Ce fût sans doute  l’un des films qui nous avait particulièrement marqué lors du 43e Festival d’Annecy. En compétition dans la catégorie Longs-métrages Contrechamps, "Zero Impunity" est un documentaire réalisé par deux frères, Stéphane Hueber-Blies et Nicolas Blies, mêlant prises de vues réelles et animation.

Stéphane Hueber-Blies et Nicolas Blies ont donné la parole à des survivants et lanceurs d’alertes indignés par les violences sexuelles en temps de guerre., comme ils nous l'ont raconté lors d'un long entretien de près d'une heure qu'ils ont bien voulu nous accorder à cette occasion.

 

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  La sélection à Annecy a été une surprise et une grande joie pour les deux frères qui ont porté ce projet trans-média unique en son genre. 

Surprise, car leur film est un projet extrêmement politique, dans lequel ils critiquent ouvertement l'immobilisme systémique de l'ONU (partenaire de nombreux festivals internationaux) et de nombreux gouvernements au sujet des violences sexuelles en temps de guerre. Mais aussi surprise, car le projet était un défi, fait en moins de 6 mois, avec une méthode de production particulière. 

Le film est, en effet, basé sur des enquêtes de terrain réalisées par des journalistes d'investigation. Ses enquêtes sont la matière première de l'écriture scénaristique des deux frères qui produisaient l'animation en parallèle de l'écriture. 

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Le film s'est donc fait dans l'urgence, car il traite d'un sujet d'actualité brûlant et de conflits qui sont encore en cours. 

Mais surtout, cette sélection dans un festival aussi populaire qu'Annecy est une grande joie pour les deux frères, car cela leur a permis de remplir l'objectif premier qu'ils s'étaient fixés, celui-là même à l'origine de "Zéro Impunity" en tant que film : faire entendre le plus possible les voix des victimes.

 Les deux frères expliquent que l'idée d'un film d'animation et non d'un documentaire classique comme prévu à l'origine est née il y a quatre ans quand leur productrice Marion Guth s'est rendue au Rwanda pour rencontrer des femmes victimes de "violence sexuelles en temps de guerre" et que ces dernière lui ont expliquées que si elles prenaient la parole, il fallait qu'elles soient entendues par le plus de gens possibles car elles mettaient en danger leur vie. 

Ils avaient donc besoin de quelque chose de plus grands pour faire résonner les voix des victimes dans l'espace public.

 

Les deux frères ont reçu l'aide de Denis Lambert a techniquement co-réalisé la partie animation , cependant, l'animation n'était pas suffisante pour rendre compte d'un autre phénomène au cœur de "Zero Impunity" : le soutien aux victimes. C'est comme ça que les deux frères ont commencé à travailler avec Olivier CROUZEL.

Stéphane Hueber-Blies explique qu'à la sortie de chacune des enquêtes sur les violences sexuelles, alors qu'ils pensaient faire l'humanité sur le sujet, ils ont essuyé de nombreuses critiques et se sont fait traiter de tous les noms. 

Ils ont donc voulu comprendre l'origine de ces réactions du public et ils sont allés rencontrer les gens. 

Sous forme de micro-trottoir, les réalisateurs arrêtaient des gens dans la rue pour leur parler des enquêtes et comprendre leurs réactions. S'ils percevaient une ouverture, un soutien à leur cause, ils proposaient alors à la personne de faire une performance citoyenne. 

 

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 Il s'agissait de filmer, dans la rue, leurs visages devant un fond noir, faisant un geste symbolique. La vidéo était ensuite projetée sur l'une des façades de la ville. Ce "soutien aux victimes", ce "mouvement citoyen", cet "engagement", ne pouvaient être incarnés par l'animation. 

Une projection, cependant, est différente, il s'agit de celle qu'ils ont effectuée dans le désert jordanien après avoir mené les interviews da la section syrienne dans un camp de réfugiés. Les trois hommes expliquent qu'ils étaient étroitement surveillés par les services secrets et que leur fixer a du passer une journée au poste pour expliquer ce qu'ils faisaient. 

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N'ayant pas la possibilité de projeté dans la capitale comme ils souhaitaient le faire, ils sont allés dans le désert. 

Olivier Gouzel explique que cette projection sauvage permettait de mettre en exergue la parole et les actions du film, car même en faisant des choses extraordinaire et gigantesque (projection sur un immense rocher), la parole n'est pas forcément entendue (aucun spectateur). 

Deux autres projections diffèrent cependant de celles mentionnées précédemment : l'adresse à Macron sur un bâtiment français et les journalistes qui parlent face caméra. 

Ces dernières sont apparues au moment du montage, comme nécessité de fil conducteur entre les séquences et comme apports d'informations et éléments de compréhension supplémentaires nécessaire au public. Elles servent toutefois aussi de métaphore de la circulation de l'information dans l'espace public, que le peuple entend ou non. 

 Nicolas et Stéphane Blies considèrent ce film comme une œuvre pédagogique qui gagne en complexité au fur et à mesure des chapitres. 

Ils pensaient au départ faire un travail sur le système et ensuite étudier des cas particuliers, mais le chapitrage proposé par le monteur, Aurélien Guégan, leur a permis, par les titres, de rendre compte de la diversité des violences sexuelles qui existent en temps de guerre. 

Il s'agit très clairement pour les deux frères d'un film à charges et pas un film d'investigation, mais tout de même un film à volonté éducative, destiné à être montré dans les ONG et les écoles. 

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Il fallait donc que le film soit digeste et c'est précisemment cela qu'apporte le médium de l'animation. 

Si la définition de ce qu'est le mouvement "Zéro Impunité" n'apparaît qu'au deuxième chapitre du film, c'est en raison de cette volonté pédagogique. 

D'abord, un premier chapitre donne la grammaire visuelle et le vocabulaire théorique pour saisir le film à venir. 

Et progressivement, après les études de cas de la Syrie et de l'Ukraine, et l'apport théorique Omar Guerrero, le film peut progressivement augmenter en complexité théorique et analyser le système, passant ainsi, dans la typologie des violences sexuelles, au viol en tant qu'arme à la "prostitution de survie".

Les deux réalisateurs nous ont longuement expliqué leur travail sur la dernière séquence du film. Les masques que portent les différents membres de l'ONU sont à prendre au sens littéral, car ils sont les acteurs d'une grande mascarade. 

Les frères expliquent que le discours incompréhensible de Ban Ki-moon est le résultat de la superposition des voix de François Hollande, Vladimir Poutine et Donald Trump entre autres. 

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Enfin, le cri de la jeune fille qui apparaît lors du premier témoignage, qui vient comme un ultime relâchement qui permet au spectateur de lâcher prise, vient d'une des piste que la musicienne Holland Andrews a réalisé pour le film. Les réalisateurs voulaient se cri comme une libération, afin que le film laisse certes une cicatrice, mais que l'on puisse en sortir. 

Ils  nous ont raconté à ce propos une anecdote tout à fait intéressante sur leur rencontre avec la musicienne qui a travaillé sans avoir les images. 

À l'époque de la sortie des enquêtes, une de leur amie leur avait recommandé d'aller voir une pièce d'une chorégraphe rwandaise Dorothée Munyaneza, dont Holland Andrews composait la musique. Ils y sont allés et ont beaucoup apprécié. Ils ont donc, quelques mois plus tard, alors qu'ils étaient aux États-Unis pour les interviews, contacté Holland Andrews qui les a reçus sans savoir qui ils étaient. 

Elle leur explique alors que ce qui lui a servi d'inspiration pour composer la musique de la pièce qu'ils avaient vue était une enquête de Médiapart sur Nora, une jeune Syrienne de 11 ans. Enquête emmenant de l'équipe des journalistes d'investigation Leïla Minano dirigée les frères Blies. La boucle était bouclée.

Propos recueillis par Thomas Chapelle ...