fils de saul

 Après la grande question de la représentation du sexe au cinéma avec mon article de fin de semaine passée autour du film Love, celle  de la représentation de la Shoah s’est aussi posée lors du dernier Festival de Cannes où le film "Le Fils de Saul" était en projection officielle, et où il a récolté un Grand Prix de Jury, un prix, qui pour certains des festivaliers, ne compensait pas totalement la Palme d’Or que le film de Saul Nemes aurait mérité à leurs yeux.

Sans doute encore plus que n’importe quel autre, la Shoah est un thème qu’il faut savoir manier avec la plus grande précaution tant cela exige  des choix radicaux quant à ce qu'il convient de mettre ou non sous les yeux des spectateurs. Certains, dont Claude Lanzman en fait partie, ont tendance à penser (et l’ont notamment dit lors de la sortie du film "La vie est belle" également primé à Cannes) que réaliser une fiction sur Auschwitz et y inclure des artifices émotionnels est risquer de travestir une réalité insoutenable mais du coup impossible à trahir.

Le film, que j’ai vu à sa sortie en salles, le 4 novembre dernier,  répond à cette problématique  en utilisant un parti pris assez incontestable et pour le moins radical  : si il nous jette brutalement dans l’enfer d’Auschwitz, il le fait en nous collant  à la peau de Saul Auländer, un juif hongrois faisant partie des sonderkommandos,  ce groupe d’hommes – dont Claude Lanzman avait mentionné l’existence  son film Shoah-  chargés de mener les déportés aux chambres à gaz puis se débarrassent des cadavres.

Ce parti pris, c'est  donc, dans les faits, une caméra l'épaule "collée" à son acteur principal, une grande profondeur de champ qui nous propose un flou d'arrière plan quasi constant, qui censure en quelque sorte les images trop éprouvantes à voir.

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 On suit Saul de dos puis on le voit de 3/4, et cela pendant tout le long du film  : on est ainsi totalement plongé avec lui dans l’enfer de ces camps. Des gros plans de face ou de dos, en laissant l'arrière-plan visuel souvent dans le flou, mais avec un environnement sonore très réaliste ,  empilant les cris des gardes nazis,  les gémissements des victimes, les bruits de la machine de mort (grondements, pistons), les coups de feu.... 

Tout cela donne l’impression pour le spectateur  de vivre une expérience sensorielle et visuelle assez ébouriffante, mais particulièrement malaisante. Une vision inédite et brutale des camps de la mort, immersive jusqu’à la nausée, particulièrement oppréssante et dérangeante.

"Le fils de Saul" nous laisse une impression rarement vécue au cinéma  de suivre un corps sans cesse en mouvement, qui ne semble plus vraiment un être humain, tant Saul est réduit à peu de paroles et qu’il passe tout le film à arpenter sans cesse le camp dans son combat intime, désespéré, au péril de sa vie et de ses compagnons.

Ce sentiment d’hermétisme est renforcé par le jeu particulièrement impénétrable de Gheza Rohrig qui livre une prestation assez incroyable pour son premier rôle au cinéma.

Nemes a tant voulu être irréprochable sur sa vision des camps qu’il refuse tout pathos et tout scène larmoyante, et nous montre comment un homme plongé dans cette ambiance de cauchemar peut perdre peu à peu la raison : on aimerait s’accrocher à part d’humanité qu’il reste de Saul, mais là n’est pas le propos du cinéaste, du coup on pourrait reprocher cette difficulté qu’onéprouve à s’attacher au personnage et à sa veine quête  et trouver que celle ci  peut manquer d'émotion.

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La distance que veut absolument mettre Nemes en restant trop campé sur ces procédés de mise en scène peut dérouter et lasser sur le long terme, et c’est une des petites réserves qu’on pourra faire au film .

 On sent que Nemes a été partagé, en réalisant son film, par l'envie de tenter de raconter une histoire tout en se retenant constamment de le faire..

Suivant les préceptes de Lanzmann, qui a d’ailleurs apporté sa caution au film, on a l’impression que le cinéaste hongrois n'a pas creuser la veine fictionnelle.  Le fils de Saul prouve en effet, et un peu malgré lui,  la grande difficulté de faire une fiction cinématographique sur Auschwitz et tendrait ainsi à nous démontrer malgré lui que seul le documentaire peut approcher la vérité sur l’expérience concentrationnaire.

Le fils de Saul se résume ainsi in fine  à un virtuose et particulièrement intense exercice de mise en scène qui oppresse le spectateur mais qui hélas, ne pourra pas le bouleverser comme une véritable fiction aurait  pu le faire.

 Mais il n’empêche pas moins que  cette œuvre, à l’identité esthétique très cohérente et affirmée, et qui nous fait vraiment ressentir ce que pouvait être physiquement l’enfer des camps,  reste forcément une de ces expériences marquantes de cinéma qui marque durablement la mémoire du spectateur….

Du coup, il s’avérait difficile de passer à coté d’elle lors du dernier Festival de Cannes et même de la comparer à d’autres films qui cherchaient forcément plus le plaisir du spectateur, ce que ce " fils de Saul" ne cherche d'ailleurs jamais, ce qui constitue à mes yeux à la fois et la force et la limite de l'oeuvre... 

LE FILS DE SAUL Bande Annonce (Grand Prix CANNES 2015)