BOYHOOD-mother-bedSi je vous disais dimanche soir que Michel et moi nous étions pas forcément sur la même longueur d'ondes par rapport au dernier film d'André Téchiné, nos divergences étaient de gentilles comptines pour bisounours par rapport aux discussions enflamées- la petite serveuse du bistrot de la mignonne place de Vaise s'en souvient encore- que nous avons eu autour du dernier film de Richard Linklater, le fameux "Boyhood" qui bouleverse la blogosphère cinéphilique depuis  sa sortie le 23 juillet dernier.

Et encore une fois, j'ai joué le rôle du mauvais flic vu que je fais partie des -très- rares personnes à ne pas avoir été convaincu à la réalisation sur grand écran du projet démentiel de Richard Linklater.

Car, je l'ai dit lors du billet concours autour du film, je faisais partie de ceux qui étais particulièrement excité à l'idée de voir ce film, tant sur le papier il faisait partie  de ces longs métrages au concept fort original qui semblent àce point presque irréalisables qu'on a très hate de voir se matérialiser à l'écran.

Présenté comme une expérience inédite, le nouvel opus de ce cinéaste, que j'ai adoré pour la trilogie Before Sunrise, Before Sunset, Before Midnight – lui a valu un ours d’argent à Berlin qui a salué à sa façon un travail de très longue haleine. En effet, tout le monde le sait désormais,  il aura fallu douze ans d’un tournage fragmenté et secret pour mener à bien le projet de Linklater : montrer l’évolution d’un enfant de 6 ans jusqu’à sa majorité. Et cet enfant, c'est Mason (l'acteur Ellar Coltrane), un petit garçon qu'il a filmé... pendant douze ans (pour seulement trente-neuf jours de tournage en tout).

Si avec un tel concept, j'avais commencé à me faire des films sur des sagas familiales terriblement épiques et romanesques, ces films que je me faisais n'avaient rien à avoir avec le film de Linklater: 

Alors que la plupart cinéastes qui mettent en scène des histoires couvrant de nombreuses années s'intéressent à la dimension feuilletonesque qu'ouvre le passage du temps, "Boyhood" raconte, au contraire, des choses très simples, pour ne pas dire totalement anecdotiques puisque le parti pris du metteur en scène et de prendre le point de vue de Mason gamin et ne montrer que ce qu'il voit sans jamais s'apesantir sur les moments clés d'une vie ( le divorce des parents, le premier baiser...) et le film, tourné sans aucun effet de mise en scène, ressemble furieusement à un documentaire, un peu un Strip Tease de 3 heures, sans aucun enjeu cinématographique autre que le concept de départ.

Du coup,  les 2h45  qui déroulent pieusement le quotidien de l’enfant puis de l’adolescent, émaillé d’événements courants pas plus marquants que la moyenne de n'importe quel ado américain m'ont semblé quand même assez longues, même si on ne s'ennuie non plus jamais vraiment (j'ai un peu menti sur le titre du billet, pour faire un peu plus accrocheur). On suit en effet de manière plaisante, mais sans vraiment de passion ni d'émotion non plus cette histoire qui m'a semblé par trop dénuée d'idées cinématographiques et narratives.

Le problème réside dans ce parti pris du metter en scène de refuser à tout prix l’épique et le spectaculaire pour faire un film aux situations les plus banales possibles… Je suis de ceux qui adore quand le cinéma transcende le réel, moins lorsqu’il se propose de le reproduire totalement le plus fidèlement possible (on assiste à un match de base ball, on mange des frites dans un vulgaire diner, on part camper avec son père ou sa copine), surtout lorsqu’il se targue de fiction à la base.

Pour moi, la durée n’est pas un problème (encore très récemment, "Prisonners", La vie d’adèle ou Winter sleep prouvent qu’on peut faire de vrais grands films sur 3 heures, et qu’au contraire la durée donne une vraie force au film), mais encore faut il qu’il y ait une vraie intrigue, de beaux personnages et un vrai point de vue de cinéaste, qualités qui font cruellement défaut ici…

Alors évidemment, le film va à rebrousse poil des clichés traditionnels du cinéma contemporain (et souvent américain) qui a l'habitude de raconter une histoire avec un début, un milieu et une fin et non pas une tranche de vie réaliste sans début et sans fin, et je devrais me réjouir de cette tentative de sortir des carcans du cinéma traditionnel, mais le résultat à l'écran m'a laissé quand même bien mitigé, me faisant toujours sentir spectateur de ces personnages pas spécialement attachants...

Boyhood est un portrait de vie actuel ni pessimiste ni optimiste et qui reste malheureusement constamment dans la neutralité du début à la fin, une neutralité évidemment voulue par son auteur mais qui m'a du coup laissé un peu sur le carreau.

A mon sens, le fait d'entreprendre un film qui a une telle dimension épique et de s'en tenir à un récit très dépouillé, peu romanesque est un paradoxe que j'ai du mal à saisir.  Un peu plus de lyrisme, de romanesque pour un film qui se propose de suivre une famille sur 12 années n'aurait pas été à mes yeux, superflu, bien au contraire et j'avais trouvé que dans la série des Before, Linklater osait plus de poésie et d'émotion dans sa mise en scène...

boyhood-by-richard-linklater-1093447-TwoByOneVoilà donc mon opinion, plus que mitigée, de ce film que d'aucuns ont déjà érigé comme chef d'oeuvre ultime de l'année- avec Dragons2 (oups).  Mais comme je suis un type sympa- et démocrate au sens littéral et non pas américain du terme, je laisserais le dernier mot à mon cher comparse qui ne pense pas du tout comme moi  et qui ne s'est pas privé de le signaler dans un de ces longs mails qu'on s'envoie régulièrement  '(c'est ensuite qu'on a prolongé la discussion dans un petit bistrot du 9ème):

"Cher Philippe,

Sache que tu étais bien plus inspiré dans ta chronique de Winter Sleep (NDLR forcément, on a aimé le film tous les deux :o)),  beaucoup plus en tout cas que sur Boyhood  :je suis d'accord avec toi sur un point: il ne se passe rien dans ce film, et pourtant la vie est partout et le film prend son sens dans les dernière scènes avec Patricia Arquette (formidable et belle actrice) et oui... tout ça pour ça, douze années de vie à voir grandir ses enfants et ce n’est que cela mais c’est aussi tout cela, aurais je envie de dire.......

Voilà un film surprenant et familier à la fois, plus de deux heures où il ne se passe rien, sinon la vie qui va et pourtant on ne s’ennuie pas et c’est vrai que voir grandir ces enfants dans le quotidien donne une proximité et une réelle empathie avec eux.

Bref un film simple et intelligent, on peut se poser la question de savoir pourquoi ce n’est pas un Français qui l’a réalisé, même si Truffaut et Doinel c’était déjà un peu le même procédé.

Pour résumer, je sais que je ne vais pas te convaincre ( NDLR, il me connait bien)  mais oser montrer la vraie vie au cinéma demande beaucoup de courage et de talent. et assurément Richard Linklater en possède énormément  et le prouve avec ce magnifique Boyhood ..

Bon je reconnais, j'ai laissé beaucoup  moins de place à Michel pour défendre le film que j'en avais pris pour le dénigrer... mais en même temps le film a été loué un peu partout... et maintenant, il ne vous reste plus qu'à vous faire une idée personnelle, n'est ce pas?

BOYHOOD - Bande Annonce