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Nous  avons pu voir en avant-première "Marvin ou la belle éducation", le dernier film d'Anne Fontaine qui fait depuis hier son entrée en salles. La projection était suivie d'une rencontre avec la réalisatrice et les interprètes de Marvin enfant et jeune homme, Jules Poirier et Finnegan Oldfield qui étaient aussi impressionnés que nous l'étions : il s'agissait de leur première rencontre post-projection du film avec des blogueurs. Pour Anne Fontaine, c'était même la première fois qu'elle prenait part à ce genre de projection !       

Marvin Bijou a fui. Fui ce petit village de la région d'Épinale, dans les Vosges, rongé par la misère sociale. Fui cette famille avec qui il a le sentiment d'avoir si peu en commun. Cette maison où la TV est allumée sans discontinuer. Ces repas où l'on ne mange que des frites de chez Carrefour et pendant lesquels les violences verbales et les insultes ne cessent de fuser. Fui cette école où on le harcèle parce qu'il est "différent", où on le traite de "petit pédé". Fui ce milieu rompu à l'inculture et aux préjugés d'intolérance, de racisme et d'homophobie.

Pour se sauver, Marvin Bijou est devenu Martin Clément. Pour survivre, il a choisi "l'exil de lui-même." Et c'est grâce à quelques personnes que son exil et sa "belle éducation" vont se faire. 

Copyright : Carole Bethuel

C'est tout d'abord la principale de son collège, Madeleine Clément (Catherine Mouchet), qui va l'aider à poser le pied sur ce tremplin qui le mènera à l'exil, en l'emmenant au cours d'improvisation, puis, voyant son aisance à mimer les scènes de la vie, qui l'encouragera à aller plus loin. C'est grâce à elle que tout va s'enchaîner ensuite : son intégration au Club Théâtre d'Épinal, puis au conservatoire de Nancy où une autre figure essentielle, presque paternelle, la deuxième pierre de l'édifice de son éducation, va prendre le relais : Abel Pinto (Vincent Macaigne). C'est lui qui va l'inciter à faire de sa différence une force, à puiser dans son réel la matière de la catharsis dont il a besoin pour se libérer entièrement, pour enfin, être pleinement heureux. Roland (Charles Berling), cet homme aisé et bien plus âgé que lui, va également jouer un rôle majeur dans son parcours vers lui-même : c'est grâce à lui qu'il va commencer à assumer sa sexualité. 

                                       Copyright : Carole Bethuel

Certaines scènes d'une violence inouïe nous saisissent à la gorge, comme celle où son grand frère Gérald devient littéralement fou, hors de lui face à ce père qui refuse de régler son compte à cette petite tapette qu'est son frère ou encore, celle insensée, absurde, où Odile (Catherine Salée) raconte sa fausse couche comme elle raconterait une histoire drôle, avec force détails glaçants (ça faisait comme quand j'avais envie d'aller aux toilettes, ça a fait un plouf et puis, t'étais là !). D'autres nous la serrent, tellement elles sont émouvantes : lorsque Davy accompagne Marvin à la gare et lui donne des sous pour s'acheter plein de cocas, on ne peut être qu'attendri devant ce père qui n'arrive pas à dire à son fils qu'il l'aime, qu'il est fier de ce qu'il a accompli. Lorsque le train démarre et que Davy attend sur le quai, Marvin ne se retourne pas pour dire un dernier au-revoir, il garde le dos tourné vers lui, vers sa vie d'avant. Ou encore, celle de la rencontre entre Marvin et Abel, où il lui explique, qu'il est comme lui, que lui non plus n'a jamais été chez lui nulle part, avant de fondre en larmes.

Les effets de miroir et d'écho jalonnent le film. Miroir entre Marvin Bijou et Martin Clément, illustré jusqu'à l'affiche de film. Pendant que Martin écrit les scènes de son spectacle se rejouent, derrière lui, comme sur un écran blanc, les scènes qui ont fondé son enfance. Lorsqu'il est dans le train le ramenant chez lui, la tête contre la vitre, on pense tout de suite à celle où de la vitre de son bus, il découvrait les graffitis homophobes.

 

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Le casting est brillant avec des têtes d'affiche comme Charles Berling et Isabelle Huppert, dans son propre rôle, et par le truchement de la mise en abîme, dans celui de la mère de Marvin qu'en endossera dans le spectacle qu'il écrira, inspiré d'une histoire vraie : la sienne. Finnegan Oldfield est excellent et très émouvant dans ce rôle de garçon en pleine souffrance, en pleine recherche de lui-même, faisant tout pour "s'en sortir". On peine à croire que Jules Poirier en est à son premier coup d'essai, tant il excelle dans son rôle - on comprend pourquoi Anne Fontaine a eu un tel coup de coeur pour lui -, Vincent Macaigne, fidèle à lui-même, est parfait dans ce rôle de professeur de théâtre qui passe son temps à préférer le jeu et son illusion à la vie et à sa réalité.

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Avec le lumineux Pierre (Sharif Andoura) au sourire immense, ils forment un couple réellement attachant, plein de bienveillance envers Marvin, complètement paumé au moment où ils se rencontrent. Grégory Gadebois est asbsolument exceptionnel dans le rôle du père bourru qui semble cumuler tous les clichés du milieu, refusant un repas sans pastis, aboyant des insultes à n'en plus finir, expliquant à son fils qu'être pédé, c'est une maladie et lui conseillant, avant son départ pour Épinal, de faire attention aux noirs et aux bougnoules. En même temps, on s'attache à lui, car on sent qu'il n'est pas touchant, qu'il ne fait que répéter les phrases terribles que l'inculture a déposées en lui (ITW Anne Fontaine, Dossier de presse). Il n'est pas violent envers ses enfants, même si lui, on l'a cogné. 

C'est terriblement émouvant de le voir changer de discours, au moment où il devient fier de son fils, après l'avoir vu passer à la télé : il ne dit plus "pédé", mais "gay" et lui demande même avec une certaine bienveillance s'il est marié (Vous pouvez vous marier maintenant, vous autres ?").                                     

                                       Rencontre avec Anne Fontaine, Finnegan Oldfield et Jules Poirier au Club Lincoln      

 

Loin de la réalisatrice et de son scénariste Pierre Trividic la volonté de faire une adaptation d'En finir avec Eddy Bellegueule : pour eux, le roman autobiographique d'Édouard Louis était un point de départ, "une étoile parmi d'autres dans une constellation que comptait aussi Annie Ernaux et "Retour à Reims" de Didier Eribon."

Les grandes forces du texte constituent toutefois le ciment du film, on y retrouve même quelques allusions évidentes : le fait que Marvin troque ce nom qui a fait son malheur pour un nom classique, passe-partout ; l'allusion à la polémique qui a suivi la sortie du livre avec des journalistes s'intéressant bien plus à la véracité du récit qu'à l'objet littéraire en lui-même ; un passage presque reproduit presque mot pour mot du roman : "Tous ces moments, je les ai vécus [...] De mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais durant des années, je n'ai éprouvé de bonheur ou de joie. Simplement, la souffrance est totalitaire, elle fait tout disparaître [dans le film, Marvin utilise la métaphore du phare qui aveugle]."

Vous savez ce qu'il vous reste à faire à présent : le découvrir dès aujourd'hui en salles !

Et si vous souhaitez lire en sous-texte En finir avec Eddy Bellegueule d'Édouard Louis, sachez qu'il est disponible en poche chez Points !