Comme leurs homologues de toute la France, les romanciers de cette chère région lyonnaise qu'on connait bien, ont fait une bien jolie rentrée littéraire.

On a lu les dernières production de trois d'entre eux, et on vous donne notre verdict en cet avant dernier vendredi lecture de septembre :

le_corps_est_une_chimere_011. Le corps est une chimère, Wendy Delorme (ed Au diable vauvert)

 "Camille lève le visage vers elle et  sur ses traits, Ashanta lit de l'appréhension. Camille murmure dans un souffle : " il se passe que peut-être oui, je suis enceinte"

Résidant à Lyon depuis 3 ans,  Wendy Delorme est notamment connue pour ses différentes casquettes, celle de romancière, de militante lesbienne, de performeuse  "queer néoburlesque",  ou demaître de conférences en science de l'information et de la communication (sa thèse a porté sur la construction de stéréotypes des minorités sexuelles dans la publicité).

Plus de cinq ans après son dernier roman La Mère, la Sainte et la Putain (2012), Wendy Delorme revient à la fiction littéraire avec Le corps est une chimère, un roman choral où la parole est majoritairement donnée aux femmes, souvent lesbiennes, mais où les autres identités sexuelles ont aussi droit de cité dans un roman qui s'assume comme étant grand public qui embrasse une multitudes de thèmes et d'archétypes sociétaux .

Sept personnages principaux se succèdent au fil des chapitres, dont les destins vont se croiser et se décroiser au fil des courts chapitres,  abordant différentes thématiques particulièrement d'actualité comme  l’homoparentalité,  la violence faite aux femmes, l’identité de genre,  la filiation, le statut des travailleuses du sexe, la PMA, les relations familiales, l'identité sexuelle et de genre.

Comme le titre l'indique, c'est bien le corps qui sert de fil conducteur à l'ensemble de ces récits croisés, plus précisemment  le rapport que chaque identité entretient avec lui et son pouvoir qui peut même influer sur le cerveau et sur l'âme.  

 Ce Corps est une chimère, sous une apparence a priori légère,  traite de manière frontale et souvent grave des sujets qui résonnent fortement avec l'actualité du moment et s'interroge notamment sur le rapport complexe que l'on entretien avec cette enveloppe corporelle que l'on reçoit souvent comme un fardeau.

Avec ce roman grinçant et percutant, rempli d'amertume et de désillusion ( même si l'auteur croit à la solidité du lien familial et humain et sa pré domination sur les institutions), Wendy Delorme nous livre un témoignage précieux,et un miroir assez juste de notre époque
Et comme on a eu la chance de rencontrer récemment son auteur, on vous livre très rapidement le fruit de ce passionnant entretien.

couverture-omar-greg-francois-beaune2. Omar et Greg;  François Beaune ( Le Nouvel Attila)

 "Quand on renie l’Histoire, quand tu as pour référent Cyril Hanouna ou Nabila, le mépris des politiques et la misère dans des centaines de ghettos, quand il y a pas d’avenir, pas de vision globale, à un moment tu fais quoi ? La jeunesse, elle cherche un idéal, trouver une place dans la société, accomplir quelque chose et s’accomplir. Le jeune, il est responsable de ses actes, mais il est pas coupable. Les coupables c’est ceux qui ont créé cette situation, qui alimentent la division, qui laissent partir ces jeunes en les montrant du doigt avec leurs pseudo-lois ridicules de déchéance de nationalité, comme si ça allait empêcher un type de se faire sauter. Les coupables c’est les Valls, les Hollande, les Sarkozy, les Macron."

  Avec Omar et Greg le lyonnais - qui habite désormais à Marseille, mais bon lyonnais un jour, lyonnais toujours- François Beaune fait le portrait croisé de deux citoyens qui incarnent un destin français

Beaune retrace ainsi en reprenant le plus fidèlement  possible leurs propos, le récit de leur engagement militant : d’abord dans deux camps opposés, l’un à gauche au Parti Socialiste et à SOS Racisme, l’autre au Front National.

 Après mille expériences entre Reims et Vaulx-en-Velin, Bordeaux et Marseille, Omar et Greg se croisent un jour aux portes du Front National, porteurs d’un projet politique aberrant : faire entrer la communauté musulmane au FN.

Certes, leurs  parcours  et leurs convictions sont différents, mais ils ont en eux ce même sentiment d’appartenance à une même communauté, une même nation.

 François Beaune a connu Omar et Greg dans le quartier de la porte d’Aix, à Marseille. Il les a rencontrés, écoutés, enregistrés, et en a tiré cette fresque sociale, récit d’une amitié hors-norme et portrait de ces deux citoyens engagés et enragés. qui sonde avec cruauté et intelligence la façon dont la France accueille  ses enfants d’immigrés

Au-delà de la personnalité et du parcours des deux protagonistes qui donnent leur nom au livre, c’est le portrait d’une France contrastée,et délaissée dont Omar et Greg  nous parlent sans fard ni faux semblants .

 3. Sophie Divry, Trois fois la fin du monde  (Notabalia)

005528613"Le temps passe cruellement, lentement, et l'envie d'hurler, hurler comme un fou, me prend parfois en retour de promenade, quand la serrure tourne avec un bruit sinistre et que je suis enfermé pour 48 heures dans cette cellule noire. J'ai envie de tuer, de frapper et de mourir."

  Sophie Divry  est une romancière  ( elle est  100% lyonnaise, car résidente lyonnaise :o) prometteuse, qui  est parvenue dans plusieurs de ses romans à insuffler , une certaine poésie dans son univers qui pourrait sembler un peu banal en premier lieu.

Joseph découvre la prison en même tant que la douleur de perdre son frère,  tué lors d'un braquage. Désormais, il va connaître l’isolement au milieu des autres, la saleté, la perte d’intimité. Sauf qu'une catastrophe industrielle inattendue va lui permettre de s'enfuir de la prison, Joseph se retrouve seul, dans la zone touchée par les radiations. Il va lui falloir survivre coûte que coûte.
« Alors de plus caché de la terre, du plus profond, du plus humble, des millions de graines lancent un cri muet de désir. Toutes, sous l'oeil endormi, écartent la pellicule qui les tenait resserrées et déploient en même temps leur volonté opiniâtre de crever le sol. les rayons du soleil répondent à cet appel, tirent et attirent chacune de leurs tiges, les scindent en minuscules langues, en lianes, en feuilles claires, jusqu'à ce qu'elles se répandent enfin à la surface du sol. »
Projet original qui nous fait passer de la dureté du du milieu carcéral  à celle de la nature la plus sauvage, le lecteur passe brusquement d'une cellule de prison à l'immensité de la nature sauvage.
Trois fois la fin du monde combine les genres ( drame carcéral, chronique social, récit de survie) avec ambition et réussite  en allant même du coté du  roman philosophique :  Vivre seul rend-il plus heureux, est ce préférable pour se préserver de la folie des hommes.
Trois fois la fin du monde est donc une agréable découverte sur un thème déjà exploité mais transposé dans notre monde complexe basé sur la possession et, le pouvoir
Comme dans ses précédents romans, Sophie Divry sait faire montre d'un  un sens de la tension dramatique pour livrer un roman singulier et puissant.