Il y a  maintenant près de vingt ans, alors qu'il commencait à peine des cours de théatre, l'apprenti comédien Olivier Sauton a rencontré pour de vrai son idole Fabrice Luchini, qui, suite à l'insistance du blanc bec, candide mais insouciant, décida de lui déclamer une fable de la Fontaine et de repartir aussitôt sec, laissant le jeune Sauton un peu interloqué, mais avec des rêves et des étoiles plein la tête.

Ce qui est fou dans cette histoire, c'est qu'il y a environ près de cingt ans aussi (mon dieu que le temps passe vite), alors que j'étais également un jeune apprenti  un peu nigaud (Au Ministère de la Culture, où je bossais pour le conseiller du ministre chargé du théâtre), j'ai eu moi aussi un contact avec Fabrice Lucchini, pas dans une rue, mais uniquement téléphonique.

Et si ce dernier ne m'a pas récité du La Fontaine, je dois avouer (allez, je peux en parler, il y a largement prescription depuis) qu'il m'avait un peu pourri humilié,  car je refusais de lui passer le ministre à qui il voulait absolument lui parler d'un projet qui révolutionnerait ni plus ni moins l'intégralité du théâtre public (je ne peux affirmer que le projet en question ait vu le jour, en tout cas le théâtre public ne m'a pas semblé avoir été grandement chamboulé depuis)....

Et la différence entre un grand comédien comme Olivier Sauton et votre humble serviteur est que, si, de mon côté, j'ai ruminé pendant pas mal de semaines cet affront que m'avait fait cet illustre acteur que j'idolatrais également déjà pas mal à l'époque (mais il faut dire que j'avais donné le baton pour me faire battre car j'avais été vraiment niaisouille au téléphone), Sauton, lui, s'est servi de sa rencontre avortée avec Lucchini pour écrire un fabuleux one man show tout autour de ce moment, le seul moment qui s'est réellement déroulé comme c'est écrit dans la pièce.

Spectacle Olivier Sauton Fabrice Luchini et moi

Et d'ailleurs le terme "one man show" est probablement un peu trop restrictif pour décrire l'étendue de la palette du jeu du comédien, d'autant plus qu'on n'a jamais l'impression qu'il n'y a qu'une personne sur scène, tant on semble constamment voir deux personnes distinctes, l'apprenti comédien Olivier Sauton et son mentor, Fabrice Lucchini lui même. 

Car la pièce nous raconte comment le jeune homme, rêvant de gloire et de paillettes va demander au comédien qu'il admire plus que tout, de devenir son professeur, et celui ci va accepter et rapidement, les leçons de théâtre vont, en plus de lui offrir quelques ficelles du métier, se transformer en leçons de vie qui marqueront forcément marquer durablement l'élève Sauton.

 

Pendant une heure et demie, un dialogue entre le maître (dont il a repris le phrasé, les tics de langage, les postures, les expressions du visage d’une telle manière qu’à un moment donné on a quasi l’impression de voir Luchini sur scène) et l’élève sont l’occasion de jouer avec les mots, de faire découvrir ou redécouvrir quelques grands auteurs, d’apporter une réflexion sur ce qu’est la culture,  l’art de la séduction, le génie ….toujours avec intelligence et humour.

Les citations sont si savoureuses qu’on aimerait toutes les noter et impossible des lors de relire la fable de la Cigale et de la fourmi sans penser à l’interprétation de texte exaltée et drôle vu ce soir sur scène.

Pendant une heure vingt, Olivier Sauton nous propose un spectacle d'une intelligence remarquable, qui repose avant tout sur une étude très détaillée et très poussée du personnage Luchini.

Non content d'offrir un mimétisme saisissant et dans les mimiques et dans la voix de Lucchini,  Sauton arrive à nous épater par l'intégralité des répliques qu'il fait dire à Lucchini: toutes les phrases que déclame le vrai-faux Fabrice Lucchini semblent toutes droit réellement sortir de la bouche de l'acteur fétiche d'Eric Rohmer (avec évidemment les incontournables " c'est énorme" ou "c'est hallucinant" qui sont carrément devenues des marques de fabrique luchiniennes). 

Passant d'un personnage à l'autre avec une facilité et une virtuosité vraiment incroyables, Sauton parvient à revêtir avec ce qu'il faut d'humilité et de lucidité le costume de celui qui est sans doute le plus grand passeur de la littérature française.

Spectacle Olivier Sauton Fabrice Luchini et moi

Sauton nous propose un Lucchini criant de vérité qui ne tombe jamais dans la caricature, ce qui constitue en soi un vrai tour de force,  car Lucchini n'étant pas le type le plus sobre qui soit, une imitation de sa personne peut très vite tourner à la surenchère. On se dit d'ailleurs, pendant la pièce, que, si un jour un biopic sur Lucchini venait à se créer (on tourne de + en + de biopics, donc pourquoi pas un sur Lucchini), Sauton serait un candidat plus que crédible pour postuler son incarnation.

Olivier Sauton a crée ainsi un spectacle très singulier, et qui possède deux mérites incontestables et ô combien précieux, celui de nous donner l'impression de partager l'intimité d'un des plus fascinants comédiens français, et celui de nous rendre accessible les grands textes de notre patrimoine littéraire, des fables de la Fontaine (voir l'hilarante version par Olivier Lucchini de la "Cigale et la Fourmi qu'on avait rarement interprété avec une telle fantaisie) au premier acte du Misanthrope, qui est visiblement un des textes les plus difficiles à jouer pour un comédien français.

luchini-2

"Lucchini et moi" constitue donc une magnifique invitation à la lecture et au  théâtre et donne une furieuse envie de se plonger et de replonger dans les classiques de la littérature et du théâtre français. Tous les fans de théatre et de littérature ne pourront qu'être admiratifs devant l'approche personnelle et passionnée des textes du répertoire français et de la difficulté et de la beauté du métier de comédien.

 Aussi bien écrit qu'un spectacle de Luchini lui- même, truffé d'humour, d'intelligence et de poésie, ce "Lucchini et moi"  joue pour une bonne dizaine de jours encore à la Comédie Odéon après une tournée triomphale depuis trois ans déjà.  Amoureux du théâtre et des grands comédiens, je ne vois évidemment aucune raison valable pour que vous passiez à côté de cette petite merveille de la scène actuelle.

 

Voir la page du spectacle sur le site du théâtre

Du 05 au 15 septembre-
Du mardi au samedi à 21h30

Et au moment de saluer,  Olivier Sauton, qui a connu pas mal de déboires et d'annulation de ce spectacle cette année après un bad buzz sur les réseaux sociaux, a tenu à remercier chaleureusement Julien Poncet, le directeur de la Comédie Odéon qui l'a fait venir pour cette rentrée sur les planches lyonnaises ... et il nous a aussi confié qu'il était en train d'écrire sur ses mésaventures avec sa propre version des faits, mais sans rancoeur ni acromonie..on a très hâte de voir cela!!