloussements intempestifs ont parasité ma projection de ce film que j'attendais depuis près de 6 mois, mais pas au point de  gacher mon plaisir devant ce film qui, à mes yeux (je pèse mes mots et en même temps je crois bien que c'est la première fois que j'emploie ce terme ici même) est un vrai chef d'oeuvre du 7ème art.

Tout a évidement été dit 1000 fois plutot qu'une sur ce film,  mais difficile de ne pas revenir, histoire de repréciser le contexte de ce film décidement pas comme les autres, de ces 5 mois de tournage si mouvementés, de ces plus de 700 heures de rushes permettant d'aboutir à ce film de 3 heures qui dès la première projection de presse lors du festival de cannes a fait ce buzz incroyable, buzz qui n'a cessé de s'amplifier ensuite entre les polémiques sur les conditions de tournage particulièrement difficile, la Palme d'Or attibuée ex aequo aux films et aux actrices,  et bien entendue cette guerre par presse interposée entre Kechiche et ses actrices. 

Tout cela aurait pu tuer largement le film, or, à sa vision, j'ai très vite oublié tout cela (et j'ai-presque mais ce fut plus difficile-  oublié les jacassements provenant du rang de derrière)- pour me laisser littérallement submergé par l'émotion du film.  Il parait que l'on reconnait les très grands films aux traces qu'il laisse en nous une fois la salle rallumée, et incontestablemement, celles que cette Vie D'adèle laisse en nous sont infinies.

Difficile de comparer le film avec la BD " Le bleu est une couleur chaude ", dont le film est tiré, tant, à part la trame de départ, et une ou deux scènes très proches (dont celle de la première rencontre entre les deux filles, comme nous le précise parfaitement ce cher Nio, qui a néanmoins un avis qui diffère totalement du mien sur ce film), le film de Kechiche prend une totale liberté avec son matériau de départ et invente ses propres régles qui se rapprochent bien plus de la réalité que de la BD, bien moins ancrée dans le naturalisme si cher à Abdelattif Kechiche.

 

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Kechiche, en fait, coupe toutes les scènes de la BD dans laquelle Adèle n'apparait pas, car son projet est vraiment dans le titre, à savoir de nous plonger exclusivement et le plus intimement possible dans l'intimité de cette jeune fille sur une dizaine d'années. Rarement, pour ne pas dire jamais, on aura vu un récit iniatique d'une telle puissance de feu, un tel apprentissage sentimental et sexuel de ses années lycées jusqu' aux premières années professionnelles. On verra dans le désordre notre Adèle apprendre, rire, aimer, crier, jouir, bouffer, danser, se disputer, enseigner, et ce programme, effectivement banal sur le papier, nous emporte totalement et nous passionne du début à la fin, et ce, évidemment grâce à l'intensité exceptionnelle de la caméra de Kechiche.

Jusqu'à présent, j'aimais bien les autres films de Kechiche (surtout, "la faute à Voltaire", son premier, ou bien "la Graine et le Mulet) mais ce hypra naturalisme inhérent à son cinéma (et présent évidemment dans le cinéma de son maitre Pialat) me laissait toujours un peu sur ma faim, car cette sacro tendance à rallonger les scènes  finissait  toujours, au bout du compte, par me lasser. Aucune trace d'ennui dans cette Vie d'Adèle, car, très sincèrement, ces 3 Heures de film m'ont stupéfié et ébloui du début à la fin du long métrage.

Le scénario est très intelligent car, contrairement à la BD, qui avait d'un autre coté une finalité plus militante  que le film de Kechiche,  on ne verra pas du tout les scènes tant attendues dans ce genre de films, celles où l'on voit la jeune homosexuelle se faire rejeter par sa famille plus prolo et donc forcément moins réceptive à l'homosexualité (seule chose qui pouvait me géner dans cette BD que j'avais par ailleurs beaucoup apprécié). Le film nous amène en fait assez vite sur les rives d'une vraie et magnifique histoire d'amour, de sa naissance (avec un véritable coup de foudre comme on n'en voit peut-être qu'au cinéma finalement :o)) et à une histoire d'amour à la fois banale et unique, comme le sont toutes les histoires d'amour lorsqu'elles sont remplies de passion, de fougues, de disputes, puis (ah je spoile là, mais en même temps on en a tant parlé que je me lache un peu), de séparation sous fond d'incompréhensions culturelles.

La vie d'Adèle tient donc tout à fait ses promesses intitiales, puisque le film est à mon sens admirable de justesse dans l'analyse des sentiments amoureux et d'initiation à la vie d'adulte. On y suit avec acuité et une précision incontestables le passage à l'âge adulte de l'héroïne, à travers un premier amour bouleversant. La camera ne quittera pas d'une semelle cette Adèle, filmée continuellement en gros plan afin de plonger le spectacteur à la fois dans ses yeux , dans son coeur, et dans son âme. Et évidemment, ce pari ne serait pas aussi réussi sans la prestation au dela du sensationnel d' Adèle Exarchopoulos qui mérite largement tous les louanges qu'elle a récolté pour ce film. On a parlé de la même révélation qu'on avait eu (enfin pas moi j'étais trop jeune) avec Sandrine Bonnaire dans "A Nos amours" ( Pialat-encore et toujour ), mais la comparaison n'est pas du tout usurpée.

La vie d'Adèle  est donc bel et bien cet immense film que l'on a encensé ici ou là ( j'oublie volontairement les quelques grincheux, je comprends que l'unanimité autour d'un film rende le film si complexe  et finalement plus si interessant à appréhender) ce film pendant lequel on assiste proprement médusé à une sucession de  morceaux de bravoure les uns apres les autres, parmi lesquelles j'incluerais largement  les 3 scène de sexe, celles qui ont tant géné mes bruyantes voisines et une grande partie du public me semble absolument pas gratuites, et de mon point de vue, sublime non pas l'acte sexuel en lui même, mais les corps de ces deux filles qui se donnent corps et âmes l'une à l'autre.

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Et les scènes finales, vraiment bouleversantes, achèvent de rendent cette histoire d'amour poignante et largement universelle, et pas uniquement homosexuelle (contrairement à ce que je pourrais reprocher à pas mal de films sur l'homosexualité que j'ai vu cette année et  dieu sait si j''en ai vu un paquet), la - magnifique- scène de rupture, notamment, pouvant être partagée et ressentie par tous les spectacteurs dans leur globalité.

Kechiche signe un film monumental qui, effectivement n'a pu qu'écraser tous ses concurrents à Cannes qui ne boxaient pas dans la même catégorie. Voilà donc enfin LE film qui me réconcilie avec les Palmes D'or, moi qui n'en avait plus adoré comme cela depuis 1996 et "Secrets et Mensonges" de Mike Leigh!! Et dire qu'au moment de sa consécration en mai dernier, j'étais un peu dégouté ( ou plutôt dérouté) par le choix du jury, car j'étais persuadé que le film n'allait pas me convenir, et j'aurais tant voulu que "Le passé" ou "The Immigrant", le James Gray (qui sort plus que dans 10 jours, courage) soit primé à sa place!

Autrement dit, qui est candidat pour m'accompagner pour aller revoir le film en salles, et ce coup ci, si possible, sans ados bavardes et génées derrière moi?