Le film est sorti la semaine passée et comme on l'a clamé haut et fort le jour sa sortie, c'est assurément l'un des meilleurs documentaires de l'année.

L'occasion était trop belle pour interviewer Laetitia Carton, la cinéaste du film en question, "Le Grand Bal", dont l'enthousiasme pour la danse et les bals traditionnels est, vous le verrez, férocement et forcément communicative.

 Interview  Baz'art :

Laetitia Carton, réalisatrice du film "le grand bal"

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 Baz'art : En janvier 2016,  lors de notre rencontre pour la promotion de votre film «  j’avancerai vers toi avec les yeux d'un Sourd", vous me disiez que vous étiez justement en train de tourner un film sur la danse… J'ai été heureux de voir que ce projet a pu aboutir d’autant plus qu’à ce moment-là, vous n’aviez pas vraiment commencé à filmer puisque le film …

 Laetitia Carton : Non je ne l’avais pas encore tourné en effet, puisque j’ai tourné "le grand bal" l’été qui a suivi, mais pour moi il ne faisait aucun doute que ce projet allait voir le jour.

Car  je tenais vraiment  à réaliser ce film sur la danse et sur les bals traditionnels, un milieu que je connais bien depuis plusieurs années et qu’il m’importait vraiment de filmer comme un témoignage.

 Baz'art : La danse était déjà présente indirectement dans vos deux films précédents, avec une attention particulière aux corps, celui d’Edmond Baudouin en train de travailler et ceux des jeunes sourds dont la langue de signe est très chorégraphique.

 Laetitia Carton :  Oui parfaitement,  en fait, dans mon documentaire sur  Baudouin,  je disais en commentaire que la   danse  était à mon sens,  la manière la plus juste de dire qu'on est vivant, et dans tous mes films, j’apporte un soin presque inconscient aux gestes et aux corps en mouvement.

En effet, pour moi la danse c'est vraiment  la plus belle trace de notre humanité  et avec le Grand Bal j’ai vraiment cherché à le capter avec ma caméra.

 La danse, c’est quelque chose de totalement ancré en moi, et comme je n’envisage pas de faire des films qui ne sont pas viscéralement rattachés, ce film sur la danse s’imposait forcément à un moment ou à un autre.

Ainsi, il fallait donner à voir comme c’est différent, quand on ose enfin se toucher, quand on se regarde, quand on vit vraiment ensemble, montrer aussi une autre manière d‘être ensemble, à rebours de ce que notre société nous propose, soit une vie collective, de la bienveillance, de l’attention à l’autre, et de la gaieté.

 

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  Baz'art : Beaucoup de films (fictions ou documentaires) existent  sur la danse, mais peu arrivent à capter avec autant de fidélité le coté tournoyant et virevoltant  comme vous l’avez fait avec le Grand Bal :  comment avez-vous réussi cette prouesse ?

 Laetitia Carton :  Justement parce que j’ai cette discipline et cette passion ancrée en moi. Mais ce n’était pas forcément évident au départ quand j’ai commencé à réfléchir à ce projet à l’été  2015 après une session de ce bal de l’Europe à Gennetines. 

En effet, on  vit les choses de manière tellement intense, c’est tellement fort ce qui se passe entre les gens, mais  en même temps  tellement invisible, impalpable, qu’on se dit qu’une machine ne peut capter ces émotions et  ces énergies.

Et puis finalement on commence à filmer à regarder quelques rushes et on se dit qu’il faut faire confiance à la caméra, et que c’est même assez extraordinaire la façon dont elle a reproduit ce que l’on ressent en tant que danseurs.

Il faut le voir pour le croire c'est fou comme l’émotion se laisse attraper, passe et se transmet.

 

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Baz'art :  Vu votre passion pour la danse, le risque aurait pu de faire  de ce grand bal un film qui ne parle qu’aux spécialistes.  Est-ce pour cette raison que le film met de côté toute  dimension pédagogique pour mieux se laisser emporter par ce formidable tourbillon de rythmes folkloriques ?

 Laetitia Carton :  Oui, au départ, j’envisageais plus mon film comme une œuvre de spécialiste;  on y expliquait un peu plus les différentes danses traditionnelles, leurs origines, la façon de les danser, et très vite après avoir longuement discuté avec mon monteur attitré  je me suis dit qu’il fallait faire un film plus universel, sinon on allait mettre de côté tous les néophytes, et ce n’était pas du tout notre intention.

L’objectif de ce film c’est vraiment de mettre en avant le coté particulièrement rassembleur et fédérateur de la danse, et dans cet esprit il ne fallait pas faire un film qui ne parle qu’à un petit nombre…

 

Baz'art :  Pour Le Grand Bal, pour la première fois depuis que vous faites du cinéma,  vous êtes plusieurs  à avoir tourné les images. Comment s’est déroulée cette répartition ?

Laetitia Carton :  A vrai dire, j'avais envie, au départ, de faire l'image seule comme je l'ai toujours fait, mais cela m'est vite apparu impossible pour plusieurs raisons : je voulais filmer de jour comme de nuit, et que l’image sublime la danse, et je voulais aussi un peu danser tant c'était vital pour moi!

Ainsi, deux équipes se sont relayées pour avoir une grande amplitude de tournage : une équipe de jour et une équipe de nuit. Et je dormais les matins. C’était très léger comme dispositif, quelqu’un au son et l’autre à l’image. Et les deux équipes tuilaient autour de 21h, pour avoir deux caméras sur les premiers bals du soir.

 Baz'art : Votre film me fait penser au documentaire "L’assemblée" de Mariana Otero et dans la forme et dans le fond dans le sens où toutes deux, vous faites primer le collectif sur l’individualisme et cela se ressent sur l’absence de personnalisation dans les portraits. Est ce que cet aspect là du film était important pour vous dès le départ ?

Laetitia Carton : Je n’ai malheureusement pas encore réussi à voir le film de Mariana Otero, mais oui, le projet me semble assez proche sur le papier.

Ce qui est certain, c'est que dès le début, c’était évident pour moi qu’on n’allait pas faire un film de portraits de plusieurs danseurs, c’était vraiment le collectif, la communion des esprits et des corps qui m’importait de montrer en tournant ce film. 

Dans ces bals traditionnels, à Gennetines mais aussi partout en France, tout le monde danse ensemble :  les filles dansent avec les garçons, les garçons avec les filles, les filles avec les filles, et de plus en plus les garçons avec les garçons et c’est ce grand tout collégial et uniforme qu’il m’importait de montrer, et la forme devait donc embraser le fond en individualisant jamais le propos.

 

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Baz'art: Si je voulais un peu caricaturer, je dirais que votre film c’est un peu l’anti danse avec les stars : pas de stars ou pseudos stars et surtout pas de performance sportive ou artistique mais juste le besoin de rassembler ou d’être ensemble, non?

Laetitia Carton :  Ah ça c’est sûr.

J’avais jamais pensé à cela, mais dit comme cela c’est vrai à part le mot danse on n’a rien du tout en commun (rires).

Baz'art :  Dans les  thèmes abordés par les discussions des participants est ce  vous qui avez guidé les conversations en fonction de certains sujets (les rapports hommes femmes/ le rejet, la souffrance physique) ou bien ces thèmes sont imposées à vous et c'est au montage que vous avez fait votre choix?

Laetitia Carton :  Cela dépend  : en fait il y avait certains ateliers où on pouvait soumettre des sujets de discussion et dans ce cas-là il m’est en effet arrivé de proposer des idées qui étaient ou pas retenus, en général d’ailleurs on me voit à l’image…

Mais dans la moitié des discussions que l’on voit dans le film, ce sont des groupes de gens qui parlaient déjà avant que la caméra n’arrive, dans ces cas là, on s’est pointés discrètement et eux nous faisaient signe s’ils voulaient qu’on reste avec eux capter leurs discussions ou non.

C’est effectivement ensuite, dans ce gros travail de montage, qui a duré onze mois que j’ai décidé de conserver tel ou tel sujet pour étayer le propos général du film.

Baz'art: Qu'avez vous eu vraiment envie de montrer en filmant ces discussions là précisemment?

Laetitia Carton :   Ce que j’avais envie de montrer, c’est à quel point ces bals traditionnels suivent parfaitement l’évolution des mœurs et de notre société.

Ils ne sont pas archaïques et déconnectés du monde contemporain, comme on aurait trop tendance à le penser quand on connait mal le sujet.

On voit notamment que les hommes osent de plus en plus demander à leur partenaire  si la fille veut  guider ou se laisser guider, ce qui n'arrivait pas du tout il y a encore dix ans,  et on voit même de plus en plus  des garçons danser entre eux et cela je trouve ça assez génial.


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Baz'art :  Le Grand bal c’est aussi un beau film sur la transmission… vous le dites à un moment du film :  vous avez un plaisir énorme à transmettre ce plaisir de la danse comme un inconnu vous l’a transmises quand vous avez 7 ans et là c’est une transmission à grande échelle.

Laetitia Carton :  Oui tout à fait  : c’est vraiment le but de ce film : transmettre à tous ceux qui sont curieux mais qui n’y connaissent pas grand-chose cette passion pour la danse, mais vous savez tout le monde n’a pas forcément le même avis que moi sur ce milieu-là. Dans

Je connais pas mal de gens, même dans mon entourage qui ne  supportent pas ce « monde de bisounours.

Pour moi, ce film, comme du reste tous ceux que j’ai fait, est extrêmement politique. Dans ce monde dur, il faut préserver des espaces où il y ait cette humanité.

Et les  jeunes  gens qu’on voit dans mon film ont une grande conscience de la politique, de l’écologie, de la communication. C’est un lieu plein d’espoir.

Le grand bal est un espace qui me donne beaucoup de force pour retourner dans le monde, et j’espère bien l’avoir montré au moins un peu  dans ce film !

 Baz'art: Ah cela, Laetitia, vous l'avez bien montré et plutôt deux fois qu'une!Merci encore et bonne chance pour la carrière du film en salles !

 

LE GRAND BAL, présentation et entretien avec Laetitia Carton