coleretigre Je l’ai dit en tout début d’année dans un billet que je lui avais consacré à l’occasion de la parution de son autobiographie, Claude Brasseur fut l’un de ces acteurs qui comptent pour moi tant ils ont bercé mon enfance, que ce soit son rôle de papa de Vic dans la Boum ou bien le larron homosexuel du quatuor fou d'Yves Robert d"'Un éléphant ca trompe énormément" et sa légendaire suite. 

Jusqu’à présent, je n’avais pas eu l’occasion d’aller l’applaudir au théâtre, mais c'est désormais chose faite depuis mercredi soir, puisque cet immense comédien joue sur Lyon, depuis le 1er décembre et jusqu’au 12 décembre, et dans la magnifique salle  à l'italienne du théâtre des célestins, s'il vous plait, "L’œil du tigre", qu’il  nous propose enfin en province depuis quelques mois, après le très beau succès que la pièce a  connu l’an passé à Paris au Théâtre Montparnasse à sa création en septembre 2014.

Même si je suis moins qu’avant- normal je n'y suis plus à Paris-  l’actualité théâtrale parisienne, j’avais pas mal entendu parler de cette pièce car le duel de monstres sacrés que constituait Claude Brasseur et Michel Aumont,  ainsi que  le sujet de la pièce, inédit et  peu connu, à savoir l’amitié  vieille et  soudainement mise à mal entre le politicien Georges Clémenceau et l’immense artiste Claude Monet).


Monet (Yves Pignot, à gauche) et Clémenceau (Claude Brasseur), deux fortes personnalités mais une amitié inaltérable

Par rapport à sa version parisienne, un changement de taille dans la distribution de la pièce : c’est le moins médiatique  comédien et metteur en scène Yves Pignot (ah si il a joué dans Profs quand même : o) qui remplace Michel Aumont  dans le rôle de Claude Monet,  mais heureusement pour ceux qui comme moi venaient surtout pour voir Brasseur, il reste bien fidèle au poste dans le rôle du Tigre « Clémenceau ».

La pièce écrite par Philippe Madral et très élégamment  mise en scène par Christophe Lidon s’inspire  ainsi de l’histoire vraie des "Nymphéas", et comme je venais tout juste de finir Nymphéas Noirs de Michel Bussi, un excellent polar qui revient énormément sur ces œuvres de Monet (on en reparle vite), j’avoue que le sujet ne pouvait que m’interpeller.

Si certains des secrets du maitre, et du fait qu’il a perdu la vue à la fin de sa vie ne m’était pas étranger, j’ignorais totalement l’existence de cette belle  et très vieille amitié entre Monet et Clémenceau, deux géants des arts et de la politique,  qui, bien que différents l’un de l’autre,  se vouaient une admiration réciproque.

Alors au crépuscule de leur vie, ils vont se retrouver  pour quelques jours dans une modeste maison de pêcheurs au bord de l’océan. Claude Monet, de plus en plus malade des yeux, n’ose avouer à son ami de longue date qu’il renonce à terminer Les Nymphéas promis à l’Orangerie. Il refuse toutes les dates d’inauguration que celui-ci lui propose et va ainsi, lorsqu’il lui avoue avoir détruit certains de ses tableaux, déclenche ainsi une des plus mémorables colères du  « Tigre », d’où le titre de la pièce.

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Car, lorsqu’on est un homme d’action comme Clémenceau, comment peut on  supporter que son célèbre ami ne tienne pas sa promesse et perde ses moyens d’homme et d’artiste ?

Cette page d'histoire méconnue  entre deux hommes d'exception raconte mine de rien, pas mal de  choses profondes et spirituelles sur la vie et du temps qui passe  et nous montre qu’aussi opposés soient ils ces deux personnalités hors du commun étaient toutes deux de vrais passionnés, méfiants des honneurs et de l'argent.

 Tandis  qu’on pourrait penser à première vue que l’enjeu de la pièce n’est pas aussi fondamentale que celle de Diplomatie  de Cyril Félu( auquel on pense un peu),  l’écriture de Madral a le grand mérite, sous une apparente fausse légèreté,  de  restituer l’humanité profonde et la sensibilité de ces deux hommes exceptionnels, sans nous épargner pour autant leurs zones d’ombre.

Des décors extraordinaires avec les nymphéas en impression  et une jolie mise en scène de Lidon parviennent à se mettre au service de l’émotion de ce beau texte  sur l’amitié, de l’honneur, du sens de la vie,  la vieillesse et même l’amour, Clemenceau ayant un dernier coup de cœur, malgré son âge avancé pour une jeune éditrice- joué par une Sophie Broustal que j’étais ravi de revoir- qui vient travailler avec lui sur ses mémoires .


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Quant  à la belle interprétation des comédiens, elle est évidemment au diapason de la pièce. En premier lieu, le roi Claude Brasseur est aussi exceptionnel qu’attendu, et montre qu'à près de 80 ans il n'a rien perdu de sa superbe : tour à tour bouillonnant, bravache ou tendre, il cabotine juste ce qu'il faut pour captiver son auditoire.

A ses côtes, le Monet interprété par Yves Piniot est peut etre la belle révélation de la pièce tant l’acteur est à son aise dans ce rôle d’un Monet qui perd un peu ses moyens physiques et se retrouve  plongé dans une belle mélancolie.   

Un petit mot aussi sur les deux comédiennes qui accompagnent les deux héros de l’histoire : Sophie Broustal, au jeu qui fait un peu penser à Sandrine Bonnaire,  campe une bien subtile Marguerite, tandis que Marie-Christine Danède, dans le rôle de la domestique autoritaire et dévouée, apporte le contrepoids comique nécessaire à cette pièce grave mais vraiment captivante. 

 La pièce joue encore une dizaine de jours aux Célestins avant de partir dans toute la France pour les mois à venir, ne la manquez pas pour ceux qui aiment le bon théâtre à la fois exigeant et populaire !!