IMG_20190524_190754Pour commencer la semaine, ona eu envie de  mettre en avant un film  qui sort ce mercredi en salles et on en avait longuement chanté les louanges lorsqu'on l'avait vu au dernier Festival d'Annecy :  "Les Hirondelles de Kaboul".

On avait également profité du festival pour échanger longuement avec une des deux réalisatrices du film ( avec Zabou Breitmann), Éléa Gobbé-Mévellec qu'on vous détaille sans plus attendre : 

Rencontre avec Éléa Gobbé-Mévellec Co-Réalisatrice des Hirondelles de Kaboul

 

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Pour son premier long métrage en tant que réalisatrice, "Les Hirondelles de Kaboul", Éléa Gobbé-Mévellec qui a travaillé sur "Avril et le monde truqué", "Ernest et Célestine" ou encore la série "Last Man" fait équipe avec Zabou Breitman. Ce film est l'adaptation animée du roman du même titre de Yasmina Khadra. 

 La réalisatrice explique qu'une première version du film est née il y a une dizaine d'année, sous la plume de Sébastien Tavel et Patricia Mortagne, mais après la réalisation d'un pilote pour les besoins du financement, une deuxième version, écrite par Zabou Breitman a vu le jour, traduisant plus les nouvelles intentions artistiques et esthétiques des deux femmes.

 Aussi surprenant que cela puisse paraître, "Les Hirondelles de Kaboul" ont eu un tournage. Éléa et son équipe avaient, en prévision de l'enregistrement des voix, dessiné des croquis de tous les espaces ainsi que des costumes des comédiens. 

Ainsi, une accessoiriste a pu les vêtir en conséquence, ce qui était très important pour le son, explique Éléa, car on ne respire pas de la même manière sous un tchador, on ne se déplace pas de la même manière non plus. Si cette partie, celle du tournage et du travail avec les comédiens était plutôt celle dirigé par Zabou Breitman, Éléa était aussi présente sur le plateau.

 

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Le film reposait sur un postulat artistique fort, celui du réalisme, tout en gardant une certaine distance, nécessaire. Une distance pour laquelle Éléa Gobbé-Mévellec parle de respect, respect, car ce n'est ni leur époque, ni leur culture, et que c'est une fiction, adaptée certes de la vie, mais une fiction.

 Cette idée de la distance se traduit par l'épure et l'utilisation de l'aquarelle. Aquarelle dont le choix n'a pas été fait par hasard, car le graphisme devait permettre d'illustrer les textes. Elle pense notamment à la scène où une tache de transpiration s'étend sur le tchador de Zunaïra. La réalisatrice parle d'une recherche de symbiose entre le fond et la forme.

 

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 Quand Zabou Breitman a annoncé à Éléa qu'ils allaient se servir du visage des comédiens comme base pour le character design (design de personnages), elle était un peu déçue et plutôt contre, car c'est justement sa spécialité et l'un des moments les plus "fun" de l'animation. Mais elle a vite compris que cette idée donnait la distance nécessaire au spectateur pour être suspendu entre la réalité et la fiction. Le spectateur avait une vision active, car il reconstruit sans cesse les éléments manquant de l'épure. 

Ce travail d'épure, justement a été difficile, car il fallait sans cesse choisir le bon geste, et le simplifier au maximum, sans perdre la caractérisation du personnage. La distance devait impérativement venir du dessin, pas de l'animation qui devait rester extrêmement réaliste. 

 

Il fallait également définir une trait et un découpage qui pourraient aussi bien rendre compte de l'horreur que de l'amour. Éléa revient sur deux séquences, la séquence d'ouverture, où Mohsen, suspendu se retrouve à participer à une lapidation et la séquence d'amour entre Mohsen et Zunaïra, chez eux. 

La scène d'ouverture est inspirée de véritables vidéos d'exécution, mais la réalisatrice explique que leur volonté était de trouver de l'esthétique là-dedans pour s'éloigner le plus possible du côté voyeurisme et vulgaire de la violence et du sang. 

Ils ont donc cherché des moyens détournés, dans les inserts sur les pieds qui rendent compte du chaos, dans les mains qui se penchent pour ramasser des pierres, et même dans le son, qui inscrit cet évènement atroce dans le quotidien le plus prosaïque pour rendre compte de la violence et de l'horreur sans les montrer directement. 

Cette scène a été storyboarder par Nicolas Pawlowski, qui lui a apporté du rythme. 

Cette scène faisait déjà l'ouverture du livre, et la réalisatrice est contente qu'elle soit restée la scène d'ouverture, car c'est pour elle le cœur du film : comment un homme se retrouve à faire des choses impensables et comment il va tenter de se sauver.

 

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La séquence d'amour entre Mohsen et Zunaïra, dans leur appartement, quoi que très sensuelle, ne montre pas beaucoup de corps nus, alors que justement, un corps nu, gigantesque, dessinée, de femme qui plus est, orne le mur de leur appartement. 

Éléa Gobbé-Mévellec explique que pour leur scène d'amour, il n'y avait pas besoin de montrer quoi que ce soit, que la douceur du trait et des gestes, les cadrages serrés et la lumière chaude suffisait à rendre compte que la délicatesse de cet acte qui célébrait le corps, le désir et la vie. Éléa explique qu'elles ont fait le choix de dessiner un corps de femme nu car le corps nu est pleinement libre dans la société islamique de l'enfermement.

Il fallait que ce corps soit gigantesque pour que la subtilité et la finesse explose avec la mise en scène. Il fallait faire comprendre qu'en voyant ce dessin, ce dont Atiq tombe amoureux, ce n'est pas Zunaïra en tant que femme, mais des valeurs qu'elle porte, celle de a vie, de l'amour et de la liberté et qu'ainsi, il va pouvoir se racheter et retrouver l'amour de Mussarat dans leur sacrifice. 

 

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Elle a remarqué qu'aujourd'hui, dans l'animation adulte, l'étape du découpage et du layout, pour "bétonner" les poses clés, prend de plus en plus de temps et est de plus en plus précise (cela peut parfois être compliqué de le faire comprendre à des équipes à distance, qui travaillent dans d'autres pays, comme c'était le cas ici dans cette coproduction). 

Elle aime bien cette méthode de travail qui consiste à faire du remplissage une fois que les poses clés sont établies. Il s'agit d'ajouter jusqu'à ce que cela marche.

 

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"Les Hirondelles de Kaboul", le premier long-métrage de la réalisatrice, a été présenté à Cannes, en Sélection Officielle, à Un Certain Regard, et en Compétition Officielle au Festival d'Annecy. Être sélectionné par deux festivals internationaux si différents fait tomber les barrières qui séparent le live de l'animation, un cinéma qui reste encore catégorisé comme un genre alors que pour la réalisatrice, il s'agit d'un moyen qui embrasse les mêmes genres que le Live.

En travaillant avec Zabou Breitman, qui vient de ce cinéma live justement, Éléa Gobbé-Mévellec explique avoir beaucoup appris. 

Comme le projet devait être un projet hybride, il lui a fallu sans cesse repenser le process global de création, ce qui est compliqué, car il fallait sans cesse déconstruire les méthodes de productions habituelles des équipes d'animation, ce qui n'est pas évident dans une économie parfois serrée. 

C'est ce côté organique et sans méthode précise, qui invite à faire évoluer les techniques pour les besoins même du projet qui lui a plus. L'idée que les projets s'imposent d'eux-mêmes et qu'ils dictent la marche à suivre pour la production. Elle a aimé cette idée de maintenir de la liberté à toutes les étapes de la création, ce qui est très difficile à mettre en place en animation. 

 

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Enfin, la réalisatrice confie que depuis la fin du film, tout début janvier, elle a plusieurs projets en tête, mais rien d'assez avancé pour pouvoir en parler. 

Elle aimerait écrire, mais ne se sent pas encore prête et aime la collaboration à toutes les étapes de la production et se sent donc prête pour une co-écriture. 

 

Propos recueillis par Thomas Chapelle