Jeudi soir j'ai passé pas mal de temps au téléphone à échanger avec le réalisateur Mehdi Ben Attia autour de son film "l'amour des hommes- qui sort en DVD ce mardi 21 août 2018 ":  ensemble, grâce à son film passionnant , on a parlé désir féminin, mee too , la question du corps dans les sociétés musulmanes et plein d'autres sujets ô combien enrichissants :

0733739 Baz'art : Dans l’interview en bonus du DVD, vous nous confiez que ce troisième film a été avant tout l’occasion de retourner filmer en Tunisie après votre second film  « Je ne suis pas mort », dont l'intrigue se déroulait en France, et que ce retour aux sources était notamment l'occasion d’y retrouver une sensualité inhérente à ce pays…

Alors,pour vous, cher Medhi, la France n’est pas un pays sensuel ?

Mehdi Ben AttiaAh ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : . loin de moi l’idée de dire qu’il n’y a aucune sensualité en France (rires) …

Mais c’est vrai que j’avais tourné mon  tout premier film, "Le fil" en Tunisie, c'était déjà un film assez charnel, qui mettait en avant les corps, et pour celui-ci, qui avait une approche assez similaire, il était important pour moi d’aller le tourner en Tunisie,  et à Tunis précisemment,  où il existe une sensualité différente de celle qu’on trouve en France, une érotisation particulière,  du évidemment au soleil, à la chaleur, à la lumière ..

Et au-delà de cela, mon sujet – l’inversion du regard que les femmes portent sur les hommes- prenait une dimension plus politique en le tournant en Tunisie :  l'esthétique du corps féminin est quelque chose de très présente dans les films tunisiens, et c’était évidemment plus intéressant pour moi comme challenge d’aller me confronter à ce point de vue; en France, forcément, cela n’aurait pas eu du tout la même portée..

Baz'art: Pour vous, qui avez tourné dans les deux pays, si vous n'aviez ne serait ce qu'une seule grosse différence à constater dans les tournages en France et en Tunisie,à laquelle penseriez-vous ?

Mehdi Ben Attia  : Ah, malheureusement, autant j’ai fait une ode à mon pays avec votre première question , autant là je suis obligé de reconnaitre qu’un tournage sur le sol français présente quand même quelques avantages non négligeables , notamment en terme de mentalités…

 En France, toute personne qui officie dans un tournage de film, du machiniste au figurant,  semble ravi et investi dans son travail, tout le monde semble vraiment aimer ce qu’il fait,  alors  qu'en Tunisie, ça m’a semblé, sur ce tournage là en tout cas, bien plus compliqué à gérer…

On a eu beaucoup de difficultés niveau implication du personnel, c’était vraiment le minimum,  pour ne pas dire plus…

Après, il est vrai qu’on a connu un tournage avec des conditions difficiles- il faisait plus de 40° on était en plein ramadan , j’avais parfois des requêtes pas évidentes à assimiler pour tout le monde,

Bref, loin de moi l'idée de dénigrer le travail des professionnels du cinéma tunisiens, mais comme vous me posez la question, je suis obligé de constater cela..

 

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Baz'art : La thématique du désir féminin est quelque chose qui est assez prégnante dans les films tunisiens contemporains, je pense notamment au beau film de Raja Amari, "Corps étranger" qui comme, le votre, cherchait à sonder le désir des femmes tunisiennes mais qui situait son intrigue en France… Est-ce à dire, et cela rejoindrait le propos de votre film, qu’un artiste masculin peut bien plus facilement aborder ce genre de sujet dans la société musulmane qu'une femme ?  

Mehdi Ben Attia : Ah oui, tout à fait, et c’est un sujet que je connais quand même un peu pour pouvoir témoigner dessus.

J’ai tourné en Tunisie "Le fil ", qui abordait frontalement la question de l’homosexualité entre des hommes musulmans, et si le film a été interdit de projection en Tunisie, j’ai pu filmer là bas sans aucun problème…

Alors que dans le même temps, je connais pas mal de collègues féminines à qui on met beaucoup de bâtons dans les roues, alors même que leur sujet semble a priori moins transgressif que ceux que je choisis.

On a un peu l’impression qu’en tant qu’homme, on accepte pleinement  le fait que j’ai des désirs, alors que pour une femme, c’est bien plus difficile à concevoir…et c’est tout à fait ce que dit le personnage de Taieb à Amel, le personnage de photographe qui cherche à provoquer dans ses photos.

Les mêmes photographies prises par un homme passeraient à mon sens sans aucun problème…

 

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Baz'art : Vous abordez là le coeur de votre film et on peut dire que son sujet est d’ailleurs est particulièrement en phase avec l’actualité du moment puisqu'il aborde la question des libertés des femmes dans une période où on en parle beaucoup. … or,j’ai vu que c’est un projet que vous aviez en tête depuis plusieurs années, est ce que vous vous considérez comme une sorte de visionnaire ?

Mehdi Ben Attia  : Non, pas vraiment,  ce n’est pas moi qui suis en avance, c’est plutôt la société et l’actualité qui sont en retard, je trouve (rires) .

C’est quand même fou qu’en 2018 dans notre monde actuel, on semble découvrir qu’une femme a des droits et n’a pas à être traité comme un morceau de viande par les hommes, vous ne trouvez pas?…

En tout cas, effectivement, cela faisait longtemps que j’avais envie de pousser cette réflexion-là, en me demandant comment un homme reçoit des regards qui sont orchestrés par le désir féminin.

C'était passionnant, à mon sens, d'inverser le schéma classique -présent dans le cinéma tunisien  mais également tout le cinéma-  de voir une  femme qui regarde des hommes comme ces derniers regardent des femmes et pour cela, inverser cette configuration systématique et montrer que la femme peut être l'actrice de sa vie, ni victime, ni objet…

Après effectivement, cette question rentre frontalement avec des questions sociétales très contemporaines, et je ne vais pas m’en plaindre, évidemment.

amour_hommes1Baz'art : Mais justement… à cette question de savoir si un homme qui est regardé par une femme comme il pourrait lui-même la regarder se dévirilise-t-il, votre film n’apporte pas vraiment de réponse. Quel est votre avis personnel sur la question ?

Mehdi Ben Attia  : Non, je ne pense pas qu’un homme se  dévirilise ou se féminise-parce qu’une femme le regarde comme un objet de désir…ce qui est certain, et mon film je pense le montre bien, c’est que l’homme se retrouve dans une posture passive, ce n’est pas lui et son désir qui tire les ficelles mais la femme, et forcément cela le déconcerte et le fait sortir de sa zone de confort.

Mais en même temps, je pense que l’homme en tire aussi une certaine satisfaction .., l’homme abandonne un temps ce qu’il pense être des prérogatives acquis au fond e lui et se remettre au regard d’une femme avoir quelque chose de confortable, dans le lâcher prise…

Ce qui est sûr,  c’est que tous les comédiens qui ont accepté de jouer les modèles pour Amel/Hasfia se sont vraiment bien pris à ce jeu, aussi ambigü soit-il.

Baz'art : Justement,  par rapport à ces scènes de poses, est ce qu'elles étaient toutes écrites à la virgule ? Dans le film, on a, à chaque fois, un sentiment de liberté, d’improvisation, que les comédiens ne savent pas toujours ce que va faire Hasfia, où elle va se placer, ce qu’elle va demander aux comédiens :c’était le cas aussi pendant le tournage ou bien tout était prévu dans le scénario ?

Mehdi Ben AttiaSi vous avez cette impression c’est que j’ai réussi mon coup alors ( rires)… Mais en fait, la réponse à votre question, c'est entre les deux…

Au départ, ces scènes étaient très écrites, très détaillées dans le scénario, et la plupart du temps, les comédiens s’en sont tenus à ce qui était écrit, mais c’est vrai aussi que sur certaines séquences, et notamment celles qui concernent Amel et le personnage de Rabah j’ai senti une telle osmose entre les comédiens que je leur ai « autorisé » de s’éloigner du script…  

J’ai eu envie d’étirer ce qui était écrit et de laisser une belle part à l’improvisation avec des scènes plus longues et plus libres que ce qu’elles étaient au départ..

 

 Baz'art : Oui, d’ailleurs, on en découvre une de ces scènes entre les deux protagonistes, dans les très intéressantes scènes coupées du DVD. Et parmi ces scènes coupées, on s’aperçoit également que le début du film a été énormément modifié avec le montage… Deux scènes coupées, du tout début du film nous l'amène  dans une direction totalement différente, j’imagine que pour vous cela a été un crève-cœur de procéder à ces coupes ?

Mehdi Ben Attia: En fait, si vous voulez tout savoir, sachez que c’est dès le scénario que j’ai opéré une coupe drastique… au départ il existait une première partie tout à fait différente où le mari d’Amel ( NDLR qui disparait dès la première scène du film) était présent, et qu’il y avait tout une rivalité amoureuse entre lui et son père autour d’Amel…

Mais pour des raisons de temps, de contraintes techniques, financières j’ai dû sacrifier toute cette partie-là à l’écriture mais en tenant quand même à en garder quelques scènes , celles que vous voyez dans le DVD.

 Et puis après mure réflexion au montage, j’ai trouvé que cela avait plus de cohérence  de tout supprimer ce passage et de commencer le film à la disparition du mari, cela donne notamment plus de force au personnage du beau-père.

Dans cette version que je n'ai pas conservait, Taïeb dévoilait trop vite son jeu, il parait de suite trop équivoque, il vaut mieux pour le film que ses intentions se dévoilent plus tardivement…

 

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Baz'art  : Dans l’interview présent en bonus du DVD, vous dites aussi que le film s’est longtemps intitulé "Portraits" et qu’il a changé tardivement de nom. Est-ce que ce changement de nom est lié au choix d’Hasfia Herzi pour le personnage d’Amel, dont la personnalité fait un peu déplacer les enjeux du terrain émotionnel plus qu’artistique ?

Mehdi Ben Attia  : Ah,  c’est une très bonne question, je n’y avaispas forcément songé dans ces termes, mais maintenant que vous le dites, oui,  cela a un lien évident…

"Portraits,"  c’est en effet un titre très carré, très professionnel, et l’amour des hommes, un titre qui  pour la petite histoire, a été choisi par mon ami  le cinéaste Teddy Lussi-Modeste ( cinéaste notamment du beau le prix du succès), beaucoup plus rond, plus émotionnel,  et cela épouse parfaitement l’évolution que le personnage a pris avec l’arrivée d’Hasfia dans le projet .

Hasfia  est arrivée tôt dans l'élaboation du film, il faut dire que le film est largement écrit pour elle et comme elle a toujours eu dans son jeu une approche essentiellement émotionnelle, le film s’en est trouvé très naturellement modifié, et le choix du  titre a suivi effectivement la même courbe..

Baz'art :  "L’amour des hommes" est votre premier film à avoir été montré dans les salles en Tunisie, contrairement au fil…est-ce à dire que ce sujet du désir féminin est plus  largement accepté que celui de l’homosexualité ? Quel accueil a réservé le public tunisien à votre film ?

Mehdi Ben Attia : Ah oui, c’est certain que cette thématique, aussi déconcertante soit elle, est bien mieux acceptée que l’homosexualité…

"Le fil" date d'il y a 8 ans, on était alors en pleine dictature de Ben Ali,  et je crois  bien n’avoir eu personne en Tunisie pour le défendre publiquement et demander à ce qu’il soit projeté en salles; au moins, on peut dire que je n’ai eu aucune mauvaise surprise à ce niveau là .

Alors que là, pour "l’amour des hommes" la sortie en salles s’est déroulée sans problème majeur et avec un bien bel accueil, dont je me réjouis largement …

Vous savez :  les tunisiens s’intéressent énormément aux films nationaux, ils ont donc très bien reçu le film qui a connu un succès bien plus important qu’en France en terme d’entrées.

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Et la réception du film fut excellente, beaucoup de spectateurs se sont reconnus dans les personnages et  semblaient ravis de découvrir un tel sujet traité au cinéma, un sujet qui comme je l’ai dit au début de l’interview m’a semblé être un peu abordé que ce soit en Tunisie ou dans les autres cinémas mondiaux.

Baz'art : Avant de se quitter, avez-vous un projet d’un quatrième long métrage en cours ou c’est un peu tôt pour en parler ?

Mehdi Ben AttiaSi, si, je peux vous dire que j’ai un projet d’un nouveau film , qui est actuellement en phase d’écriture…

Pour l’instant c’est bien sûr un peu tôt pour en parler, mais disons qu’il se situe a priori dans le même prolongement que l’amour des hommes : il faut croire que la question du désir dans le monde musulman est une thématique qui me passionne, et il ne me semble pas encore avoir fait le tour complet de la question ( rires)...

  Baz'art : Et bien on attend avec impatience "cet amour des hommes 2 "cher Mehdi et merci beaucoup d'avoir pris le temps de répondre à nos questions !