OURS D'OR Lors du dernier  FESTIVAL DE BERLIN,  CORPS ET AME de Ildiko Enyedi sort en DVD et BRD ce  14 mars,  chez le Pacte, également distributeur du film en salles.

L'occasion de revenir sur ce très beau film qu'on avait déjà aprement défendu à sa sortie, à travers un angle différent choisi par notre choniqueuse Krisma Es Kris... 

 

3D DVD Corps et Ames

 "  - Racontez moi votre dernier rêve.

- Ces dernières nuits je me rêve en cerf...je fais ce que font les cerfs, j'imagine:bouter de l'herbe, s'abreuver au bord du lac... là il y a aussi une biche...

- Je suis dans la forêt, j'ai très faim. Mon compagnon et moi cherchons de quoi manger, de l'herbe tendre sous la neige. Je me penche pour boire, nos museaux se frôle à peine. Oui, dans mon rêve je suis une biche."

 

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Une psychologue du travail vexée de se croire dupée, deux collègues ébahis de la coïncidence... il fallait bien un rêve pour réunir ces deux solitudes, ces deux créatures farouches, ces deux infirmes des rapports humains.

Et quelle meilleures allégories que cet animal au port altier pour réincarner leurs corps diminués ; quel meilleur cadre qu'une pinède enneigée pour échapper à celui de leur quotidien, rythmé par leur travail à l'abattoir bovin.

Alors qu'ils peinent chaque jour à s'adresser à la parole, Marià (responsable du contrôle qualité) et Endre (directeur financier) se retrouvent, inconsciemment d'abord, puis se donnent rendez-vous chaque nuit, en rêve, au bord du lac.

Ces parenthèses oniriques interviennent comme une respiration, pour le spectateur comme pour les personnages. Elles font exploser les murs du réel dans les grandes étendues d'un conte d'hiver, pour passer d'une blancheur chirurgicale à une pureté neigeuse, d'un silence gêné à une quiétude ouatée, de carcasses brutalisées aux carrures nobles des cervidés.

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La réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi (remarquée en France dès 1989 pour Mon XXème siècle) nous donne clefs en main, scalpel, loupe et indices pour entrer bien armés dans son dernier film, Corps et âme (Testről és lélekről) . Sa caméra découpe pour nous chaque plan, étudie chaque cadrage pour des compositions épurées ; relevant une posture, décentrant une action, isolant un personnage... Elle déplace notre regard pour l'inviter à intéresser au détail hors cadre, à s'attarder sur un geste échappé, un objet oublié, un regard égaré...

 L'extrême épure appliquée à l'esthétique et aux dialogues ne fait que mieux réserver l'effet d'un humour grinçant diffus à travers des personnages atypiques, une intrigue cocasse, mais surtout une auto-dérision qui pare à toute dramatisation ou romantisme facile.

 Son héroïne non plus ne laisse rien au hasard. L’œil aux aguets, l'ouïe et le nez fins, le souci du détail : tous ses sens sont affûtés. Elle applique son sens de l'observation et sa rigueur sans concession ni répit au travail comme dans la vie, sur la viande comme sur les gens.

Une intransigeance qui transparaît sur elle même, sur sa peau transparente, le long de ses traits nets et fins, dans son regard clair et ses gestes à la précision mécanique. Poupée de cire (f)rigide, il n'y a que le sens du toucher qui lui fasse défaut, cruellement.