Enseignant en analyse filmique, Camille Vidal-Naquet avait réalisé trois courts-métrages dont l'incroyable  Génie, film expérimental en langue des signes, avant son coup de tonnerre "Sauvage" qui sort en salles ce mercredi 29 août et dont on vous a changé les louanges la semaine passée.

J'ai eu l'immense prviliège de rencontrer en tête à tête son cinéaste- en compagnie de son fabuleux acteur Félix Maritaud-en juin dernier lors de son passage sur Lyon et on a pu l'interroger sur la génèse et ses intentions  lors d'un entretien absolument passionnant et passionné, à l'image du film à vrai dire :

  Interview exclusive avec Camille Vidal Naquet, réalisateur de "Sauvage"

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Baz'art : J’ai lu dans le dossier de presse que vous avez passé trois ans auprès d’une association de garçons du Bois de Boulogne pour preparer votre film : est-ce que, du coup,  vous avez pris modèle sur un de ces jeunes en particulier pour “construire" le Léo de "Sauvage "?

 Camille Vidal Naquet : A vrai dire, le personage de Léo existait déjà, avant même ma rencontre avec les jeunes gens de l’association..

Cela fait  plusieurs années que j'avais en tête l’idée de ce garcon solitaire, plein d’energie, de vitalité, qui a, au fond de lui, un trop plein d’amour à donner, malgré la violence du monde qu’il traverse.

J'ai imaginé assez précisémment le portrait de ce jeune homme qui avance de rencontre en rencontre, sans jamais s'arrêter, porté par une liberté aussi admirable que terrifiante, et c’est ensuite que j’ai pensé à mettre ce personnage dans le monde particulièrement dur de la prostitution  …

 Ainsi, ces rencontres de trois ans, très fortes, très intenses,  après des jeunes de cette association m’ont surtout permis de décrire ce milieu de la prosititution masculine et d’écrire les personnages secondaires, mais Léo, justement va un peu à l’encontre de tout ce milieu là, c'est cette opposition là qui précisemment m'interéssait de raconter…

Bref, pour répondre plus précisemment à votre question, je n’ai pas vraiment croisé, lors de ces 3 ans, de Léo,un être aussi “ candide”, fier d’être homosexuel et qui ne se plaint pas de sa situation.

Evidemment ,  je me suis beaucoup servi de ces rencontres avec ces garçons que j’ai eu la chance de rencontrer là bas, mais plus pour écrire les autres personnages de prostitués que pour Léo lui même, personnage définitivement plus fantasmagorique que ceux de la réalité  .

 

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Baz'art : Mais du coup, même si c’est le choix de votre personage qui est à l’origine de votre film plutôt que la description du milieu dans lequel il vit, j’imagine que le choix de celui ci n’a rien n’anodin, d’autant plus que c’est un milieu qu’on connait assez mal, car très peu représenté, notamment à travers le cinéma.

 Camille Vidal NaquetEvidemment, c’était très important pour moi que le film donne à voir une réalité très peu représentée au cinema ou dans les medias, ou alors, au travers de reportages qui font dans le sensationnalisme et le racoleur, des écueils que je tenais à tout prix à éviter..

 Il faut savoir que, contrairement à leur homologues feminines, les prostitués masculins sont des invisibles de notre société; un certain nombre de gens pensent même que cela n'existe pas.

 L'important, pour moi, était de représenter le quotidien des garçons qui vendent leur corps dans la rue de façon le  plus fidèle possible; un quotidian évidemment  le plus souvent rythmé par des actes sexuels, mais aussi une attente parfois longue, et y transcender cette partie documentaire par une  volonté d’apporter du romanesque et une certaine poésie.

 Ce qui est sûr, c’est je n’ai pas eu envie de me livrer à une analyse sociale sur cette prostitution, mais  construire une fiction (car c’en est vraiment une) dévoilant ce qu'on ne voit pas.

Ce geste possède presque une dimension politique à mes yeux, tant je tenais avant tout à souligner la violence que représente l’exclusion sans céder à l’analyse sociale.

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Baz'art : Et qu’est que cette rencontre avec ces jeunes prostitués faisant partie de cette association a changé, dans votre regard sur ce milieu?

Camille Vidal Naquet: Ces rencontres ont modifié beaucoup de choses forcément, dans ma perception du milieu.. A l'origine , j’ai voulu m’immerger dans cette association  en étant un peu  dans la démarche d'un scénariste scolaire, sérieux,  afin de vérifier que ce que javais imaginé était bien conforme à la réalité.

 Grâce à cette immersion auprès de  cette association, je  me suis  vite rendu compte que j'étais bien trop sage par rapport à la réalité, et il a bien fallu prendre en compte cette réalité, tout en continuant à suivre coute que coute mon cap.

feliccamilleCamille Vidal Naquet: et l'acteur principal du film Felix Maritaud @leparisien

Baz'art : Et ce cap, précisemment, quel était il, si l'on devait le résumer en quelques mots?

Camille Vidal Naquet: Pour résumer en une ligne, on pourrait dire que  mon cap, c'était d’éviter de transcrire un parcours doloriste et complaisant et mettre dans mes personnages et les situations qu'ils traversent, beaucoup de  douceur et de tendresse, afin de toujours rester du côté de l’humain.

 Baz'art : Un côté humain qui n'est pas forcément présent dans le titre du film... et à ce propos, ce "Sauvage" vous est-il venu assez vite à l’esprit?

Camille Vidal Naquet:  Oui, il est venu dès la toute première mouture de scénario en fait… ce titre du film, "Sauvage", permet à la fois de décrire la fois le tempérament du personnage et l'énergie que j’ai essayé de mettre à l'écran. et par la mise en scène avec cette caméra à l'épaule qui ne lache pas Léo..

Léo se situe à l'exterieur des règles sociales, c'est un être totalement marginalisé, à la dérive, et c’est de façon finalement assez naturelle qu’il tombe  dans la prostitution.  

Léo est sauvage, car libre avant tout, c’est quelque chose qu’il revendique à tout prix, c’est même la seule chose dont il semble fier : en refusant que quiconque lui impose quoi que ce soit, le personnage vit la dureté de la rue comme une normalité, sans jamais qu’on l’entende se plaindre ni  de son travail, ni de ses conditions de vie.

Bref, Léo est sauvage comme l'est tout garçon totalement rétif aux schémas de valeurs qu'il peut parcourir.

Baz'art : Il y a également une dimension presque animale dans votre film et notamment à travers le personnage de Léo, on pourrait le comparer un peu à une sorte de bon gros chien que l'on rejette mais qui revient toujours dans les pattes de ceux qui l'aiment.. Est-ce que cette animalité, qui rejoindrait donc le côté sauvage du titre, est quelque chose à laquelle vous avez pensé pour réaliser votre film?

Camille Vidal Naquet: Oui, tout à fait, il y a pas mal de dimension animale dans mon film : on n'est pas du tout dans  le social, on n'explique pas les mécanismes de la prostitution, on propose de vivre une expérience, brutale, sensorielle, physique et donc aucunement psychologique..

Et en effet, en suivant toujours cette trace là ,j'ai indiqué à Felix ( Maritaud, l'acteur qui joue Léo) que je voyais son personnage comme  un animal et qu'il fallait le jouer un peu dans cette direction, ce qu'il a parfaitement compris...

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Baz'art : Etait ce une volonté délibérée de votre part de laisser pas mal de zones de mystères sur Léo, notamment son passé qu'on ne découvre que par bribes très éparses? Car, finalement, à la fin du film,  on ne sait rien de lui, ni d’où il vient, ni ce à quoi il aspire, et cela peut parfois dérouter le spectateur, n'est ce pas?.

Camille Vidal Naquet:  Parfaitement,  Léo est resté opaque du début à l'autre de la conception du film et c'était essentiel pour moi qu'il le reste : ce que propose le film, ce n’est pas de comprendre comment ou pourquoi Léo est arrivé là, mais plutôt de vivre avec lui, de partager la fulgurance des instants qu’il traverse.

Alors bien sûr, moi j'ai des idées et des visions  sur son parcours et son passé, mais je ne voulais pas forcément ni que le spectateur ni même que les acteurs de mon film les connaissent .

En fait, cette démarche obéit à quelque chose de très sensorielle : ce que je voulais avant tout, c’était  de tenter restituer  assez frontalement l’impression de sidération, de désorientation, qui est liée à l’exclusion., que le spectateur puisse le vivre à son niveau .

Alors, oui, comme vous le dites,  ce choix peut désarconner le spectateur, du moins au début, mais je suis sûr que, très vite, s'il adhère à ce postulat, il n'aura pas envie de savoir comment Léo en est arrivé là, mais plutôt comment il vit au jour le jour..

SAUVAGE Bande Annonce (2018) Film Français

Baz'art : Vous dites que le cinéma a peu abordé ce theme de la prostitution masculine , pourtant il y a quelques grands cinéastes comme Patrice Chéreau avec "L'Homme blessé" ou plus frontalement André Téchiné avec J’embrasse pas" qui l’ont fait… en quoi votre regard et vos choix d’écriture puissent differer de ces films?

 Camille Vidal Naquet: Ah, je pense, en confiant cela que je ne vais pas me faire que des amis, car ce sont effectivement de très grands cinéastes français, dont j’admire en globalité le travail, mais pour le coup(et je pense surtout à "J’embrasse pas" de Téchiné, qui est sans doute plus proche de mon film par le sujet), on est dans une vision et un parti pris totalement different de ce que j'ai voulu faire …

Le héros du film de Téchiné subit totalement les événements, c’est un chemin de croix du début à la fin, et on a ainsi une vision extrêmement doloriste du monde de la prostitution.

Bref, je ne dirais pas que Léo, de par son innocence, sa liberté, son acceptation de sa situation, s’inscrit en totale contradiction avec le prostitué de "J’embrasse pas", mais pas loin ( sourires) ..

Non, mes modèles de reférence pour ce film,  c’était plutôt "Luke la main froide" ou  la Mona dans Sans toit ni loi , qui sont des personnages principaux refusant largement de se conformer aux règles sociales, et qui évitent  quiconque qui pourrait leur dicter une loi .

Paul Newman, dans "Luke la main froide", m'a beaucoup servi pour façonner mon Léo, car c'est un personnage solaire dans un monde qui ne l'est pas du tout, qui  n’a peur de rien, qui  encaisse les violences, les humiliations, mais  qui finalement se relève toujours, comme Léo, en fait.

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Baz'art : Un mot pour conclure cet entretien sur l’éblouissante prestation de  Félix Maritaud, 24 ans, révélé l'an dernier par "120 Battements par minute" de Robin Campillo…. Choisir Felix après "120 BPM" a sonné pour vous comme une évidence ?

Camille Vidal Naquet: En fait,  je pensais, au départ du projet, que j’allais avoir beaucoup de mal à choisir l’acteur pour incarner Léo et beaucoup moins de mal pour le reste des prostitués, et  en réalité, c’est l’inverse qui s’est produit ( sourires).

Félix est en effet un choix qui s’est fait rapidement : il a eu vent du scénario par Nahuel Pérez Biscayart, qui l’avait eu dans les mains mais qui ne voulait pas forcément retourner de suite, et avoir un rôle aussi impliquant émotionnellement et physiquement juste après 120 BPM ,et qui l’a ainsi conseillé à Felix….

Ainsi, au moment de choisir mon acteur, 120 BPM était encore en salle de montage, je n’avais vu aucune image , mais je n’ai pas eu besoin de cela pour voir que Felix était effectivement le choix idéal car nous  avons eu une connivence immédiate.

Ce qui m’a le plus mpressionné chez lui, c’est qu’il n’a peur de rien. Felix est un acteur exceptionnel dans le sens où il est capable de tout faire, de s’abandonner totalement au personnage, quelle que soit la scène, sans jamais se regarder jouer.

Baz'art : Et a t-il eu besoin d'une préparation quelquonque pour faire exister son personnage ou bien le côté instinctif de l'acteur a suffit?

Camille Vidal Naquet : Pour préparer son rôle, Félix a vu plusieurs fois un chorégraphe qui l'a pas mal fait travailler sur la réactivité de son corps aux émotions pour apprendre à transmettre une émotion  par le corps sans trop le cérébraliser, c'était quelque chose qui me tenait à coeur mais, au delà de cela,  Félix est comme vous le dites, un comédien très instinctif.

Il faut voir dans la façon avec lequel il s'est jeté dans les scènes sans y réfléchir,, ca tranche un peu avec ma prudence naturelle;  j’hésite toujours un peu avec chaque décision.

Mais à bien y réfléchir, je crois bien que c’est cette complémentarité qui a fait je que cela ait si bien marché entre nous et effectivement, plus je voie le film, plus je trouve Félix vraiment extraordinaire dedans…

Baz'art : Effectivement il est exceptionnel, Felix,  et tous les spectateurs qui iront voir "Sauvag"e dès mercredi en salles s’en rendront forcément compte… Merci beaucoup cher Camille et on espère tout le meilleur du monde pour la carrière de "Sauvage" en salles!!