Le Baz'art a eu la chance de s'installer deux soirs de suite sur les bancs du joli petit Théâtre de la Croisée des Chemins pour deux pièces très différentes, mais qui ont en commun une  même caractéristique : celle d'être brillante.

Découvrez sans plus attendre nos impressions sur "Condamnée" de Vincent Marbeau et sur "La Promesse d'un Chiffre" de Sonia Ountzian !

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 1."Condamnée", un drame intense adapté du "Dernier jour d'un condamné" de Victor Hugo par Vincent Marbeau

condamnee-vincent-marbeau-image-1-768x512Ecrivain prolifique, poète, dramaturge, figure politique, Victor Hugo s'est souvent servi de sa plume comme d'une épée. Sa volonté de mener un combat acharné contre la peine de mort lui vient d'un moment fondateur : il a assisté, enfant, à une exécution publique et a été profondément marqué par la barbarie et l'injustice de ces condamnations qui s'apparentaient, à l'époque, à un spectacle - au sens littéral du terme - macabre et à un divertissement.

Cette cause, il l'a défendue avec la plus grande véhémence à travers de nombreuses oeuvres comme Claude Gueux et Le Dernier jour d'un condamné.

C'est de cette dernière dont Vincent Marbeau s'inspire avec "Condamnée", sa troisième mise en scène et son premier travail au sein de la Compagnie Phèdre Etait Blonde, créé en 2014 par Betty Pelissou, qui interprète la condamnée à mort.

Ici, en effet, ce n'est pas "un" mais "une" condamnée qui attend, depuis presque six semaines, le jour où elle montera sur l'estrade funèbre de la place de Grève. Sous la forme d'un sublime soliloque entrecoupé de passages musicaux pesants, la condamnée vit et raconte ses dernières heures, fait les cent pas dans sa cellule, imagine mille scénarii autour d'un recours in extremis. Nous vivons avec elle ces heures de douleur et d'angoisse, sommes, nous aussi, traversés par des sentiments d'espoir fugace, de joie lorsqu'elle s'apprête à voir sa fille pour la dernière fois. Une joie qui s'évanouit presque immédiatement lorsque celle-ci l'appelle "Madame", brisant ainsi le dernier fil ténu qui la raccrochait à la vie.

On ne sait rien de cette condamnée : pourquoi erre-t-elle ainsi dans les couloirs de la mort ? Est-elle coupable, est-elle victime ? Quoi qu'elle ait fait, on ressent une profonde empathie pour elle et partageons avec elle ces heures d'attente presque mêlées de hâte, celle d'en finir, tellement elles sont insupportables. 

                              (c) Elvire Bourgeois

Dans la bouche de Betty Pelissou, les mots de Victor Hugo résonnent comme des couperets. Par son interprétation époustouflante et criante d'authenticité, elle donne corps et âme à ce plaidoyer vibrant et implacable, avec une intensité rare, laissant transparaître toutes les émotions qui l'animent. On ressort de cette pièce totalement secoué, submergé d'émotions, tremblant au souvenir de cette femme marquée par l'angoisse, tordue par la douleur psychologique, meurtrie dans sa chair, portée par une incroyable Betty Pelissou.

Un immense bravo ! À noter que cette pièce est éligible aux Petits Molières et qu'elle a, à n'en pas douter, toutes ses chances.

Condamnée a été jouée  au Théâtre La Croisée des Chemins, du 23 mars au 5 mai 2017, espérons qu'elle puisse être rapidement jouée dans d’autres lieux pour ceux qui n’auront pas pu aller la découvrir à cette occasion ! Nous pouvons déjà vous dire qu'elle sera programmée à Avignon cet été au Théâtre des Italiens.

2." La Promesse d'un chiffre" de Sonia Ountzian : vous reprendrez bien un peu de Sara Bourma avec vos génocidés ? 

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"Ce qui est bien avec la grande douleur, celle qui vous fauche, c'est qu'elle vous déchire littéralement. Et pour moi, c'est le cas, 5 jours sans manger ! Pas faim, pas envie, plus besoin. Le rêve ! Je devrais perdre un membre de ma famille tous les jours.

 

D'emblée, le ton est donné. Le point de départ de l'histoire de Sonia Ountzian, c'est un chiffre : 40.

40, comme son âge.

40 comme le nombre de jours nécessaires pour dire adieu à sa grand-mère, pour laisser sa mort s'installer dans le coeur de toute une famille.

40, comme les kilos qu'elle a en trop, aussi.

La pièce démarre au moment de l'enterrement de sa grand-mère, morte à 102 ans. Dès lors, elle va dérouler le fil de son histoire, mais aussi et surtout, celle de son grand-père envoyé dans le désert de Smyrne d'où il n'est jamais revenu, celle de sa grand-mère, dernière rescapée de la famille des massacres de 1922, de ses parents élevés en France, loin de tout ça...

Pas très gai, tout cela, nous direz-vous ? Détrompez-vous. "La Promesse d'un Chiffre" mise en scène par Jérôme Piques, est une pièce d'une drôlerie inouïe. Tout au long de son récit, Sonia Ountzian joue avec les chiffres et les mots, s'amuse à filer la métaphore entre le poids de son histoire, de son héritage, de sa culpabilité - celle de n'avoir pas connu ces années terribles -, de cette famille merveilleusement encombrante qui l'a couvée jusqu'à l'étouffée, et son propre poids, cette pâte molle sur laquelle rebondissent les répliques cinglantes de sa mère.

Elle décrit avec beaucoup d'humour et de tendresse sa famille qu'elle compare volontiers à une horde de saltimbanques, de farfadets, de circassiens et même de boxeurs ; les réunions familiales qui étaient pour elle une véritable plaie, un fardeau encore plus pesant lors des vacances annuelles en Graisse-Grèce ; cite des anecdotes hilarantes - elle raconte notamment sa tentative désespérée de mettre la main sur les Khourabies de sa grand-mère pendant qu'elle lui racontait, pour la énième fois, l'histoire du génocide.

Sonia Ountzian fait également de délicieux allers-retours entre passé et présent, avec une incroyable fluidité. Pour les matérialiser, la comédienne change de coiffure, s'attache les cheveux pour l'âge adulte, arbore de jolies couettes pour ses six ans et débute ses phrases en annonçant l'âge qu'elle a au moment de l'événement dont elle va parler. Une belle mise en bouche !

Le tout, sur fond de chansons arméniennes - tantôt d'une profonde tristesse, tantôt porteuses d'espoir et de paix, mais toujours résonnantes de beauté - de mélodies de duduk,  et même... de Britney Spears. 

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On ne perd pas une miette de ses savoureuses anecdotes - mention spéciale pour l'attaque surprise de la gavotte - et du récit ému de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence.

L'équilibre est parfait entre lourdeur et légereté des propos, humour et tragique des situationsSonia Ountzian a le talent de nous parler avec volupté des choses les plus terribles, de nous émouvoir et de nous faire hurler de rire, de mettre ce qu'il faut d'auto-dérision pour faire de cette pièce un véritable délice. En un mot... Elle est à croquer !

Découvrez l'Interview de la comédienne réalisée par Jenny Bardelaye, pour Valgirardin.

La "Promesse d'un Chiffre" est à consommer sans modération comme du Helva à la cuillère,  encore pendant une semaine, jusqu'au 19 mai ! Tous les jeudis et les vendredis, à 21h30.

Théâtre de la Croisée des Chemins, 43, rue Mathurin Régnier, 75015 Paris

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