Allez, si on se faisait  désormais une petite interview d'artiste tous les lundis pour bien commencer la semaine? Je ne suis pas sur de pouvoir tenir le pari tout le temps(  un exercice que j'adore mais qui est vraiment chronophage), mais en tout cas après lundi dernier, l'interview du très médiatique Nicolas Bedos, jai voulu échanger avec un artiste certes bien moins célèbre mais que je trouve dans son genre tout aussi talentueux.

Un auteur compositeur dont je vous ai parlé la semaine dernière  Daprinski ,qui ,dès son premier album  "Chorégraphies de l'ordinaire" sort le grand jeu:  une collection de chansons en forme de bande originale et de fresque contemporaine vraiment très réussie..

Bref j'avais plein de questions à poser à cet artiste qui arrive subitement sur la scène musicale française après un parcours déjà bien rempli, et l'artiste  y a répondu avec beaucoup de disponibilité et de singularité : 

 

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 Baz'art :  Pourquoi, après avoir été pendant de nombreuses années  bassiste dans différentes  formations, avoir voulu vous lancer dans une carrière solo en 2013 avec votre 1er EP? Quel en a été vraiment l’élément déclencheur ?

 DaprinskiCela s’est fait par accident. Je ne me destinais pas à chanter.  J’avais en effet joué de la basse dans plusieurs formations.

J’avais composé quelques bandes sons pour des courts métrages et un générique pour une émission  de Musique classique sur France 3, qui passait le dimanche soir, très tard. Ça m’allait très bien.

J’aimais cette idée de composer,  sans être obligé d’être en premier ligne. Et puis à un moment,on m’a demandé d'écrire des chansons pour les autres.

Progressivement ces chansons sont devenues les miennes. Et puis j’ai eu la chance de rencontrer des musiciens qui m’ont aidé à porter ces titres sur scène et en studio.

 Baz'art : Quatre ans se sont écoulés entre la sortie de votre premier EP et ce premier album : pourquoi un tel laps de temps entre ces deux enregistrements?

 Daprinski : Le facteur temps n’a aucune importance pour moi. L’album aurait pu voir le jour  beaucoup plus vite.  L'idée était d'ajouter des titres à ceux du EP existant. Il manquait quelques titres pour constituer l'album.

J’étais arrivé a la fin, j’ai eu envie de repartir du début.  Avec l’envie d’explorer d’autres territoires, d’autres esthétiques musicales. J'avais envie d'un album cinématographique.

Une sorte de bande originale de film. Mais une BO sans images,  avec des personnages  qu'on ne verrait pas à l'écran  mais dont on imaginerait l'existence et les émotions. 

Et j’ai eu la chance d’avoir à ce moment-là un entourage musical, qui m’a permis d'aller dans cette voie-là.

EXTRAIT DE L'ALBUM   : "PLEURS SUR LA VILLE"

 

 

Baz'art :  Mais n''avez-vous pas craint  de vous faire un peu « oublier » de vos fans de la première heure ou du milieu de la critique qui avait  très bien accueilli «  Le Corps d’un homme » ?

Daprinski: Je n’ai aucun problème avec l’oubli.  Je voulais un album sans filtre au niveau émotionnel. Un album avec des personnages, proche du réel, avec des ambiguïtés, des fêlures, mais aussi des grands bonheurs.

Des personnages qui ressemblent à la vie. Au final, c'est un album qui a du sens pour moi, parce qu'il correspond exactement à mon envie de début.   

 

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 Baz'art :  J'ai vu un peu certains articles vous concernant et je trouve que la presse a tendance à vous accoler les adjectifs de « romantique » et de «  mélancolique  « à l’écoute de vos disques :  Est-ce effectivement des facettes qui  selon vous, résument plutôt bien votre travail  ou trouvez -vous cela un peu réducteur? 

Daprinski : Oui peut être, mais cela me gêne pas outre mesure. 
Il me semble, qu'on n'est jamais un seul ou deux adjectifs à la fois, si proches soient-ils.

 Je ne crois pas  à l’individu à l’eau tiède. Dans la vie, ou dans la composition,  on voyage souvent entre plusieurs états. Mais il est vrai, que dans la musique, c’est  davantage  la recherche de l’émotion  qui m’intéresse  que l'aspect mélancolique en  lui  même.  

C’est  en lâchant un peu prise, en sortant hors de soi et des ses certitudes, qu’on peut faire naitre des mélodies intéressantes, il me semble.

 

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 Baz'art :  "Chorégraphies de l’ordinaire " est un disque ouvertement cinématographique avec une ouverture,  un thème de fin et des morceaux qui semblent suivre un vrai fil conducteur. Est-ce que le départ  de l’aventure, vous aviez ce projet de faire un disque comme un film ?
Daprinski:
J’avais envie d’un album ouvertement cinématographique. Avec un début, une fin, des faux départs, des retrouvailles, avec des personnes qui recommencent à vivre à chaque instant. La musique de film, c’est un espace ouvert, ou chacun rejoue sa vie. La musique de film fixe les souvenirs et leurs redonne une nouvelle vie.
C’est sa grande puissance. Mais, c’est la puissance de la musique en general. Quand vous écoutez un titre que vous aimez vraiment, vous avez l’impression de vivre deux fois.

 Baz'art : Les références que vous revendiquez pour défendre votre travail sont très axées cinéma des années 70, de Sautet à Philippe Sarde en passant par François de Roubaix.

Pour quelles raisons ce cinéma-là vous touche particulièrement et pensez-vous qu’il peut encore y avoir une résonnance entre cette époque et celle d’aujourd’hui ?

Daprinski : Disons, que mes premiers émotions musicales, sont nés avec les films du dimanche soir, ceux avec la musique de Francis lai, de  De Roubaix, de Eric Demarsan, de  Philippe Sarde.  Je ne comprenais pas bien l’histoire, mais la musique me racontait quelque chose, à l'image des films de Claude Sautet.  Je pense que la musique de film,  est en partie responsable de ma vocation musicale.

En fait,  j’ai un rapport à  la musique très émotionnel, qui vient de là. Pour la résonance actuelle, je pense que le cinéma de Sautet, si on reste sur cet exemple, est intemporel.

C’est un cinéaste qui  filme l’existence  avec des personnages a la fois, familiers mais insaisissables. Ces films sont des voyages permanents dans la réalité de nos vies. 

 

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Baz'art :  Les médias vous ont comparé à Gainsbourg ou Benjamin Biolay,  des comparaisons dues certainement à votre phrasé et à l’élégance de vos orchestrations et de vos mélodies. Personnellement, j’ai aussi beaucoup pensé à des artistes comme Allister ou Joseph D’Anvers.. Comment vous situez vous par rapport à toutes ce jeu de comparaison ?

Daprinski : L’art est toujours un jeu d'influence. Oui, Gainsbourg  est  un  artiste que j’ai beaucoup écouté, au milieu d’un torrent de musique anglo-saxonne, Stones Roses, The Sound, BMX Bandits, The Pales Foutains , Echo and the bunnymen...

Ado, il  était le seul artiste français qui rentrait dans ma discothèque aux côtés  de Daho, Jacno et  Marc Seberg.  Gainsbourg m'a donné le goût de chanson,  et m'a porté vers d'autres écritures et d'autres artistes comme Ferré, Brel, Barbara.

Sinon, oui, Alister, j’aime beaucoup cet  artiste. Un type sensible,  avec un côté rock, et des bons textes. J'aime beaucoup ses disques. 

 Baz'art : Comme les artistes précités, vous semblez être particulièrement exigeant sur les arrangements et les orchestrations... Est-ce que ce soin apporté à cet aspect-là de votre disque était pour vous évident, notamment par rapport à la dimension cinématographique de votre opus ?

Daprinski : J’aime que la musique soit bien fringuée. Dans les arrangements, on peut superposer les émotions, on peut superposer les langages, mais aussi et surtout densifier l’émotion.  

Pour cet album, j’ai eu la chance d’être accompagné par  des musiciens et un réalisateur haute couture.

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 Baz'art : Est-ce que l’ordre des morceaux sur le disque revêtait pour vous une importance manifeste, notamment dans cette volonté de faire un disque qui raconte une histoire en continue ?

 Oui, j’avais l’ordre des chansons, du moins en grande partie.

  Baz'art :  Et en quoi la rencontre avec  la chanteuse Shan Jiang, qui pose sa voix sur un certain nombre des morceaux de l’album,  a eu une influence sur l’élaboration et la conception du disque ? 

 

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 Daprinski :La rencontre avec Shan, s’est faite par accident. Et l’accident et le hasard sont pour moi  des moteurs d’influence. L'album était déjà bien avancé.  Elle accompagnait son petit ami, Timothée,  qui enregistrait les sessions pianos. Elle devait repartir le soir même, mais à cause d’un dernier train raté, elle est restée.

Apres une discussion, sur le label Hi records,  elle m’a fait écouter un titre  dans lequel elle chantait.

Dès le lendemain, on enregistrait ensemble en Studio  chez Alexandre Cloitre. J’ai tout de suite beaucoup aimé son timbre de voix.

 Baz'art : Mais est ce qu'on peut dire qu'avec Shan ,vous avez eu envie ,en quelque sorte, d’avoir votre Anna Karina ou  votre Jane Birkin à vous ? 
Daprinski : Non, il n’y a  absolument pas cette idée d’égérie.  C'est plutôt l’idée de duo qui m'intéresse. Cette idée de proximité et d'opposition et aussi l’émotion de l’instant.  Dans le duo comme dans les films,  on capte un moment de vie , une sorte d’accident,  qui finit pas disparaître, une fois "le magnéto" coupé. On capte l'instant. On capte l'éphémère.  
C’est vraiment ce qui m’intéresse avec  les duos féminins en général,  surtout avec des voix d’actrices chanteuses, comme celle de Shan.  
Une voix qui se met à nu,  avec à la fois une grande distance, et une grande proximité. Une voix qui ressemble à la vie.

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 Baz'art :  Votre disque est actuellement disponible quasiment  uniquement sur des plateformes de téléchargement. Est-ce par souci économique ou bien  une volonté assumée de votre part,  en attendant de voir comment  ce disque va être reçu, quitte à tenter l’expérience du support physique s’il est bien reçu ?

Daprinski : Oui, évidement le facteur économique rentre en compte. 

Acheter un disque, c’est devenu de moins en moins courant.  Le CD est devenu presque décoratif.  

 Apres je pense qu’il faut accepter cette nouvelle donne , mais effectivement cela peut  compliquer le financement d’un  album au niveau pressage,  même si ca n'affecte pas sa diffusion. Après cela dit ce serait pas mon album, mon disque sortirait en CD, je l’achèterais pas, j’attendrais qu’il sorte en vinyle.

  

Baz'art :  Est-ce que vous avez commencé à faire vivre votre disque  en tournée  et si oui, est ce que vous prolongez cette dimension cinématographique  sur scène, un peu comme peut le faire un Vincent Delerm, avec des vidéos et autres inserts empruntés au 7ème art ?

Daprinski : Il me semble que la scène doit être le prolongement de l’album, et pas sa reproduction à l’identique. 

En ce sens, j'ai commencé  a travailler avec un vidéaste sur un  projet images. Avant cela, nous allons jouer en Roumanie, le 21 juin, à Timisoara à l’institut culturel Français.

 crédits photos : Didier Robcis

 

SECOND EXTRAIT DE L'ALBUM : LES YEUX DE MAUD