Prenons Tesnota par le petit bout de la lorgnette, comme son réalisateur, Kantemir Balagov, prend la vaste terre russe par le format carré de sa caméra pour nous en raconter « une vie à l'étroit ».

Prenons cette image, qui met au premier plan le visage d'Ila, à moitié caché sous ses cheveux mi-longs ondulées et mouillés ; en arrière plan, sa mère la coiffant au sèche-cheveux. Apparemment banale, mais extrêmement révélatrice, cette scène cristallise tout l'enjeu du film.

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On a d'abord dans les traits de la jeune femme, le côté « garçon manqué » et bagarreur de cette fille qui a choisit de « vivre au milieu des moteurs » en travaillant dans le garage de son père. Farouche, elle est aussi indisciplinée et séduisante que ses cheveux en bataille. Ses dents serrées révèlent sa détermination à mener sa vie comme elle l'entend , envers et contre tous... mais ses yeux baissés disent déjà la résignation qui gagne du terrain sur l'adolescence rebelle.

Derrière, sa mère, la tient, au sens propre comme au figuré, par les cheveux. Elle qui a dédié sa vie à sa famille n'est pas prête à lâcher la bride. Armée de son sèche-cheveux, elle incarne le respect des apparences et des codes sociaux. A travers elle c'est la famille, et plus largement la communauté juive, cette « tribu » comme elle l'appelle elle-même, qui vient rappeler la jeune égarée à l'ordre des choses. Un accès d'interprétation religieuse pourrait voir ici une relecture du mythe d'Abraham : Ila est la brebis qui remplacera son frère sur l'autel du sacrifice. C'est un passage de relais qui se joue ici entre la mère et la fille, transmission d'une charge familiale, d'un poids social : Ila doit à son tour prendre la place qu'on attend d'elle.

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Le plan serré sur les deux femmes transcrit parfaitement l'atmosphère étouffante qui règne tout au long du film, servi par une attention méticuleuse aux ambiances, des décors aux costumes, qui nous plongent les soviétiques années 90. En choisissant le Nord Caucase de son enfance, Balagov nous introduit dans cette terre inconnue, ses communautés juive, musulmane, kabarde, ses langues, ses conflits, ses massacres... et loin d'un cours de rattrapage sur l'histoire des minorités ethniques et religieuses de la région, nous rappelle simplement que l'entité russe est, aujourd'hui encore, une fédération d'identités multiples et complexes.

Premier film pour son réalisateur (âgé de27 ans), pour son actrice principale (Daria Jovner), mais aussi pour le co-scenariste (Anton Yarush), Tesnota donne bon espoir pour la jeune création russe et pour un coup d'essai on est quand même pas loin du coup de maitre avec cette oeuvre aussi percutante que passionnante .

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Tesnota,

Sortie le 7 mars  2018

Réalisateur : Kantemir Balagov

Distributeur  : ARP

Avec : Darya Zhovnar, Olga Dragunova, Anna Levit,

Nominations : Prix Nika de la meilleure actrice