histoire violence


"Je ne reconnaissais plus mes propres souvenirs quand je les racontais ; les deux policiers me posaient des questions qui me contraignaient à exposer la nuit avec Reda autrement que je l'aurais voulu et je ne reconnaissais plus ce que j'avais vécu dans la forme qu'ils imposaient à mon récit."

En juillet dernier, alors que je venais de finir avec un an de retard le premier roman d'Edouard Louis qui avait un peu fait chez moi  comme une sorte de déflagradation, comme pour beaucoup d'autres lecteurs qui avaient découvert cet auteur venu de nulle part, je m'interrogeais sur la suite de sa carrière littéraire en supposant qu'il n'en en avait certainement pas fini avec sa veine autobiographique et qu'il allait certainement nous raconter ce qui s'est passé entre son départ de son village natal et sa vie jusqu'à ses 24 ans, son âge actuel.

Je n'avais en fait qu'un à moitié raison puisque, si le jeune auteur picard, un peu tel une Annie Ernaux contemporaine, continue effectivement de sonder ses émois personnels pour guider sa plume, il a choisi de s'attarder sur un épisode précis de cette tranche d'âge entre 18 et 24 ans, et plus précisémment un soir de un soir de Noël  pendant lequel Edouard a été victime d'un viol avec tentative de meurtre. 

Pour relater cette terrible nuit,  Edouard Louis choisit de multiplier les récits, en alternant plusieurs niveaux, le sien propre, et celui qu'il entend raconter par sa soeur à son mari camionneur et ce dispositif narratif est à la fois l'atout  du livre introduisant une dose d'autodérision et de profondeur au livre, et également malheureusement sa limite, puisque cette construction alternée, à la longue finit par lasser et  sort un peu le lecteur de la puissance émotionnelle du récit.

Comme le titre l'indique, le livre est une réflexion sur la violence sous toutes ses formes, violence physique mais aussi sociale et familiale, et Edouard Louis réussit comme pour son précédent livre à mélanger approche sociologique et approche littéraire dans la même histoire, et cette grille de lecture, déjà formidable dans son premier roman continue de frapper par son intelligence.

L'intérêt du livre c'est le côté syndrome de Stockholm d'Edouard Louis qui fait tout pour dédouaner l'auteur du crime dont il a été victime :  
 Comment est-ce qu’on peut croire que ce genre de procédure fait du bien ? Je ne voulais pas porter plainte, à cause de ma détestation de la répression, parce que je pensais que Réda ne méritait pas d’aller en prison- ,  et cette position rend forcément inconfortable le lecteur, bousculé dans ses valeurs morales.

Malheureusement, et contrairement à "En finir avec Eddy Bellegueulle, le ton du livre peine à convaincre sur la longueur. Notamment, les passages racontés par Clara, la soeur d'Edouard, gênent un peu dans la façon dont elles sont reproduites, à coup de clichés et de phrases à la syntaxe approximative. Cette volonté qu'a le jeune romancier de retranscrire les propos de sa soeur dans une langue populaire donnent un coté un peu artificiel car cela n'apporte finalement pas grand chose à l'ensemble, qui est finalement moins passionnant que ce le projet promettait. 

En résumé, un ouvrage intéressant à plus d'un titre mais qui à mes yeux ne renouvelle pas la prouesse de son premier coup de maitre.