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D'aussi loin que j'aime le cinéma de façon déraisonnée (ca commence à faire, quand même) je me souviens avoir toujours proféré,  à tous ceux qui me collaient, avec plus ou moins de gentillesse dans la voix, cette étiquette  de" cinéphile ", la sempiternelle même phrase : "je ne suis pas cinéphile, je suis cinéphage", histoire de légitimer  le fait que je vois si peu de classiques du 7ème art alors même que je bouffe des films récents quasiment 300 fois par an (et même des films super exigeants, chose que ne font théoriquement que les cinéphiles...cqfd)....

Car, preuve que je ne suis qu'un vulgaire cinéphage (ou cinévore, ne jouons pas sur les mots) : si j'ai le choix entre un film moyen ( voire médiocre) récent et un classique considéré comme un chef d'oeuvre des années 40-50, je vais toujours pencher vers le premier choix...c'est vrai qu'en règle générale, j'ai toujours beaucoup de mal à me pencher vers le passé, préférant toujours le présent ou l'avenir ( l'histoire était loin d'être ma matière préférée, en même temps, par rapport aux maths, ca n'avait rien à voir) et voir un classique me renvoie, encore maintenant, à un sentiment d'obligation, de devoir, un peu lorsque mon père (ou parfois les professeurs ) me forcait à voir un vieux film afin de "parfaire ma culture cinématographique" et que j'avais beaucoup de mal, dans la grande majorité, à m'enthousiasmer devant.

Même si je reconnaissais- plus ou moins facilement- les qualités évidentes de mise en scène et de scénario du dudit film,  j'ai souvent eu l'impression que les films de maintenant, grâce au progrès technologique et aux plus grandes qualités visuelles, sonores que ce progrès permettait, m'emportaient bien plus que les vieux films sur lesquels je bloquais toujours un peu ( à cause notamment de ce décor posé là derrière la voiture, ou alors de ce fondu au noir qui gêne la fluidité de la scène)....

Bref, contrairement aux vrais cinéphiles, les purs et durs, si on me demandait de citer mes 100 films préférés de tous les temps, je risquerais de citer 95 films tournés après 1975, alors même que j'en ai quand même vu un paquet, des films tournés avant...

C'est pour cela que je refute la qualité de cinéphile que n'importe quel collègue va m'attribuer si je dis du bien par exemple d'un Ken Loach ou d'un Woody Allen et vais faire la moue devant la dernière "oeuvre" de Dany Boon ou remplie d'Hobitt...

Mais je reconnaiss aussi volontiers que cette carence en cinéma patrimonial me fait défaut, notamment lorsque je discute avec un vrai cinéphile et qu'il faille argumenter mon avis devant un film, en citant un film de Fellini ou de Luitsch que je n'ai pas vu... Du coup, depuis quelques années, plus exactement depuis que j'ai un blog, j'essaie d'aller à l'encontre de mon peu de gout pour les classiques du 7ème art, et de voir de temps en temps, à l'occasion d'une réédition en DVD ou du Festival Lumière, un de ces incontournables du cinéma mondial depuisau moins  plusieurs décennies.

Hélas, si parfois il m'arrive -encore heureux me direz vous- de reconnaitre les qualités d'un classique du cinéma français (par exemple un film de Renoir ou de Truffaut), je continue toujours, dès le lendemain, de visionner et de m'extasier devant les sorties ciné du moment...

Cela se vérifie déjà après un classique dont j'ai apprécié la vision, donc a fortiori lorsque celui ci me déçoit fortement, comme celui dont j'ai envie de vous parler en ce dernier samedi de 2013...

Ainsi, parmi ces classiques qui faisaient largement défaut à ma culture cinématographique,il y en avait un que je revais de voir (en attendant les films de 2014 qui vont commencer à sortir dans quelques jours :o) car il servait de référence ultime à pas mal de films récents que j'ai adoré ces dernières années, et je me disais que si j'aimais ces films, je ne pourrais qu'adhérer totalement à l'oeuvre de référence.

Ce film, c'est Les parapluies de Cherbourg, la comédie musicale cultissisme de Jacques Demy qui a notamment visiblement énormément inspiré les réalisateurs  des Biens aimés ( Christophe Honoré) ou de Jeanne & le garçon formidable (de Ducastel et Martineau), deux tragédies musicales que j'ai vu et revu et dont les observateurs  et les critiques notamment n'ont cessé de comparer à ce chef d'oeuvre qu'est pour eux ces parapluies de cherbourg.

Grâce à Cinétrafic, et son opération un DVD contre une chronique, j'ai donc pu rattraper ce classique, qui est sorti dans une magnifique édition Blu-ray le 20 novembre dernier, distribué par Arte.

Je pensais donc que j'allais être enthousiasmé, emporté par cette histoire diablement bouleversante sur le papier,  cette si belle histoire d'amour entre  deux jeunes tourtereaux, un amour contrarié par la guerre d'Algérie qui va forcément  influer sur leurs destins communs.

Je pensais, comme dans les deux chefs d'oeuvre de la paire Honoré/ Beaupain (Les biens aimés, doncmais aussi Les chansons d'amour) que les scènes jouées et les scènes chantées allaient s'imbriquer parfaitement, pour le grand plaisir du spectacteur. En effet, dans toutes les comédies ou tragédies musicales que j'apprécie (celles déja citées, mais aussi celles de Resnais ou encore "Once", magnifique film irlandais sorti en 2008), la musique sert à idéaliser ou amplifier la réalité, et je pensais qu'il en serait de même dans ce prétendu chef d'oeuvre de Jacques Demy...

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Or, dès les 10 premières minutes du film, j'ai du intégrer un fait que je n'imaginais pas possible dans un long métrage : ces Parapluies de cherbourg possèdent une caractéristique très rare dans l'histoire du cinéma, celle de n'utiliser aucune parole parlée pendant tout le long.

Les auteurs ont en effet opté pour un parti pris vraiment radical, celui d'utiliser tout chant pour le moindre dialogue ,sur une musique du compositeur inséparable de Jacques Demy, le fameux Michel Legrand.  Dans un des bonus de ce DVD, ainsi que dans le magnifique livret présent dans le coffret,  Legrand explique combien il avait eu du mal durant des mois avant de trouver les premières mélodies qui exprimeraient parfaitement les sentiments véhiculés dans les phrases.Mais cela ne lui a pas empeché de tenir ce projet jusqu'au bout car Demy et lui tenaient vraiment à ce que "les parapluies de Cherbourg" soit reconnue comme  la première comédie musicale "totale" où chaque parole, émotion et presque jusqu'aux respirations étaient chantées.

Or, dès le début, que ce soit ma compagne qui attendait également beaucoup de ce film ( fan comme moi des tragédies musicales de maintenant) ou moi, on a du se résoudre à l'évidence : à nos yeux, ce principe de faire chanter les personnages pendant tout le film ne fonctionne absolument pas, et très vite le film fait penser à une parodie des Inconnus dans lequel les dialogues les plus bas de plafond donnent lieu à une chanson ( "pour la voiture, voulez vous gasoile ou super? super, ca sera mieux! merci, non franchement, ca c'est pas possible du tout)....

Ici, aucune scène jouée, donc tout est au même niveau d'émotion, un niveau d'ailleurs très bas, vu que (seconde mauvaise surprise résultant de la vision du film) , les compositions de Michel Legrand m'ont semblé très pauvres mélodiquement : pauvrété des sonorités, trés répétitives, pauvreté des accords, et surtout pauvreté extreme des  textes :  àmon grand désarroi, il n'y a aucune rime ( alors que ceux de mon maitre Alex Beaupain, dont je ne cesse de louer le travail, sont si travaillés) ,et pire encore, très peu de subtilité et de  recherche stylistique!! A coté, les partitions des  demoiselles de Rochefort que j'avais vu il y a longtemps et qui ne m'avaient pas semblé mémorables non plus sont un chef d'oeuvre d'écriture!!!

Bref, très vite, ces scènes chantées donnent l'impression d'être ultra répétitives et ennuyeuses et seules deux scènes peuvent être sauvées du marasme: la scène du départ avec la fameuse chanson "non jamais je ne pourrais vivre sans toi",  un morceau que je connaissais évidemment avant de voir le film et qui me faisait espérer du bien meilleur pour le reste des partitions), et la scène finale, évidemment mélancolique ( les retrouvailles hélas trop tardives de notre couple de tourtereaux), même si là encore, l'émotion patit du fait que tout est chanté alors qu'une chanson d'amour après une scène jouée aurait tellement accentué le coté tragique de la situation, de ce fichu destin qui s'est joué d'eux et on compatit devant un tel gachis!!..

Alors évidemment, Catherine Deneuve n'a jamais été si belle ni si étincellante, mais cela n'empeche pas que ces parapluies de chernourg m'ont semblé vraiment trop datées et anachroniques pour me convaincre et considérer ce film comme un chef d'oeuvre indémmodable, loin de là...Maintenant, j'imagine qu'il faut connaitre l'intégralité de l'oeuvre de Jacques Demy pour mieux appréhender ce film là dans son univers, mais comme vous l'avez compris, je n'ai(malheureusement) pas cette connaissance là...

Reconnaissons quand même en toute objectivité la superbe qualité de la restauration faite à l'occasion de ce Blu Ray qui comporte de très beau  bonus dont les fans se régaleront, notamment :
Nouveau master HD entièrement restauré
Livret inédit
Documentaire sur la restauration
Documentaire sur la musique
Archives INA sur Michel Legrand
Entretien avec Michel Legrand
Entretien avec Virginie Ledoyen
Bandes-annonces d'époque et récente
 

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Pour ne pas rester sur un mauvaise impression, j'ai décidé, dans la foulée de la vision du film, de me plonger dans un livre, que dis je un somme sur Jacques Demy que j'avais depuis quelques mois dans ma bibliothèque, à savoir Le monde enchanté de Jacques Demy, un fort imposant ouvrage collectif consacré au réalisateur.
Il s'agit du catalogue publié à l'occasion de l'exposition conçue et présentée par la Cinémathèque Française-Musée du cinéma en ses murs, du 10 avril au 4 août 2013, une expo que je n'ai malheureusement pas pu voir .
Skira-Flammarion et la Cinémathèque Française ont édité ce très beau catalogue  en partenariat avec Ciné-Tamaris (société de production et de distribution fondée par Agnès Varda et se chargeant notamment des films de Jacques Demy),
Abondante présence des illustrations (dessins de costumes, photographies de tournages, etc). Une véritable réussite éditoriale et documentaire. La biographie est l'œuvre de Matthieu Orléan. Sur une des pages de garde, un morceau de pellicule  35 mmm comportant dix images du film Les parapluies de Cherbourg, et un petit bout de pellicule 35mm de devinez quoi.... les Parapluies de Cherbourg évidemment!!! 

demy livre

Ce magnifique catalogue comporte pas mal d'arguments imparables,tels que sa superbe couverture cartonnée avec un dos carré collé solide, une mise en page claire et structurée de 256 pages, des photographies, des illustrations et des peintures très variées, adaptées à chaque chapitre. Le premier atout imparable de ce bel ouvrage est sans contexte son iconographie d’une richesse incroyable et superbement reproduite, parfaitement mise en valeur par la qualité des reproductions et le format du recueil.

Le livre vaut également pour l’intérêt des chapitres qui abordent l’œuvre de Jacques Demy sous un angle plutôt brillant et original, ainsi que, cerise sur le gateau, la pertinence des rencontres et des interviews. Bref, un très bel ouvrage qui m'a bien plus convaincu que les parapluies de cherbourg, mais évidemment, j'admets fort volontiers que les fans du réalisateurs ( et ils sont nombreux) se devront de posséder l'un et l'autre!!