Le Ville Neuve de Félix Dufour-Laperrière était une des dernières sensations du Festival d'Annecy dans la catégorie Contre champs,

Ambitieux et délicat, Ville Neuve  sort au cinéma ce 26 juin et nous avions pu interviewer son cinéaste lors du festival et voici une partie des propos que nous avons pu échanger à cette occasion : 

Interview de Félix Dufour- Lappérière  pour Baz'art


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Baz'art : Votre film est librement adapté d’une courte nouvelle de l’écrivain américain Raymond Carver, La Maison de Chef. En quoi cette histoire d'un auteur, connu pour être un grand portraitriste des USA, et qui a inspiré notamment Altman, qui concerne par ailleurs des personnes d'un âge avancé de la vie a pu trouver des résonnances en vous, québécois d'une trentaine d'années?

Félix Dufour- Lappérière  :  Oui,  au départ, c'est une nouvelle de cinq pages, très dépouilée et minimaliste et vous imaginez bien que j'ai du l'adapter un peu librement pour en faire un long métrage d'animation d'une heure quinze..

Raymond Carver est un merveilleux novelliste, capable de  nous faire capter une scène en deux /trois phrases seulement, et d'installer des personnages et des situations,; à mon sens, il le fait admirablement dans la "Maison de de Chef".

Disons que j'ai beaucoup aimé les deux personnages, ce couple qui se sépare,  dont le mari part seul se réfugier dans une maison au bord de la mer, dans cet endroit où il avait connu  de bons souvenirs avec sa femme pour essayer de les faire revivre et de faire revenir son ex épouse . 

Je trouvais qu'il émanait de ces quelques pages une très belle réflexion sur le temps qui passe, et sur la confrontation entre nos idéaux de jeunesse et la difficile réalité quotidienne. 

J'ai donc repris ces personnages,  (Joseph et Emma), la maison au bord de mer, que j'ai située en Gaspésie,  le contexte des retrouvailles ainsi que l'esprit principal qui anime ces personnages et j'y ai rajouté des personnages secondaires, comme celui du fils, Ulysse, qui n'existait pas dans la nouvelle intitiale,  ainsi qu'un contexte politique supplémentaire .

 

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Baz'art : Et justement, pourquoi y avoir rajouté ce décor politique particulier, celui du référendum indépendatiste québécois de 1995?

Félix Dufour- LappérièreA partir du moment où j'ai choisi de déplacer cette histoire dans mon pays, j’ai trouvé que cela serait intéressant d'y faire résonner les espoirs politiques du Québec moderne et de lier les registres intimes et collectifs.

Mais ensuite, je n'ai pas voulu construitre un parallèle trop évident  entre l’histoire de ce couple séparé qui envisage de se remettre ensemble et la réflexion de notre nation qui doit décider si elle se sépare, cela aurait été trop facile, trop artificiel, de mettre en place ce système d’équivalence exacte.

 J’ai plutôt tenté de convoquer des forces et des espérances communes aux relations amoureuses et aux aspirations politiques.

Baz'art : Justement, c'était important pour vous de faire autant se correspondre shpère intime et sphère politique?

Félix Dufour- Lappérière  :  Tout à fait, cette résonnance entre le politique et le personnel  était pour moi quelque chose sur lequel je voulais absolument travailler au départ du projet et j'ai essayé de la mettre en oeuvre de façon pas trop appuyée ni schématique. 

J'ai voulu montrer à quel point nos luttes collectives et  les engagements que l’on  y honore  peuvent avoir un lien dans  nos libertés et nos liens intimes .

J'ai également cherché à faire s'articuler les destins intimes avec les desseins collectifs,  si je peux m'exprimer ainsi (sourires) .

Baz'art : Au départ de votre projet, c'est donc l'écrit qui prédomine, on le voit bien avec l'importance donnée aux monologues intérieurs des personnages... Tout le travail créatif autour de l'animation est venu appuyer le travail d'écriture de l'adaptation proprement dite, n'est- ce pas? C'est assez rare dans l'animation où les films " verbeux" ne sont pas forcément légions... 

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Félix Dufour- Lappérière  Oui, le texte et la parole ont pris immédiatement de l’importance puisqu’elle est centrale  dans la nouvelle de Carver, j'ai donc travaillé dès le début du projet toute la partie des monologues de chacun des principaux personnages. 

Ainsi, tous les monologues ont été écrits avant l’image et ont constitué les fondations même du scénario.  

Il fallait que le monologue de l'un réponde à celui de l'autre, qu'ils soient révélateurs des forces et des tensions de mes trois personnages.

Je voulais que le défaitisme  et la colère sourde de Joseph soient en quelque sorte le miroir de la lucidité teintée de résistance d' Emma ;  que le monologue final du fils vienne aussi répondre à celui de son père pour qu'on comprenne les fossés entre les différentes générations . 

Ces monologues m'ont aussi permis de caractériser les personnages animés, afin de leur apporter une certaine profondeur.  La langue m’apparaît en effet assez  centrale autant au niveau intime, dans sa capacité à nommer les choses du monde se les approprier.

Mais elle l'est également au niveau politique : la parole concrétise une existence collective et une capacité à agir ensemble, encore plus sans doute,  dans cette petite île francophone perdue qu'est le Québec. 

Tout ce travail sur l'écrit et le texte  a pris pas mal de temps et ce n'est qu'une fois que j'ai bien structuré cela que j'ai pu commencer à penser au processus créatif proprement dit  pour que  le dessin et l’animation sur papier puissent faire le reste.

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Et justement, ce travail d'animation, avec une approche totalement artisanale, a du être très longue à se mettre en place, non? 

Félix Dufour- Lappérière  : Oui tout à fait, la  fabrication de VILLE NEUVE, pour résumer, c’est environ 80 000 dessins et plus de 4 ans au  total . 

J’ai d'abord procédé seul dans mon coin à un travail de préproductionp endant une année et demie, pour mettre en place l’iconographie du film et faire l’ensemble des poses clés du travail d'animation proprement dit .

J'ai ensuite constitué une équipe d'illustrateurs animateurs, composé entre 5 et 30 personnes au maximum .

Et pourquoi avoir opté pour cette technique si particulière d'un film entièrement peint sur papier?

Félix Dufour- Lappérière  : J’ai privilégié une approche artisanale,  tout d’abord pour le plaisir de  la fabrication, par goût et affinité je l'avais fait souvent dans mes autres travaux et que j'avais beaucoup apprécié ce procédé  et le résultat qu'il donne . 

 Je trouve que cette technique apporte une vraie poésie, particulièrement en phase avec le rythme du film et l'esprit mélancolique de l'intrigue, avec cette athmosphère de bord de mer, très sauvage . 

L’encre sur papier m' aura permis d’obtenir une signature graphique assez franche et singulière, qui correspondait pleinement au ton et aux thèmes du film. Le tra vail sur papier, avec ses vibrations, ses incertitudes, accompagne parfaitement le rythme du film .

Cette technique est  idéale pour qu'on comprenne les  métamorphoses et pour me permettre d'isoler les figures et les objets de leur contexte, qu'ils deviennent en quelque sorte des symboles qui dépassent leurs simples fonctions de personnages.

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Baz'art : On peut le voir avec vos propos, votre film n'est pas forcément très accessible au grand public, car très exigeant et assez érudit, avec des références notamment au cinéma de Tarkovski.. Est-ce qu'une présentation dans un festival aussi populaire que celui d'Annecy est pour vous une source de plaisir ou vous avez peur que cela puisse rebuter la majorité des spectateurs ? 

 Félix Dufour- Lappérière Bien sûr, c'est une joie plus que réelle et sincère que celle de présenter un film effectivement , atypique autant par son sujet que par son traitement,dans un festival où convergent fanatiques  du cinéma d’animation, professionnels du milieu et de la presse ou  simples curieux .  

Et comme VILLE NEUVE sort dès ce 26 juin au cinéma,  cette sélection nous  a permis d'établir un premier contact avec le public français et je dois dire que celui m'a vraiment satisfait .

Je sais bien que mon film n'est pas forcément grand public, qu'il demande un petit niveau d'exigence,  qu'il ne "caresse pas dans le sens du poil " les spectateurs et je me doute que certains vont rejeter la proposition que je leur fais. 

Mais en ce qui me concerne, j'ai vraiment envie qu'il soit vu par le plus grand nombre et que les gens se laissent emporter par mon univers ou par des phrases qui entrent en résonnance avec eux, c'est essentiel pour moi et j'espère que les gens seront vraiment sensibles à cela ..

 Baz'art : Dernière question, plus politique : dans votre film, vous travestissez un peu la réalité puisqu'on a l'impression que le "oui" à l'indépendance du Québec l'a emporté. Vous aimeriez donc que le Québec soit indépendant, au moins dans votre for intérieur?

 Félix Dufour- Lappérière  : En effet, mon film  prend des libertés avec la réalité historique en faisant du deuxième référendum unexercice victorieux même si j'ai pris soin de mettre un encart en début du film qui  relate les faits historiques . Disons que c'est une façon d'ouvrir une fenêtre de tous les possibles, où rien n'est vraiment figé .

Vous savez, l’option indépendantiste demeure solide, porté,  un fort appui populaire, mais, pour autant, les partis qui appuient cette question sont actuellement trop divisés, donc je ne pense pas qu'un prochain référendum sur la question puisse avoir lieu dans les prochaines années.

Cependant, j'aime bien l'idée que vous me posiez la question, car c'est une problématique qui m'interpelle beaucoup, et c'est pour cela aussi que j'ai "travesti " la réalité comme vous dites ( rires) .....

 

 crédit  photo :Urban distribution