chabrol

Lors du dernier festival du film policier de Beaune que j'ai présenté rapidement avant hier,  Cécile Maistre Chabrol  a présenté son excellent documentaire, "Chabrol l’anticonformiste », que l'on peut voir également sur Arte en replay pour quelques jours encore. 

Pendant  plus de vingt-cinq ans, Cécile Maistre Chabrol, la fille adoptive de Claude, fut son assistante privilégiée : celle qui fut sa plus fidèle collaboratrice a  ainsi concocté un portrait du cinéaste  aussi doux que lucide.

On voit à quel point Chabrol fut un réalisateur à part, qui aura tourné 57 films étalés sur un demi-siècle, fabriqués dans une ambiance d’allégresse et de complicité avec toute l'équipe de ses films: scénaristes, techniciens, acteurs, et famille au sens large. 

A cette occasion, on a eu la grande chance de lui poser quelques questions sur son film et sur l'immense Claude Chabrol, ce cinéaste de la Nouvelle Vague aussi prestigieux que les Truffaut ou autre Rohmer..

Et fidèle à la personnalité de son (beau) papa, Miss Chabrol livre un propos aussi sincère que sans langue de bois... bref on s'est régalé à l'écouter, et on l'espère, vous vous régalerez à la lire ...

 

Interview de Cécile MAISTRE CHABROL,

pour son film  « Chabrol l’anticonformiste »

cecile meistre

Baz'art: Bonjour Cécile et merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Parlons d'abord de la génèse de votre très beau documentaire sur votre père, Claude Chabrol. Est-ce vous qui êtes à l'origine du projet, ou est-ce une commande de Arte?

Cécile Maistre Chabrol : C’est moi qui ai proposé un dossier à Arte. Au départ, le projet était plus personnel, je m’autorisais des prétentions plus artistico-biographiques…

Arte a eu un peu peur d’ailleurs de mon approche, ils ont cru que je voulais faire un film sur moi!!!

 Baz'art : Quel était votre objectif initial: faire taire quelques rumeurs sur la personnalité et la filmographie de votre père, dont vous estimez que la notoriété n'est pas forcément à la hauteur des autres monstres sacrés de la nouvelle vague?

Cécile Maistre Chabrol :  Mon objectif initial était plus égoïste que ça.

Chabrol me manque. Après des années à m’essouffler à essayer de monter des films, tandis que les portes restaient fermées devant mon pourtant indéniable talent (!),j’ai tout envoyé balader, et je me suis posée dans un fauteuil.

A la question : qu’as-tu envie de faire maintenant, la seule réponse qui me venait, c’était un film sur lui. Pas parce que je suis sa fille, mais parce que j’ai collaboré avec lui pendant 25 ans. Si j’étais dentiste, je n’aurais jamais fait le film.

C’est vrai aussi que j’entendais parler de projets autour de lui, autour du « mystère Chabrol ».

Comment un type aussi débonnaire a t’il pu faire des films aussi noirs, il doit avoir des secrets…

Moi, j’ai vécu presque 40 ans près de lui, je n’ai jamais vu ni mystères, scandales ou secrets de famille…

Un drame personnel sans doute, mais comme il n’en parlait jamais, c’est quand même pas à moi de le faire !!!

Quant à sa notoriété, je suis très chabrolienne sur ce sujet, je pense comme lui : je m’en fous un peu !

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Baz'art :  Raconter une si riche carrière en 52 minutes est une vraie gageure: quelle a été la plus grande difficulté à laquelle vous avez été confrontée ?

Cécile Maistre Chabrol :  C’est vrai que c’était pas gagné !!! Je me suis étonnée du format, mais on était bien content d’avoir déjà 52 minutes ! Et puis, on a gagné 5 minutes puisque le film fait 57 minutes à l’arrivée.

Quand je dis on, c’est nous, la production Plan B et compagnie, puisque c’est mon associé Pascal Lahmani qui a produit le film avec Anne Gènevaux, de l’INA.

La plus grande difficulté, je ne sais pas, je n’ai pas ressenti les choses comme ça. Il y avait certes une grande masse de films (58), d’archives, des heures d’interview, une longue vie dense et riche…

Le film s’est construit pièce par pièce, étage par étage. Je tenais surtout à éviter quelques écueils du portrait-documentaire.

Casser la continuité, trouver le moyen d’ouvrir les tiroirs d’une commode avec les thèmes chers au personnage, ne pas avoir de plan de coupe sur des vagues, ou des branches d’arbres…

Je n’ai pas pu vraiment traiter la dernière époque. Il fallait faire des choix drastiques, mais j’ai appris que la contrainte était un moteur fort.

Et j’ai eu la chance de travailler avec un monteur merveilleux, Jérémy Leroux, qui a su suivre les méandres de mes doutes et de mes interrogations avec beaucoup d’humour et de distance !

  

anticonfromiste

Baz'art : Avez-vous un regret sur un extrait d'un de ses films que vous n'avez pas pu inclure pour une raison quelconque?

 Cécile Maistre Chabrol : Oui. J’ai même été très en colère, et je le suis toujours, je crois ! Le catalogue des Films La Boétie -soit la période 1966/1976, des Biches à Folies Bourgeoises, une des plus belles périodes pour Chabrol, celle que j’appelle l’état de grâce- a été racheté par un distributeur qui ne s’occupe pas des films comme il le devrait.

Ca nous rend dingues avec mon frère, Thomas. Pour illustrer l’anticonformisme et la détestation de l’autorité qui caractérisait Claude, il ya deux films emblématiques pour moi : Nada et Docteur Popaul.

Et bien, parce que ce distributeur n’a pas renouvelé les droits, ces deux films sont inexploitables. J’ai essayé de convaincre la chaine de les laisser dans le film, j’étais prête à tout, mais, c’est difficile de prendre le risque pour un diffuseur.

Du coup, il a fallu remonter le film avec d’autres extraits. J’ai choisi un extrait de "l’Ivresse du Pouvoir", mais c’est moins fort, je trouve.

Et puis, c’est quand même dément de ne pas pouvoir montrer les films d’un auteur. C’est un gros dossier. Un scandale, en fait !

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 Baz'art : Pourquoi avoir opté pour uniquement deux comédiens dans les intervenants, et qu'est-ce qui a dicté le choix d'Isabelle Huppert et François Cluzet ?

Cécile Maistre Chabrol :  Je voulais couvrir le plus grand nombre de thèmes, et il m’a semblé que 2 témoignages d’interprètes, c’était suffisant.

J’ai aussi interviewé François Berléand, mais je n’ai pas pu glisser ses propos dans le film.

J’avais sollicité Depardieu, mais je n’ai malheureusement pas réussi à l’attraper.

Isabelle, c’était évident, non ? Elle a été très généreuse avec moi, sans doute parce qu’elle se sentait en confiance. Je trouve qu’elle parle de Chacha comme elle ne l’a jamais fait.

J’aime ses hésitations, elle cherche ses mots, elle bafouille même. Elle est émue de parler de lui, et sa parole se substitue à la mienne dans la dernière partie du film. François a fait plusieurs films avec Claude.

Il y avait un rapport très complice entre nous, et je savais qu’il parlerait avec tendresse et justesse du rapport de Claude avec l’équipe.

Baz'art :Vous filmez François Guerif et Jean François Rauger, deux biographes de votre père, dans un restaurant en insistant bien sur les plats qu'ils semblent dévorer avec une voracité qu'on peut prêter à votre père : est-ce un clin d'œil au côté épicurien de Claude Chabrol?

  Cécile Maistre Chabrol  : Oui, bien entendu ! Au départ, le film était construit autour de trois repas, celui des techniciens, la table des experts, et un diner de comédiens. Et puis, on a eu peur du système et on s’est arrêté à deux repas. Mais oui…

Et je tenais beaucoup au plat de rognons à l’image en même temps que le commentaire qui dit qui évoque le très « couillu » Paul Gegauff….

Le côté épicurien, oui, et aussi, le rapprochement que Claude faisait entre le cinéma et la cuisine…

 Baz'art : Parlons maintenant plus sur Claude Chabrol en tant que cinéaste : sa filmographie est étonnement dense, il a tourné parfois jusqu’à 2 films par an, comment faisait-il d'abord physiquement, et plus pragmatiquement, financièrement, pour tourner aussi facilement??

 Cécile Maistre Chabrol : Le film essaie d’apporter des réponses à cette question : comment a t-il fait 58 films en 50 ans.

Physiquement, il était très costaud, n’oublions pas, comme mon film le dit,  qu’il était allergique au lait maternel et du coup, il a été élevé au jus de viande !

Et puis, son grand truc, c’était de nous faire installer un plan compliqué après le déjeuner, un long travelling par exemple, ce qui lui permettait de rester un peu plus longtemps à table et de s’octroyer une petite sieste réparatrice ! Il était toujours en forme quand il tournait, il aimait tellement ça !

Plus sérieusement, il avait choisi un système de financement équilibré. Il se méfiait beaucoup du succès, aimait que l’argent dépensé soit sur la pellicule, que les salaires des acteurs, du réalisateur et du producteur ne soient pas honteusement exagérés comme aujourd’hui.

Il a même plusieurs fois été mensualisé par ses producteurs ! Et puis surtout, il savait comment tourner un film, du coup, les temps de tournage étaient modestes et il respectait le plan de travail et le budget.

Il n’avait aucun plaisir particulier à mettre ses producteurs sur la paille, au contraire.

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Baz'art :  Claude Chabrol a connu le succès public et critique mais aussi des échecs parfois injustes. Comment vivait-il ces périodes moins fastes, on pense aux films " le Cri du Hibou" Ou " Jours tranquilles à Clichy"  ou son dernier film Bellamy ? Est-ce vrai qu’il n’avait vraiment aucun égo, comme le dit Isabelle Huppert dans votre film ?

 Cécile Maistre Chabrol : Je crois que depuis ses débuts où, en l’espace de quelques mois la critique l’a à la fois encensé, puis carrément démoli, il était blindé à la critique. Ce qui lui importait avant tout, c’est de pouvoir continuer à tourner.

Tourner quoiqu’il arrive, et presque quoique ce soit, parce que chaque tournage lui donnait l’occasion d’essayer quelque chose : un plan, une technique, une nouveauté.

Les périodes les plus difficiles (mais je ne vivais pas encore à ses côtés, ou j’étais trop jeune), sont celles où il n’a pas tourné du tout.

Il jouait du piano dans ces moments-là, m’a t’on dit.

Mais personnellement, je crois qu’il a toujours su qu’il avait de la chance, et ces périodes n’ont pas duré longtemps.

Quant à ces films dont vous parlez, je crois qu’il les aimait tout de même, même s’ils n’ont pas eu un grand succès critique ou public.

Le film de Chabrol qui a fait le plus d’entrées, c’est Docteur Popaul ! C’est pas forcément le meilleur, mais y’a Belmondo ! Les Tigres, aussi ont très bien marché…

Je crois que le seul film qu’il n’aimait pas, c’est Folies Bourgeoises…

C’est vrai que c’est vraiment pas terrible ! Pour reprendre une métaophore culinaire, on peut dire qu'il y a dedans  tous les ingrédients, mais  que le plat est indigeste !

Baz'art :  Comment était perçu, par la sphère de la bourgeoisie, ce milieu d'où il venait,le regard goguenard qu’il portait sur ce monde ?

Cécile Maistre Chabrol : J’aurais du mal à vous répondre…Je n’ai jamais beaucoup fréquenté ce milieu-là.

Mais, il me semble que les bourgeois allaient voir ses films.

Ces gens là sont finalement toujours contents qu’on parle d’eux (sourires)…

 Était-il vraiment resté en relation avec Jean - Marie LE PEN, son ancien camarade de fac ou bien a t -il fait cette déclaration (qu'on entend dans votre film) par pur désir de provoquer ?

Cécile Maistre Chabrol :  Ah, cette histoire avec le Pen ! Il n’a jamais dit qu’il était resté en relation avec lui. Il a dit la réalité, sans langue de bois, et certains esprits bien-pensants qui se croient irréprochables, ont tiré des conclusions erronées et malveillantes.

Idiotes, surtout ! Le Pen était le président de la corpo de droit au début des années 50, où Claude et ses copains aimaient boire des coups et faire les cons quand ils étaient étudiants.

Ils avaient 20 ans. Ils ont fait les cons ensemble pendant un an, je crois. Chacha disait toujours : « C’est dingue comme ce type qui aimait tant foutre le bordel puisse parler autant d’ordre national. ».

J’imagine les types qui ont été copains de classe avec Fourniret. On peut toujours le nier, mais on peut aussi le dire, non ? Quelle importance ?

  Afficher l’image sourceBaz'art Vous semblez montrer que les tournages des films de votre père, des moments si chaleureux, conviviaux , formaient une sorte de  monde à part, un monde d'artisan  où le collectif primait avant tout. Est-ce que vous avez l'impression dans le cinéma d'aujourd'hui que ce monde-là  n'existe plus?

 Cécile Maistre Chabrol : Il reste quelques pirates irréductibles, comme par exemple Kervern et Delépine (c’est pourquoi je tenais à le faire parler) qui pensent encore que le cinéma est une aventure collective. Une aventure singulière, particulière. 

Que les métiers du cinéma, c’est pas un métier de fonctionnaires. Pas un métier d’artistes, non plus, contrairement à ce que certains voudraient faire croire ! J’ai connu des tournages où on était à peine une trentaine à fabriquer le film.

Aujourd’hui, quand je regarde les génériques, je me dis que quelque chose a changé, oui ! Les techniques évoluent, mais je me demande quand même pourquoi il y a autant de monde !

J’espère surtout qu’ils s’amusent, qu’ils prennet plaisir à fabriquer un film. Nous on avait de la chance. On travaillait énormément, on était très concentrés, très vaillants, mais on riait follement.

   Baz'art : Des années 90 jusqu'à sa disparition, quels étaient les cinéastes contemporains qu’il appréciait? Quels genre de films voyait-il et surtout appréciait il.??? Téchiné? Depleschin? Ozon? Khan? Ou d'autres autres...Ou bien était-il resté  aux classiques, Hitchcock.Ford;Hawck,Lang comme au temps de la Nouvelle vague...

Cécile Maistre Chabrol :  Dans le cinéma français, il aimait les films de Cédric Kahn, de Pascale Ferran, et les premiers films de Jacques Audiard.  Et surtout il adorait le cinéma de  James Gray  ( NDLR: avec qui il avait livré une dernière interview pour le journal Première, peu de temps avant sa disparition) .

Il voyait énormément de films à la télévision, grâce au cable qu’il regardait de midi à deux heures du matin…

Il aimait passionnément le cinéma, et se demandait les dernières années si on était pas en train de casser son jouet préféré.

 Baz'art : A t-il regretté de ne pas avoir fait tourner certains acteurs?  Si oui lesquels?

 Cécile Maistre Chabrol : Je réfléchis, mais aucun nom ne me vient à l’esprit. Il a tourné avec une tripotée, faut dire !

Et à talent égal, il choisissait toujours la ou le plus sympathique et bon-vivant des deux.

Peut-être Catherine Deneuve. Il l’aimait bien.

Je sais, par contre, qu’il a regretté d’avoir tourné avec certains, pas beaucoup, parce qu’il choisissait ses acteurs et que tous voulaient tourner avec lui, mais je ne vous donnerai pas de noms !!!!

  Baz'art : Ah dommage, on aurait bien aimé savoir, c'est notre côté langue de vipères... bon tant pis, le reste était tellement passionnant à entendre, merci Cécile et bonne chance dans vos prochaines aventures cinématographiques, avec ou sans Claude Chabrol 

 Documentaire complet disponible jusqu'au 17 avril 2019].

 

Crédit Photo: Festival de Beaune