Le Mouffetard - Théâtre des Arts de la marrionette a choisi de démarrer l'année en compagnie des textes du dramaturge australien Daniel Keene : après La pluie, c'est avec Le dictateur et le dictaphone qu'Alexandre Haslé et la Compagnie Les lendemains de la veille ont décidé d'investir le théâtre, et ce, jusqu'au 1er février (dépêchez-vous !).

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Bienvenue dans l'antre secrète d'un bien curieux personnage incroyablement incarné par Alexandre Haslé - qui en plus d'être à l'oeuvre dans l'interprétation, s'est également collé à la conception et à la fabrication du spectacle -, acteur, marionnettiste et fan absolu du théâtre épuré et poétique de Daniel Keene

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

À première vue, avec sa robe de chambre souillée, son T-shirt plein de trous, sa bouteille d'alcool à la main et son air hagard, on pourrait le prendre pour un simple vagabond. Mais à y regarder plus près, on voit qu'il porte un couvre-chef ressemblant à celui d'un officier. Un chapeau qu'il aurait pu trouver n'importe où certes, sauf qu'on le voit avec ce même chapeau au fond de la pièce, sur un portrait plutôt flatteur de lui.

Après une longue période de silence simplement brisé par des extraits de discours - dont on reconnaîtra certains auteurs... -, des morceaux de musique, il sort de sa torpeur. Démarre alors un long monologue sur ses (mé)faits passés...

 

 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage 

Tout dans cet endroit fait de bric et de broc traduit la déchéance de son principal locataire : un canapé rongé par les mites, des objets que l'on devine avoir été ramassés çà et là, un miroir cassé, un meuble d'où sort une sorte de tuyau dans lequel il déverse son flot de paroles plus ou moins sensées et qui s'avérera être un dictaphone... Une lumière basse suggèrant que nous sommes dans un espace reclus, caché, sous-terrain peut-être.

Notre regard va de lui à son portrait, posé sur le chevalet sur lequel il apparaît la tête haute, le torse bombé, portant des habits de militaire et des attributs qui nous font penser à ceux des costumes nazis : vestige d'une époque qu'il semble regretter, à en croire ce soliloque qui nous fait froid dans le dos.

« Je n’ai jamais fait que ce qui était nécessaire. Les arrestations, les fusillades, les déportations. Qui s’y est opposé ? Personne. Qu’est-ce que ça me racontait, ce silence ? Et les yeux qui se tournaient vers moi, pleins d’une crainte respectueuse ? Que révélaient-ils ? J’ai toujours été prêt à écouter le point de vue d’autrui. Ai-je fait le bon choix, mes actes sont-ils justes ? »

Tout au long du spectacle, on s'interroge sur ce personnage : qui est-il ? Quelle est son histoire ? Est-il un ancien despote désormais mal éclairé ? Un redoutable dictateur que l'on aurait précipité de son piédestal et qui aurait trouvé refuge dans cet endroit sordide ?

Rongé par la solitude, et encore plus en ce jour de son anniversaire qu'il fête avec une boîte de sardines et une bouteille de vin - qui, elle, semble être de toutes les occasions -, il s'invente des dialogues avec des poupées, un cadavre de chat raidi, s'accorde une danse avec un mannequin. 

J'ai été absolument bluffée par la prestation d'Alexandre Haslé qui campe un parfait clochard-despote, bourru, capable des plus belles tirades comme des pires injures. Il parvient même à le rendre parfois attachant, ce dictateur... Il excelle à donner vie à des marrionnettes, à des masques échevelés, on a l'impression que sa solitude n'est qu'apparence, tellement les personnages qu'il anime semblent réels. Dans sa réalité en tout cas, ils le sont bel et bien.

« Seul un dément nierait avoir parfois éprouvé ce genre de choses. Elles sont parfaitement normales. Mais non, je n’ai jamais été victime d’illusions. »

Un immense bravo !

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

 "Le dictateur et le dictaphone" au Théâtre Mouffetard, du mercredi au samedi à 20 h et le dimanche à 17 h jusqu'au 1er février, puis en tournée les 25 et 26 avril 2019 en agglomération Montargeoise et Rives du loing (45).