Jusqu'au 27 mai au Théâtre de l'Odéon, Das Fraulein Kompagnie vous invite à passer un séjour sur Tristesse, une île imaginaire perdue au large du Danemark, coupée du monde, où le nombre d'habitants se compte sur le doigt d'une main... Coup de coeur du Festival d'Avignon en 2016, cette création de Anne-Cécile Vandalem nous a complètement bluffés.

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Nous voilà débarqués sur l'île de Tristesse. Les lumières sont d'une froideur extrême, comme si le jour ne s'était pas levé depuis des siècles sur ce village où seules subsistent une église et trois petites maisons. On croirait voir un petit village de poupée. D'emblée, la lourdeur de l'atmosphère nous prend à la gorge. Impossible pourtant de rebrousser chemin, de remonter sur cette barque qui nous a menés tout droit vers cet endroit de malheur.

Lorsqu'une de ses habitantes, Ida Heiger est retrouvée pendue - le cou enroulé au drapeau du Danemark, un coup pour la patrie -, le maire, Soren Petersen (Jean-Benoît Ugeux), le mari de la victime, Kare Heiger (Alexandre Von Sivers) et le curé du village Joseph Larsen (Vincent Lécuyer) se disputent son sort.. Doit-on le laisser là-haut ? Oui, répond l'un, car tel est le souhait de sa fille, Martha, qui a ordonné que l'on n'y touche pas avant son arrivée. Non, dit un autre, quelle insulte de voir Ida ainsi pendue au milieu du village. Le curé n'oserait contredire les ordres de Martha Heiger (Anne-Cécile Vandalem en alternance avec Florence Janas), par ailleurs Chef du "Réveil Populaire", un parti d'extrême-droite en passe de gagner les prochaines élections... Très vite, on comprendra que Martha, aussi perverse que manipulatrice, viendra moins pour honorer une dernière fois la mémoire de sa mère que pour satisfaire de plus complexes desseins...

Le suspens est haletant. On se demande ce que Martha a derrière la tête, ce que les habitants, tous moins nets les uns que les autres, ont à se cacher. On s'interroge sur cette mort qui ressemble plus à un crime qu'à un suicide.

Tout au long de la pièce, des silhouettes fantômatiques (Rasmus I et II, Pierre Kissling et Vincent Cahay, puis Ida Heiger, alias Françoise Vanhecke) et au teint maquillé de blanc déambulent, lentement, assistant à la vie des habitants, à leur marche lente vers la lumière, la vérité.

Copyright : Christophe Engels

Pièce politique matérialisant la montée du populisme aux allures de polar nordique - par définition, glaçant - et dystopique, Tristesses a le don inoui de nous plonger dans une ambiance étouffante tout en nous donnant envie d'y rester, quitte à nous couper la respiration. A grands renforts d'effets techniques basés sur une captation vidéo filmant et projetant en direct sur un écran ce qui se passe à l'intérieur des maisons, et sonores, avec une alternance de batterie, de guitare et de chants tragiquement sublimes entonnés par une sirène desespérée de ne pas être entendue. Les personnages, eux aussi, participent à la création de ce malaise ambiant, irrespirable. Leur interprétation, à tous, est excellente. Avec l'attrait de l'une pour les armes et feu et le mutisme de l'autre, les deux adolescentes - seules représentantes de la jeunesse sur l'île- , Ellen (Epona Guillaume) et Malene (Séléné Guillaume) sont carrément flippantes. Le curé excelle dans son interprétation de bouc-émissaire, poltron comme un enfant.  L'odieux et machiste personnage de Soren Petersen, un peu bourru, est exceptionnel. Anne (Anne-Pascale Clairembourg) est impeccable dans le rôle de la femme bafouée, humiliée en permance par son mari, passée complètement à côté de sa vie. Même les morts ont une présence incroyable - en particulier Ida avec sa sublime voix de soprano.

Malgré la tension extrême qui règne entre les personnages, certains dialogues et certaines situations sont irrésistiblement drôles. La scène filmée qui inagure la pièce -  où Petersen hurle sur sa femme parce qu'elle est incapable de répondre à une question simple, pourtant, c'est quoi le nom du restaurant dans lequel travaille Bob l'éponge ? - donne tout de suite le ton, nous montre que l'humour noir ne sera jamais très loin du tragique dans cette pièce. On retient aussi la scène où Martha accoste sur l'île, accueillie par un cortège affublé de tenues ridicules et entonnant le chant des éleveurs ; ainsi que la scène de l'inhumation de Martha qui vire à la dispute générale, parce que le curé a oublié la moitié de ce qu'il est censé dire en pareille occasion...

Copyright : Phile Deprez

 Le Théâtre de l'Odéon nous a montré, une fois de plus, à quel point sa programmation pouvait être originale. Bravo !

Jusqu'au 27 mai au Théâtre de l'Odéon-Europe, du mardi au dimanche. Mardi au samedi, 20h et dimanche, 15h. Place de l'Odéon, 75006 Paris.