Entre Vania qui s'est joué du 4 octobre au 12 novembre au Théâtre du Vieux-Colombier par la troupe de la Comédie Française (superbe adaptation et MES de Julie Deliquet) et Les Trois soeurs au Théâtre de l'Odéon Europe, Anton Tcheckhov est à l'honneur à Paris en cette fin d'année. Réalisée d'après une production du Theater Basel (2016), la création en version française de Simon Stone nous a totalement transportés. 

                                      affiche_les_trois_soeurs

Cet été-là, Olga (Amira Casar), Mascha (Céline Sallette) et Irina (Eloïse Mignon), ont fait des pieds et des mains pour réussir à réunir les membres de leur famille et leurs amis proches afin d'enfin pouvoir disséminer les cendres de leur père qui commencent à sérieusement moisir dans leur urne. C'est dans la maison dans laquelle elles ont grandi, cet endroit empreint de souvenirs d'enfance plus ou moins joyeux, que va se tenir cette réunion familiale un peu spéciale... Leur frère Andrej (Éric Caravaca) les rejoint, ainsi que leur oncle Roman (Frédéric Pierrot), suivis de leurs amis proches, Nikolai (Laurent Papot), Viktor (Thibault Vinçon) ou encore Herbert (Assane Timbo). S'y invitent aussi les "pièces rapportées" comme Theodor (Jean-Baptiste Anoumoun), le mari de Mascha adoré de tous, Natascha (Servane Ducorps), la fiancée d'Andrej que personne ne peut voir, mais que tout le monde doit supporter.

Pour le séjour, chacun a amené avec lui ses névroses, ses soucis, ses questionnements existentiels. La réunion familiale, sans surprise, va tourner au vinaigre. Et le chamboulement provoqué par la venue du voisin (Asaad Bouab) ne sera que prétexte à une explosion qui n'attendait qu'une petite étincelle pour pouvoir enfin éclater...

Copyright : Thierry Depagne

D'emblée, on est impressionnés par l'incroyable distribution de la pièce avec, entre autres, Éric Caravaca dans le rôle tragiquement comique du looser qui n'en loupe pas une ; Amira Casar, alias Olga, qui campe une parfaite aînée au bord de l'implosion, prête à céder à tout moment sous le poids de cette famille beaucoup trop lourde à porter ; Céline Salette (Mascha), qui endosse à ravir le rôle de la deuxième, un peu paumée sentimentalement et professionnellement ; Eloïse Mignon (Irina), l'irrésistible cadette qui se cherche et qui ne se sauvera qu'en sauvant le monde. On retrouve aussi les excellents Asaad Bouab et Frédéric Pierrot. Mention spéciale pour l'odieuse et hilarante Natascha incarnée par Servane Ducorps et pour Laurent Papot, terriblement émouvant dans le rôle de l'amoureux résigné.

Le second élément qui nous en met plein la vue, c'est bien sûr, le décor. Quand le rideau se lève, on a le souffle coupé devant l'incroyable installation de cette maison à deux étages dans laquelle va se jouer, au rythme des saisons, des fêtes et des drames, la vie de cette famille. Celle-ci va tourner sur elle-même, reproduisant les mouvements du temps qui passe. Chaque pièce, de la cuisine à la salle de bains en passant par la chambre, va devenir le théâtre d'une scène, collective ou intime. Au début de la pièce, les comédiens sont tous réunis dans la cuisine, puis vont rapidement prendre leurs marques, vaquer chacun à leurs occupations, prendre à leur manière possession de l'espace, de cette maison qui leur est si familière. Aussi  incroyable que cela puisse paraître, chez [Simon Stone], les décors sont rarement chargés de signification.

Comme il le dit dans son entretien avec Constanze Kargl, ils me donnent l'occasion de développer un style de jeu. La maison tournante amène des gens au premier plan sans qu'ils aient besoin d'y avancer eux-mêmes

                                                                                    Copyright : Thierry Depagne

Simon Stone parvient sans difficulté à réactualiser une pièce en soi déjà très moderne, dans sa description de personnages féminins (et féministes) forts - tels que Mascha qui trompe ouvertement son mari avec un autre homme sans éprouver le moindre remord, qui agissent à l'encontre des attentes que la société nourrit à leur égard -, mais aussi dans sa manière de représenter le réel. 

Il était fasciné par cette manière qu'avait Tcheckhov de montrer des personnages dans la plus grande vérité possible [et] combien il [pouvait] être magnifique et absurde de voir des gens occupés en scène à parler des choses quotidiennes. Comme nous, comme tout le monde, les personnages parlent aussi bien de choses profondes que de futilités, avec une authenticité réelle. Une modernité renforcée par l'intégration d'éléments de notre vie quotidienne, de références à notre époque : il est aussi bien question de Facebook que de GrindR, de Daech, de Carrefour, de Donald Trump ou des réfugiés. 

À travers son travail, Simon Stone voulait que le public se reconnaisse dans ces personnages. Un pari réussi, dans la mesure où on s'identifie totalement à ces personnages qui sont ce qu'ils sontdes gens tout à fait normaux, avec tous leurs défauts, qui font les mêmes choses que nous, se posent les mêmes éternelles questions, nourrissent les mêmes doutes. On se projette dans ces couples qui s'aiment et se déchirent, dans ces frères et ces soeurs qui se parlent sans vraiment s'écouter. 

On s'imagine très bien à l'intérieur de cette maison, en train de hurler sur ce frère que l'on a envie d'étrangler, de décorer ce sapin dont on est si fier, de rentrer de chez Carrefour avec un sac plein à rabord de bières et de surgelés pour le séjour, de danser et de chanter du David Bowie autour du piano du salon, de jouer au jeux vidéo... Ces morceaux de réel résonnent en nous, nous parlent et nous touchent.

À l'image de cette maison tournante, les personnages bougent, se meuvent, changent d'humeurs, d'avis, d'idées, troquent leurs lubies pour d'autres obsessions, leurs névroses pour d'autres drames personnels. 

C'est la vie, qui se déploie sous nos yeux, dans toute sa banalité, sa simplicité. Le quotidien est un art et il en faut des mises en scène comme celle de Simon Stone, des prestations comme celles des onze comédiens de cette distribution pour nous le rappeler. Bravo. 

Copyright : Thierry Depagne

Les trois soeurs, jusqu'au 22 décembre, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h, au Théâtre de l'Odéon, Place de l'Odéon, 75006 Paris