mystere modianoNon contente de me donner un coup de main pour m'aider à écluser ma pile de bouquins à chroniquer en littérature jeunesse, voilà que je la mets à contribution aussi pour la littérature générale. Et quoi de mieux pour commencer que d'attaquer avec un de nos écrivains français les plus célèbres, plus encore depuis quelques semaines et son prix Nobel de la Littérature, au nez et à la barbe de Philip Roth et d'autres sommités du monde des lettres.  Du coup, on a jamais autant écrit et autant parlé de Modiano, une personnalité a priori aussi mystérieuse que les bouts de phrase qu'il sort en public.

Si j'ai lu quelques romans de Modiano il y a plusieurs années ( Villa Triste, la petite bijou, Un pedigree, ma compagne elle n'avait rien lu du tout sur ou de Modiano. Suite à l'attribution du prix Nobel de Littérature, elle a corrigé vite son retard, puisqu'à la suite de sa chronique de son dernier roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, publié chez elle, elle s'est plongé dans le très complet cahier spécial Modiano publié aux éditions du Cahier de L’Herne et voilà ce qu'elle  nous en dit :

visuel modianoC’est peut-être parce que je venais tout juste de finir le dernier roman de Modiano Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, et que j’avais eu le sentiment d’être passé à côté, que j’ai eu envie d’en savoir plus sur l’écrivain et l’homme. Ces cahiers publié ax Editions de L'herne sont du pain béni puisqu'ils reviennent sur ses 40 ans d’écriture et sur ses 25 romans et écrits.

Je n’avais jamais lu de roman de Modiano avant Pour que tu ne te perdes dans le quartier mais en plongeant dans ce livre j’ai reconnu des traits communs à chacun de ses romans et qui m’ont frappé pendant ma lecture : présence de personnages à l’identité trouble, quasi spectrale et souvent mêlés à quelques crimes ; mélange de précision et de flou propre à son style ; passion des noms propres (ça m’a fait penser à Vincent Delerm encore une fois et au name dropping qu’on lui reprocher à ses débuts) ; cette quête de trace des disparus ; la ville de Paris arpentée.

J’ai appris que si l’étiquette d’écrivain anachronique lui colle à la peau encore aujourd’hui c’est parce qu’en 1968 quand il publie son premier roman, Place de l’étoile, il parle de la seconde guerre mondiale et fait tomber le mythe d’une France unanimement résistante. 

A travers des extraits d’un cahier d’écolier tenu alors que Modiano est pensionnaire au collège en Haute Savoie, on entraperçoit le quotidien de l’enfant qui a passé quasiment toute sa jeunesse en pension. Il écrit : « La vie collective est étouffante ».

Le livre revient sur le goût de l’écrivain pour les faits divers et raconte comment un entrefilet dans le journal Paris Soir, a été le point de départ  de sa quête de traces de Dora Bruder, jeune fille juive morte en déportation. Il est très intéressant de pouvoir lire la Genèse de cette œuvre et les conditions de l’enquête menée conjointement par Serge Klarsfeld et Patrick Modiano.

Après avoir fermé le seul roman que j’ai lu de Patrick Modiano, j’aurais pu tout à fait dire comme un reproche « il ne se passe rien ». A cette critique, Marie Darrieusecq répond :

« Ce qui se passe, dans ce livre, c’est surtout le temps. Cent-soixante-quatre pages et 30 ans »

La place du cinéma dans l’œuvre de Modiano est assez peu connue et fait ici l’objet d’un chapitre. Fils d’une actrice, l’écrivain passait beaucoup de temps adolescent dans les salles obscures, rédigeant des compte-rendus des films qu’il voyait.

« A seize ans, je pouvais voir plusieurs fois un même film et je prenais des notes. Je notais les différents plans, la suite des séquences. Mais bizarrement c’était toujours avec des arrières pensées romanesques ».

Patrick Modiano a écrit avec Louis Malle, le scénario du film Lucien Lacombe et participé au scénario de Bon Voyage de Jean Paul Rappeneau en 2003.

C’est son intérêt pour l’occupation qui attire l’attention de Louis Malle…à ce propos Modiano écrit :

« Je n’ai pas vécu cette période mais j’en suis profondément marqué, comme si ma mémoire précédait ma naissance ».

Cinq de ses romans ont été adoptés au cinéma mais il n’a participé à aucun de ces projets et aucun des films tournés ne l’ont vraiment satisfait.

« Un roman c’est une suite de suggestions. Un film c’est une suite d’images brutes ».

modiano

En lisant les grandes dates qui ont jalonné sa vie, j’ai appris qu’il avait été élevé par ses grands parents maternels flamands et qu’il n’a parlé que flamand dans ses premières années. Il a été confié dès l’âge de 7 ans à des amies de sa mère (et dans son dernier roman, le personnage principal part à la recherche d’une amie de sa mère qui l’a en partie élevé).

Il a fait plusieurs fugues dont une à Londres. Il a écrit des chansons pour Françoise Hardy (il dira de lui qu’il paraissait désincarné, distrait) .C’est lui qui a apporté chez Gallimard le manuscrit du 1er roman d’un jeune écrivain américain, Tristan Egolf, Le seigneur des porcheries, roman qui connaitra un grand succès.

Qu’on soit un lecteur assidu de Patrick Modiano ou simplement un curieux, qu’on ait envie de se pencher sur ses textes ou de passer de l’autre côté du miroir pour en savoir un peu plus sur le quotidien d’un écrivain, on  plonge avec un grand intérêt dans ces cahiers qui mêlent les points de vue.

Modiano, "le Nobel lui va bien !" - Christophe Ono-Dit-Biot sur FRANCE24