La semaine passée, on s'était enflammés sur le roman d'Isabelle Duquesnoy, très ambitieuse saga historique qui nous plonge avec gourmandise et brio dans les dernières années  du siècle des Lumières.

 On a voulu en savoir plus sur ce livre et sur son auteur  reconnue comme une grande spécialiste de Mozart et on a lui posé douze questions nous permettant de sonder les mystères de "L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard" :

  

itwduquesnoy

 Baz art : Lorsqu’on lit votre dernier roman “L’embaumeur”,  on a l’impression que le 18ème siècle n’a pas de secret pour vous : qu’est ce qui au départ vous attire  particulièrement dans cette époque?

 Isabelle Duquesnoy : Le siècle des Lumières me passionne depuis de nombreuses années. J’avais déjà exprimé cet intérêt avec mes livres sur Mozart pour Plon et Gallimard.

J’aime l’art de la conversation de cette époque, les complications vestimentaires, la table et ses improbables recettes, les galanteries et les intrigues, les insultes, l’architecture, la peinture, les découvertes majeures et les moins essentielles (je pense au camembert et aux patins à roulettes, que serions-nous devenus sans ces deux piliers de notre société ? (rires).

Sans craindre de passer pour une siphonnée, je peux dire que j’ai presque constamment le 18e siècle à l’esprit.

Baz art :  Quelles sont été vos sources d’inspiration et  où vous êtes-vous documentée pour donner un tel réalisme au métier d’embaumeur?

Isabelle Duquesnoy : Ah, c’est un peu la question noire pour moi…

Disons que la perte brutale de toute ma famille m’a plongée dans la nécessité de contacter des thanatopracteurs et de comprendre l’importance de leur travail dans le processus de deuil. Ils ont pomponné mes chers disparus au point de me les rendre physiquement acceptables.

Après cela, je me suis intéressée à l’histoire de l’embaumement, et j’ai eu la surprise de constater que les recettes n’avaient guère changé entre l’Antiquité et le Moyen-Âge, mais les 17e et 18e siècles ont apporté de nouveaux ingrédients exotiques, par le biais des colonies et des explorateurs. Je me suis trouvée avec un sujet passionnant entre les mains.

 Baz art : Votre écriture se distingue par une grande fidélité à la langue du 18ème  : a t- il été  difficile  pour vous de retrouver le style et les mots de cette époque  ??

Isabelle Duquesnoy :

Fidélité à l’esprit 18e dans le corps de texte, mais vous aurez certainement remarqué que mes dialogues sont plus actuels. J’aime créer par moments un décalage entre la préciosité de la narration et les conversations. Une réplique qui fuse avec une grossièreté me fait rire. Le discours de la Pâqueline, mère de mon héros fut un régal à écrire, d’autant plus que je lis mes dialogues à voix haute. La diction me permet d’en vérifier le sel…

Dire que c’est difficile pour moi serait inexact. Ce fut beaucoup de travail, mais un travail infiniment plaisant.

 

CaptureembaumeurBaz art : Vous réussissez à nous raconter une histoire plutôt sordide et pourtant il se dégage de ce récit une humanité, une  poésie et un humour bienvenus,  que l’on ne peut qu’être qu’en empathie avec le jeune héros.  Etait ce évident pour vous dès le départ de "casser" la noirceur de cette intrigue par un style en décalage ou ca vous est venu au fur et à mesure de l'écriture?

Isabelle Duquesnoy : L’humour est indissociable de mon quotidien. Un contexte sinistre n’exclut pas une touche d’impertinence ou un sourire en coin. Il n’était pas question d’écrire cette histoire d’embaumeur sans que l’humour ponctue les épisodes. J’aime aussi casser les codes : qu’une prostituée soit plus honorable d’une épouse légitime me plaît. J’ai effectivement cassé la noirceur de l’histoire par des touches qui me ressemblent : je suis insolente et je pratique le propos décalé.

J’ai écrit comme je suis, faisant toutefois gaffe à ne pas trahir la mémoire de ceux qui ne peuvent plus se défendre, lorsqu’ils ont réellement existé.

 

Baz art :  J’espère ne pas vous faire de peine en vous disant qu’en lisant ‘'”L’embaumeur», on ne peut pas s’empêcher de penser que Victor Renard serait le petit cousin de Jean-Baptiste Grenouille. Est ce que vous acceptez  facilement ce lien de parenté avec le roman de Süskind, d'autant plus que le titre affiche également  ce cousinage évident ?

Isabelle Duquesnoy :J’ai connu pire outrage que d’être comparée à Süskind ! On m’a aussi traitée de « plume rabelaisienne mâtinée d’Edgar Poe ». Où serait le calvaire d’être associée à de tels talents ?! Honnêtement, je suis ravie…

Pourtant, je n’ai pas cherché à reproduire le moindre cousinage avec Grenouille. Je suppose que l’image de mes Parisiens se tordant la cheville sur le pavé mouillé de pisse, l’indigence de la situation de Victor et son audace pour s’en sortir ont provoqué cette comparaison.

Baz art :  Entre vos deux romans, vous avez écrit plusieurs romans historiques chez Gallimard Jeunesse.. est ce qu'écrire pour la jeunesse ou pour les adultes sont deux exercices à vos yeux totalement différents ou est ce qu'écrire pour un jeune public vous aide aussi à écrire pour les plus grands, et si oui, à quels niveaux?

Isabelle Duquesnoy :L’écriture pour la jeunesse exige le respect de quelques règles normatives, et encore, ces canons sont variables selon les maisons d’édition. Mais on ne peut pas dire que l’écriture pour les adolescents aide pour celle des adultes.

C’est un travail différent. Pour vous donner un exemple concret : dans un récit historique jeunesse, si une héroïne crie en accouchant, je m’arrangerai pour placer dans le texte qu’elle hurle « pour se donner du courage », mais en aucun cas à cause de la douleur. (La littérature jeunesse n’est pas supposée distiller de frayeurs quant à la physiologique des femmes).

A l’inverse, dans l’Embaumeur, une voisine de palier accouche, braille, se tortille de douleur ; on l’installe sur un lit, qu’on a tiré face à l’âtre pour bénéficier de la lumière du feu. Le bébé naît enfin, mais il ne bouge pas.  L’accoucheuse souffle de l’eau-de-vie dans l’anus du nourrisson pour tenter de le réanimer. Une première fois ; il ne se passe rien. La vieille réitère son ouragan fessier.

« - On m’a dit qu’il fallait plutôt aspirer, suggère la jeune mère.

-Bah, faites-le, vous !  riposte la matrone. 

-Pauvre petit ! Je vais faire appeler un prêtre. C’était un garçon, au moins ?

- Nan, une fille. Vous croyez vraiment que le curé se déplacera pour votre mort-né, qui ne vaut même pas la carcasse d’un hérisson ?»

Ce dialogue est impensable dans la littérature historique destinée à la jeunesse.

duquesnois2Baz art :  Il parait que lorsque vous travaillez, vous avez votre  perroquet sur votre épaule et que vous  lui récitez à voix haute ce que vous êtes en train d'écrire  : confirmez vous cette anecdote- qui circule notamment sur votre page wikipedia-  et est ce un rituel d'écriture qui vous tient  particulièrement  à cœur?

Isabelle Duquesnoy : La page Wikipédia qui me concerne contient parfois des inepties ou des détails trop personnels ; il m’arrive de demander qu’on les retire, mais ceci est exact.

Nous avions deux perroquets : un très gros,appartenant à mon mari (un ara) et le mien, beaucoup plus petit, agaçant et sautilleur comme un moustique. Le gros est mort cette année, à l’âge de 37 ans. Le petit a donc migré sur mon écran d’ordinateur, afin de trouver une compagnie ; il passe des heures à me regarder et à répéter parfois ce que je dis.

Le gros ara vivait dans la capuche de mon sweat, durant les absences de mon mari.  J’ai donc, effectivement, pris l’habitude d’écrire avec un plumeau à proximité. Je n’aime pas les cages ; nos oiseaux ont toujours vécu en liberté, malgré les contraintes et désagréments que leur présence peut engendrer.

Je ne lis pas mes textes au perroquet, je dis mes dialogues devant lui. Il lui arrive de me répondre « qu’est-ce que tu racontes ? » ou, lorsque le ton lui plait « Ah, c’est bon ça ! ».

 Baz art :  Votre précédent roman "Les Confession de Contanze Mozart, était composé de  deux tomes et il paraitrait que  vous avez commencé à écrire la suite de l'embaumeur... est ce parce que vous avez du mal à quitter vos personnages que vous avez envie de les faire revivre une nouvelle fois et savez vous déjà quand paraitra ce second tome ?

Isabelle Duquesnoy :Le 1er tome de Constance Mozart raconte la vie du couple, depuis leur rencontre jusqu’à la mort de Wolfgang. Le second tome (dont j’ai récupéré les droits) raconte les 51 ans de veuvage de Constance, intégralement consacrés à bâtir sa notoriété mondiale. Il me semblait juste de lui consacrer un second livre, puisqu’elle a œuvré toute sa vie durant à la mémoire de Mozart.

Je n’ai pas cherché à jouer les prolongations, mais à compléter un travail qui, sans ce 2e tome, m’aurait semblé inachevé. Le Mozarteum de Salzbourg en a écrit la préface, simplement parce que mon travail « approchait au plus près la vérité » selon leurs connaissances. J’en ai été fière et bouleversée, parce que cette idée de « ne  pas trahir »guide mes pensées sans relâche.

Concernant "l’Embaumeur", vous avez raison : je prolonge le plaisir en y consacrant encore quelques chapitres. Maintenant que Victor est entre les mains des lecteurs, il me manque ! Le 18e siècle et l’agitation crasseuse du quotidien de mon héros, ses magouilles et ses sursauts de bravoure me manquent.

Les sales bonnes femmes de son entourage me manquent. Bref, j’écris une suite par pure frustration et, pour le moment, je n’ai pas d’objectifs éditoriaux. Je suis capable de garder un texte que j’aime des années par devers moi. Pour que "l’Embaumeur, ou l’odieuse confession de Victor Renard" paraisse, il a fallu quasiment me l’arracher des mains.

Baz art : Allez maintenant qu'on se connait mieux, dites nous tout  Isabelle : l’utilisation d’organe humain pour la fabrication de pigment pour les peintures de l'époque est elle un mythe  ou une  réalité? On  dirait que les historiens de l’art ne sont pas forcément d’accord avec cela mais  utiliser un cœur d’un roi pour peindre un tableau, il faut dire que la légende est atrocement belle, n'est ce pas?

Résultat de recherche d'images pour "l'embaumeur isabelle duquesnoy"

Isabelle Duquesnoy :Il ne s’agit pas d’une légende : dès 1793, la crypte de St Denis a été vandalisée. Une bande de furieux s’est emparée des cadavres des rois et reines de France, ont joué avec leur dépouille (manière de se venger des tyrans), et sont ensuite allés briser les urnes qui contenaient les cœurs royaux ; il se trouve que les monarques n’étaient jamais enterrés avec leur cœur, ce dernier étant momifié puis placé dans une urne à part. Ces urnes brisées, les cœurs ont été abandonnés dans la poussière et la fiesta morbide a continué plusieurs mois.

Un petit futé les a forcément récupérés, puisque nous en retrouvons la trace dans les carnets de comptabilité de plusieurs artistes peintres, très friands de la couleur brune (un glacis marron semblable au caramel), que ces cœurs râpés dans l’huile permettaient d’obtenir. Mon livre révèle le nom de certains artistes ainsi que le nom de ces tableaux et leurs lieux d’exposition.

Que nos musées nationaux n’aient pas jugé utile de mentionner l’origine du pigment brun de ces tableaux, je peux le comprendre, car ce n’est pas glorieux pour notre Histoire.  Mais ce n’est pas parce qu’une vérité nous dérange qu’elle n’existe pas…

Les historiens ne seront jamais d’accord et cela n’a aucune importance : ils s’écharpent encore sur le crâne de Mozart et sur le suaire de Jésus-Christ.

 Baz art : Votre roman sort en pleine rentrée littéraire, avec plus de 500 autres à vos côtés ... est ce un choix de votre éditeur ou le votre que de vous lancer dans cette grande jungle ? Et quel est votre état d'esprit à l'heure où commence ce grand marathon, dans lequel beaucoup de très bons livres y laissent malheureusement  pas mal de leurs plumes, pour reprendre une métaphore ornithologique ?

Isabelle Duquesnoy : Il n’est pas inintéressant de se frotter au plus grands… Mon état d’esprit est le même que pour toute sortie. Sauf que je suis parfaitement consciente d’être peut-être absorbée, que dis-je, engloutie sous le poids des grosses signatures de la rentrée. Est-ce que je peux prétendre préférer avoir 9000 lecteurs emballés, plutôt que 300 000 aficionados déçus. Mmmm… je n’en sais fichtre rien.

Beaucoup d’écrivains jouent leur chemise à la rentrée ; ce n’est pas mon cas. Jai des impératifs qui m’empêcheront de devenir hystérique : deux enfants à la maison, une en faculté, un en lycée.

Des animaux à poils et à plumes. Et, heureusement, de bons amis fidèles. Mais tout ceci n’exclut pas les inquiétudes (bon, j’arrête de frimer, disons plutôt les angoisses) liées à la vie, au temps qui passe, et aux critiques assassines.

 
Baz art : Par ailleurs, avec ce roman, votre éditeur inaugure une  toute nouvelle collection (Rubis) .  Est ce que cela représente  pour vous une grande fierté ou une pression supplémentaire à l'idée de ne pas les décevoir ?

Isabelle Duquesnoy : Les deux mon général ! Une grande fierté et une grande trouille que leur confiance, leurs effort et l’enthousiasme de Marie Leroy (éditrice La Martinière) ne soient déçus.

Mais j’ai la chance d’être entourée d’une équipe exceptionnelle qui communique beaucoup, qui tient compte des états d’âme de ses auteurs comme une nounou. Je dois dire que La Martinière est une maison d’édition qui fait preuve de réelle bienveillance à l’égard des écrivains, et qu’il est infiniment réconfortant de se sentir ainsi choyée.

 Baz art : Enfin, on aimerait terminer cet entretien avec une question plus pointue : vous êtes reconnue comme une grande  spécialiste de Mozart  et à ce titre on aimerait savoir ce que  avez pensé du livre de Jacques Tournier “ le dernier des Mozart” , qui nous avait enthousiasmé à sa sortie en 2000? Est ce que le Mozart de Tournier ressemble au Mozart que vous connaissez si bien?

Isabelle Duquesnoy : Ah, ce livre… Il m’a procuré une émotion indicible. Ses lignes ont été obsédantes car elles ont été écrites par un passionné sensible.

Je possède la totalité des écrits sur Mozart, du farfelu au plus sérieux (comme Robbins Landon), y compris les écrits de Constance Mozart, un tantinet arrangés (et raturés) pour ménager la mémoire de son héros, mais le seul à m’avoir tiré des larmes, c’est Tournier.

Baz art :Merci beaucoup chère Isabelle pour ces réponses en tous points passionnantes et longue vie à l'Embaumeur à qui on souhaite 300 000 lecteurs forcément emballés!!