Saviez- vous qu' au XIX e siècle, à la suite d’observations plus précises des réalités sociales,  apparut la figure de l’enfant souffrant dans la littérature mondiale et notamment française.

 Deux siècle après, les enfants maltraités dans la littérature continuent d'alimenter les fictions , comme le montre trois de nos récentes lectures  avec au bout de ces lectures la formidable capacité de résilience d'un enfant :

 1 Oublier mon  père ; Manu Causse  ( Denoël)

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«  A partir de là, je n’ai plus d’images, rien que des sons et des paroles, et la sensation de mouvement lorsque ma mère me traine par le col de ma chemise de fête jusqu’à la chambre. Le bruit du tissu qui se déchire, de la porte qui claque, de la clé dans la serrure. La voix de mon père qui dit : Tu y es allé un peu fort, quand même.  »

Dans les griffes d’une mère abusive, autoritaire, manipulatrice et foncièrement méchante, comment le pauvre Alexandre pourrait-il affronter  la vie avec un fardeau  pareil? Surtout, qu’à l’âge de neuf ans, il apprend la disparition de son père  dans un accident de voiture.

Comment commencer une vie amoureuse lorsque l’on n’a pas été aimé? Passif, craintif et inconstant, une fois adulte, Alexandre a tout pour devenir le jouet d’un destin malveillant et ce ne sont pas ses amours malheureuses qui lui  prouvent le contraire.

Heureusement pour lui la vie a plus d’un tour dans son sac, et c’est dans l’étrange clarté de l’hiver suédois qu’Alexandre, à l’aube de la quarantaine, va tout simplement commencer à vivre.

Formidable récit de la vie d’un homme blessé. Alexandre Alary, ce héros mal-aimé ressemble à Antoine Doinel de Truffaut revisité par Stephen King, impossible aussi de ne pas penser au petit garçon de « La classe de neige »  d’Emmanuel Carrère.

Manu Causse tire le fil de son roman avec habileté, l’écriture simple et efficace est  très maitrisée. L’histoire à la première personne emporte l’empathie du lecteur et ce roman fort et puissant devient alors  très difficile à lâcher. Une des bonnes surprises de la rentrée littéraire.

 2. La lumière est à moi et autres nouvelles; Gilles Paris ( Gallimard) 

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 "En m'éloignant de Brune, j'apprends à consolider mes barrages à faire la paix en temps de guerre. Je dois regagner la confiance de Sevda ébranlée par ma trahison."

On le sait depuis "Autobiographie d'une Courgette"  mais aussi à travers le personnage  de  Marnie dans l'excellent le vertige des falaises).Gilles Paris n'a pas son pareil pour nous raconter des histoires à hauteur d'enfant et nous montrer toute la complexité d'enfants qui ont perdu leurs innocences.

C'est le cas de tous les personnages de son nouveau recueil de nouvelles, La lumière est à moi  dont les personnages principaux, enfants,  ou adolescents bientôt sont inévitablement en plein tourments et traversent des situations souvent très délicats à gérer .

Absence parentale, maladie, disparition brutale d'un proche : dans "la lumière est à moi" , Gilles Paris aborde des thèmes souvent très douloureux, mais ne se fait jamais vraiment plombant.

En effet, ce qui l'interesse surtout, c'est la formidable faculté de reconstruction d'un enfant  ( on pense parfois au très beau Amanda en salles actuellement) .

La plume de Gilles Paris sait se faire tendre, douce et mélancolique pour toucher durablement,  parfois en quelques pages seulement  ( notamment dans  "Enfants de coeur " ou "la petite dernière",  sans doute les plus beaux récits du recueil).

L'enfance est vraiment une période qui sied bien à Gilles Paris qui démontre dans ce recueil la grande étendue de son talent de conteur dans le sens le plus noble du terme.

 3.Leave No Trace Peter Rock ( Points)  

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 "Il s'approche encore un peu,  il a moins peur de moi maintenant mais si je faisais un bond en avant,  il attraperait surement ses jambes à son cou. Il est plus petit que moi et je viens de surgir des profondeurs de la forêt. "

 Il a fallut qu'un jour, le jeu de cache-cache que faisait souvent Tom avec sa fille au milieu des fougères ne soit plus un jeu. Malgré leur entraînement, la traque des Rangers aura raison de leur liberté.

Avec leurs chiens pisteurs, c'est la société qui les rattrape : celle des maisons en dur, des répertoires administratifs, de travail, de l'école... Il leur faudra donc quitter la tanière longuement aménagée au cœur de l'immense parc de Portland. 

Comme importés dans le mauvais décor, les deux êtres déracinés flottent dans leur nouvel environnement.

Habitués à faire avec peu, et à l'entourage exclusif des arbres, ils errent aux milieu de ces gens qui ne les comprennent pas, et de toutes ces « choses » qui ne leur appartiennent pas. 

Pourtant l'adolescente Tom fait peu à peu la découverte du contact humain... qui pourrait bien estomper son regret de la vie sauvage.

Ce lien social que fuit précisément son père, qui redoute les questions et supporte mal ce qu'il vit comme une prison physique et mentale.

Derrière le propos apparemment simple (le passage de la vie sauvage à la « civilisation »)et  la parcimonie des dialogues, ce livre dit peu pour signifier beaucoup.

Aucune mièvrerie dans son discours : il n'est pas question de compter fleurette sur la douceur de vivre dans une forêt humide, à manger des racines et à boire de l'eau de pluie.

Si on peut lire en filigrane une critique de cette société qui créé des moules et des marges, ce n'est que suggestion, et  jamais le roman de Peter Rock ne tombe dans l'ode naïve du retour à la nature et à la vie sauvage.

Malgré la rudesse de ce quotidien atypique, la dureté des événements racontés et la force des épreuves traversées (ruptures, peurs, arrachement...) le roman de Peter Rock ne laisse aucune place à la violence.

Porté par un écrin de verdure débordante, et des personnages dessinés avec une finesse infinie (la pureté du couple père-fille , « Leave no trace » n'est au bout du compte rien d'autre que délicatesse et résilience.