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 Encore une fois, la rentrée littéraire 2016 semble s'annoncer sous de bien meilleures dispositions pour les romans étrangers, qui tiennent globalement bien mieux leurs promesses que les romans français, souvent assez, voire très decevants cette année..

Et dans les romans étrangers, après vous avoir parlé de  contrées plus rares voire exotiques, l'anglo saxonne répond en revanche largement aux promesses avec notamment trois romans ambitieux audacieux et d'une belle densité qu'on vous conseille de suite :

 1. Des hommes de peu de foi  ; Nickolas Butler- Editions Autrement 

 

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«  Pour dire la vérité, Nelson, ces garçons ne deviendront pas tous des hommes décents, de bons êtres humains. Nous faisons de notre mieux, travaillons d’arrache-pied pour les guider et les instruire. Pourtant au final… Parmi les garçons ici présents, il y aura un assassin, un voleur de banque, certains seront coupables de fraude fiscale, d’autres tromperons leur femme. Je le regrette. Mais quand je t’entends  souffler dans ce clairon, je n’entends pas que du vent. Ce que j’entends résonne  loin dans le temps. C’est quelque chose de positif. Ne te laisse pas décourager, Nelson. »

1962. Nelson a douze ans, il est intelligent, fluet et binoclard. Harcelé durant un camp d’été, son amitié avec Jonathan un scout plus âgé et les conseils de Wilbur le vieux chef de camp, qui deviendra son mentor, vont déterminer sa vie. Plus jamais il ne sera une victime. Mais est-ce si simple de devenir un héros ? Déjà devenir un homme bien est vraiment très compliqué. 1962, 1996, 2019, près de soixante de l’histoire américaine. Durant six décennies, Clete, Nelson, Wilbur, Jonathan, Trevor et Thomas vont essayer et parfois réussir à être des hommes bien. Dorothy, Sarah, Rachel, même si elles en rêvent, le savent : l’homme parfait n’existe pas.

 Quelles valeurs veut-on transmettre à nos enfants ? Quelles valeurs leur transmettons réellement ? Sommes-nous tout puissants pour leur éviter écueils de la vie? Nickolas Butler pose, avec un formidable savoir-faire, toutes ses questions et en près de 500 pages y répond …presque.

A ce stade, je vais faire une confidence au lecteur de cette chronique. Si le livre est un gros roman américain, si la couverture est signée Norman Rockwell et si le titre a une référence biblique, alors oui je le reconnais, je craque, au risque de ne pas être objectif. Nickolas Butler tire le fil de son histoire, nous présente des hommes et des femmes attachants et se désole,avec nous, de constater que la vie ressemble plus à une toile Francis Bacon qu’à une illustration de Norman Rockwell. Encore un grand roman américain.

2. Station Eleven, Emily St John Mandel- Rivages

 

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"Plus d'écrans qui brillent dans la semi obscurité lorsque des spectateurs lèvent leurs portables au dessus de la foule pour photographier des groupes en concert. Plus de scènes éclairées par des halogènes couleur bonbon,plus d'électro, de punk de guitares électriques"

Station Eleven  est un des romans évenements de cette rentrée littéraire, très remarqué dans le monde anglo-saxon et sacré par le Prix Arthur C. Clarke qui récompense chaque année le meilleur roman de science-fiction publié au Royaume-Uni.

Station Eleven marque l’entrée de son auteur dans le monde de la science-fiction, alors qu’elle était auparavant plutôt tournée vers le genre du polar , et on peut dire que cela reste une vraie curiosité en France, comme toute tentative de littérature de science fiction ayant des ambitions plus grand public.

Station Eleven est en effet un roman du genre post apocalyptique écrit par un auteur de littérature blanche dans la veine du roman culte " La Route" de McCarthy .

 Si le genre du roman post apocalyptique ne me séduit pas outre mesure a priori, la profession des protagonistes de l'histoire en revanche ne peut que me passionner : en effet, les personnages principaux du roman Station Eleven, sont des artistes itinérants, qui traversent le pays et vont de communautés en communautés.

Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est bien cet élément particulier qui a donné naissance au roman , l'auteur reconnaissant ne pas avoir du tout en tête l’aspect apocalyptique et voulait avant tout se focaliser sur cette troupe itinérante qui envers et contre tout poursuit  l’illusion, le rêve.

Des personnages qui restent profondément humain, ce qui est rare dans les livres de SF- là, je me mets tous les fans de science fiction sur le dos- qui gagnent en profondeur grâce à de beaux flash backs qui leur donnent une vraie épaisseur psychologique.

Car et c'est un des gros atouts de ce livre, station eleve est ce genre de romans construit comme un puzzle, dont les pièces vont peu à peu se mettre en place sous les yeux du lecteur. 

Le récit de Mandel se pose la question de savoir quelle oeuvre, quelle culture  survivrait à notre époque si la civilisation venait à être décimée objets culturels suite à une apocalypse ? "The show must go on",  semble clamer ce roman à toutes les pages, et c'est l'idée magnifique de ce livre  important de la rentrée 2016.

 

 3. Anatomie d'un soldat, Harry Parker- Ed Christian Bourgeois

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"Ce soir là, on t'a préparé pour le transport.Des infirmières et des médecins sont venus et ont parlé en détailde tes blessures. Ils t'ont dit à l'équipe aérienne tout ce qu'ils pouvaient, chaque point ajoutant à ta fragilité et au risque que représentait ton rapatriement.Ils t'ont pris en charge avec une effacité éprouvée."


Pour raconter l'histoire du capitaine Tom Barnes, tragiquement ordinaire pour un soldat au front, le romancier anglais et ex soldat prend un angle profondément original en se focalisant sur les différents objets qui ont assisté ou même participé à sa mutilation:, la scie chirurgicale utilisée pour l'amputation, le sac à main de sa mère au moment où on lui a appris la nouvelle, ses prothèses,  le garrot ayant servi à stopper la première hémorragie, le rasoir que son  père utilise pendant que le soldat est plongé dans le coma ( au cours de ce qui est la  séquence sans doute la plus poignante du roman), la pile ayant provoqué l'explosion...  

En tout ce sont plus de 40 objets qui vont donner matière à la souffrance et à l'espoir  de ce soldat qui a tant perdu au combat, totalement meurtri dans sa chair,  et qui va livrer un combat très dur au prix d'une force morale incroyable

Ces objets parviennent à donner corps aux souffrances, aux émotions, aux deuils et aux espoirs d’une humanité fragile et précieuse,  et finalement se révelent plein d'empathie comme la prothèse " quelques jours après nous être unis pour la première fois" ou même l'infection qui s'installe dans le corps du soldat : " j'allais survivre et toi, non. Mais je n'avais pas le choix, sinon l'oubli."

 L'auteur, Harry Parker qui a sauté sur une mine en Afghanistan en 2009,  connait  donc bien son sujet et tient jusqu'au bout cet angle qui permet de  rester sur l'intransigeance des faits, qui paradoxalement va conférer pas mal d'humanité à ce récit au départ centré sur le matériel tout en évitant du coup le glauque et le pathos. 

Une lecture forcément difficile et éprouvante, mais  paradoxalement plein de vie et d'humanité à travers le combat de ce jeune homme, ainsi qu'à travers l'histoire de son ennemi. 

Harry Parker reconstitue avec un réalisme saisissant, cette lutte particulièrement apre que ce jeune capitaine anglais  va donner une lutte finalement plein de vie par ce récit pas forcément accessible mais d'une belle profondeur et d'une grande sincérité qui un peu comme le très beau Yellow Bird arrive à exprimer l'indicible des guerres.. et nous expliquer que la violence guerrière peut-être vaincue par l'humain...

Que ce message soit affirmé par des objets rend le tour de force d''Harry Parker - et non pas Harry Potter- totalement incroyable et original...