"Nos billets se répondent les uns avec les autres en ce moment un peu sans le faire exprès.. En effet, après " 12 jours " hier matin qui répondait  par son thème à notre article sur "Encore vivant", voici un article qui répond  lui même à 12 jours", ne serait ce que pour le titre qui commence par le même en chiffre..

En effet, c'est en ce moment - et c'est à ne pas rater - au Théâtre Hébertot : 12 hommes en colère, la célébrissime pièce de Reginald Rose mise en scène avec brio par Charles Tordjman et portée par douze comédiens d'exception parmi lesquels, pardonnez-nous du peu, Bruno Wolkowitch, Olivier Cruveiller, Francis Lombrail, Pascal Ternisien ou encore, Philippe Crubézy... 

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La scène s'ouvre sur l'ensemble des jurés debout, immobiles, arborant une mine grave. Tous sont tirés à quatre épingles, dans de beaux costumes sombres. À première vue, rien ne laisse présager de leur différence d'origine sociale - en effet, nous l'apprendrons plus tard, l'un travaille dans la publicité, l'autre est commercial, un troisième, ouvrier... Ces douze hommes sont réunis pour ce qui semble, pour certains, être une formalité : condamner à mort un jeune homme de seize ans accusé d'avoir poignardé son père. Ils ont simplement à voter, à l'unanimité, pour l'écrouer avant de regagner leur propre liberté - l'un a un dîner en ville, un autre un match de base-ball...

Aucun n'a l'intention de s'éterniser entre ces quatre murs pour une affaire "déjà pliée" : les preuves sont accablantes, aucun doute n'est permis sur la culpabilité du jeune homme. Deux témoins affirment avoir vu la scène de crime, l'arme du crime - un couteau à cran d'arrêt - a été achetée quelques heures avant les faits chez un brocanteur qui a formellement reconnu le jeune homme dont, par ailleurs, l'alibi est plus que faible - il prétend avoir été au cinéma pendant l'heure du crime, mais il ne se souvient ni du film, ni de ses acteurs... Tout concorde en sa défaveur, alors finissons-en

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Ainsi, lorsque le Président des jurés (Pierre-Alain Leleu) demande à chacun de donner son verdict, nous ne sommes pas étonnés de les entendre exprimer un ferme "coupable !", les uns à la suite des autres... Jusqu'au dernier, le "12ème homme" (Bruno Wolkowitch) qui assène, comme un couperet, un retentissant "non coupable !" qui met hors d'eux les autres membres. 

Stupeur dans la salle ! Coup de théâtre ! Comment peut-il défendre un tel individu avec toutes les preuves formulées à son encontre ? Parce que pour lui, elles ne sont pas irréfutables et ne suffisent à dissiper ses doutes : il a peut-être tué son père, mais il a peut-être aussi été accusé à tort. Son vote pourrait condamner un innocent et il ne peut en souffrir la responsabilité. 

Le "12ème homme" va prendre les éléments prouvant la culpabilité du jeune homme et les détruire les uns après les autres, à l'aide de contre-preuves, d'arguments béton, mettant leurs défenseurs face à leurs contradictions. Peut-on vraiment voir distinctement une scène de crime à travers les vitres d'un métro, qui plus est, en marche ? L'explication du brocanteur selon laquelle le couteau est unique en son genre tient-elle vraiment debout ? La tension grandit peu à peu dans la salle, certains jurés, plus sanguins, plus en colère que les autres, en viennent aux insultes, puis aux mains... Et pourtant, grâce à son argumentaire, il va réussir à convaincre l'un d'entre eux, puis un autre, et encore un autre. Au fur et à mesure, ils vont retourner leur veste de costume, même les plus réfractaires, même les plus retorts. Les partisans du "coupable !" rejoignent les rangs du "non coupable !" qui peu à peu, se clairsèment. La raison, peu à peu, va prendre le pas sur les sentiments

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On est aussi embarqué dans cette pièce que dans la lecture d'un polar haletant : la délibération se mue en enquête policière, le vote en interrogatoire et le "12ème homme", en véritable inspecteur soucieux de faire éclater coûte que coûte la vérité... Les discussions sont riches, animées - c'est le moins que l'on puisse dire, tant on frôle parfois la bagarre - chacun y va de son expérience, puise dans sa vie personnelle - certains un peu trop - pour justifier ou mettre à mal des preuves de moins en moins formelles. 

Même si l'on devine aisément l'issue, à chaque retournement de situation successif, la surprise est plus immense et la tension se fait plus forte. Les "conversions" se font de manière très subtile : même les plus animés par l'envie de ne pas en démordre, sont amenés, tout doucement, à faire ployer leur jugement devant l'incontestable... Jusqu'à ce que la corde de l'orgueil et des mauvais sentiments cède.

La brillante mise en scène de Charles Tordjman fait de cette scène de délibération un espace ouvert, un huis clos où le public est pris à parti, où il participe silencieusement, se laissant, lui aussi, convaincre.

Les acteurs sont tous excellents : mention spéciale pour Francis TordjmanBruno Wolkowitch et Philippe Crubézy qui m'ont particulièrement impressionnée. J'ai beaucoup aimé la part faite à la rhétorique, à la façon de vouloir convaincre par les mots, de faire pencher la balance de la justice. 

Jusqu’au 7 janvier 2018, du mardi au samedi à 19h au Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 PARIS