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Il y a maintenant trois ans j'avais eu la grande chance d'interroger un artiste que j'apprécie particulièrement depuis ses débuts.

Vincent Delerm, puisque c'est de lui qu'il s'agit, s'était alors montré encore bien plus généreux et sympathique que ce que je pouvais espérer.

Trois ans plus tard, ; quand l'occasion s'est présentée de pouvoir à nouveau le rencontrer, et alors que Delerm fils est doublement à l'affiche avec un film et un nouvel albumje ne me le suis pas fait dire deux fois.

Rendez vous dans un(très) bel hôtel lyonnais; l'occasion de reprendre quasiment l'échange là où il s'était arrêté il y a trois ans, un comme si aucun de nous deux ne l'avait jamais interrompu.

Et encore une fois, Vincent s'est montré aussi peu avare de son temps que de ses confidences, et encore il a fallu couper un peu, sinon l'interview aurait été totalement interminable! 

Interview Baz'art de Vincent Delerm

pour son disque "Panorama"

et son film "Je ne sais si c'est tout le monde "

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Baz'art : Quand je t'avais interrogé il y a trois ans, ton film était un peu en stand by, tu te demandais même si on allait le voir un jour sur les écrans, j'ai cru comprendre que depuis, une certaine Julie Gayet a joué les bonnes fées, n'est- ce pas? Et en voyant le résultat final, j'ai l'impression que le film ne ressemblait alors pas beaucoup à ce que tu m'avais décrit à l'époque, je me trompe?

Vincent Delerm : En fait,  Julie est sur le projet depuis le tout début, il y a trois ans, elle était déjà présente.

C'est vraiment elle qui m'a donné l'impulsion, qui m'a dit qu'il fallait faire un film comme je faisais un spectacle, mais j'ai mis un peu de temps à trouver le bon mode d'emploi.

Quand j'en parlais, lorsqu'on m'interrogeait dessus lors de la promo d'A Présent", le film ressemblait déjà beaucoup à ce que tu as pu voir, mais j'admets que c'était pas très facile d'en parler et de la matérialiser pour ceux qui n'étaient pas totalement dedans. 

Et puis, j'avais tendance à dire qu'on était partis un peu de travers sur ce projet cinéma et que je préférais faire une pause pour commencer une tournée à la place, tu sens bien qu'aux yeux de tes interlocuteurs, tu n'es pas super convaincant et que tu donnes pas tous les gages de motivation qu'il faudrait donner(sourires) .

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Or, à cette époque, c'était vraiment une question de truc qui n'allait pas dans le sens que je voulais, je le ressens parfois aussi en enregistrant des morceaux, c'est quelque chose de physiologique que tu ressens au fond de toi.

 Dans ces cas-là, cela ne sert à rien de faire des concessions sur tel ou tel truc, il vaut mieux totalement stopper la machine et attendre le bon moment  pour la relancer complètement.

 Comme en plus, contrairement à la musique, le cinéma est un milieu que je connais mal, je n'ai pas vu d'autres solutions que celui du garrot pour remettre les compteurs à zéro.

 Faire un film est effectivement plus compliqué que bosser dans la musique, cela prend  bien plus de temps,  je le savais déjà , j'en suis désormais fortement convaincu.

 Baz'art : Et qu'est qui t'a donné de relancer la machine précisément? 

 Vincent Delerm :Disons que faire cette tournée  "à Présent "m'a permis de faire le point sur ma vraie envie  par rapport à ce film, ce que j'avais vraiment envie de  défendre  ce film  et c'est ce qui fait, que comme tu le dis le film est un peu différent de mon projet d'il y a trois ans.

 À  la base, on avait un scénario plus écrit, plus structuré, et ça s'est transformé à quelque chose de plus décalé, avec des digressions, des témoignages, des choses plus incarnées à mon sens.

 À l'arrivée,  j'en suis très heureux car j'avais peur à un moment de faire un objet qui ne me ressemble pas beaucoup où on aurait eu l'impression que je " jouais " la marchande".

 

Là, je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve que le film est assez cohérent par rapport à mes spectacles et à tout ce que j'ai pu faire avant ...

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Baz'art : Totalement, le film est vraiment en phase avec ton univers, notamment ton virage opéré depuis ton spectacle "Mémory" en 2013. Et du coup, par rapport à ce que tu avais déjà tourné en 2016, que reste t-il exactement du film actuel?

Vincent Delerm : Il n'en reste pas grand-chose au bout du compte : forcément, les séquences tournées avec Jean Rochefort, ses toutes dernières, qui donnent un coté très émouvant au film, il y a aussi, les scènes  tournées dans mon vrai collège, ces scènes ou je cours au ralenti.  Et forcément, les scènes de la ville nouvelle.

 Au départ, en effet, le projet de mon film,  c'était l'histoire d'un garçon qui tombait amoureux d'une fille dans un musée, et la fille en question c'était Charlotte Laemmel., la comédienne qu'on voit dans cette séquence sur la ville nouvelle, les scènes étaient plus longues mais on a conservé cela, 

 En proportion, sur l'heure de film, cela ne fait qu'une dizaine de minutes, à peine.

 

Baz'art : Tu parles de la séquence de la ville nouvelle, et comme je suis du Val d'Oise, j'y ai reconnu forcément la ville de Cergy Pontoise. Mais diable, pourquoi cette fascination pour les villes nouvelles, qu'on peut trouver aussi sur certains de tes morceaux ?

 

Vincent Delerm : Ecoute,  j'ai toujours été fasciné par ce fantasme de l'an 2000 que les gens avaient dans les années 70. cette idée que le monde va se transformer totalement, avec l'arrivée des premiers synthétiseurs, notamment dans la musique de film comme ce que fait François de Roubaix, que j'aime tant.

 

On sent que tout le monde se dit que l'an 2000, cela sera forcément comme ça, or, maintenant quand on regarde Cergy ou qu'on écoute De Roubaix, on se dit seulement, "ça, c'est bien les années 70" (rires) !!

 

Cela correspond à quelque chose auquel je crois beaucoup, la difficulté de prédire. Je n'aime pas particulièrement la science-fiction, je reste très attaché à ce qui est inscrit sous nos yeux dans tous les domaines, la littérature ou le cinéma...

 

Je trouve assez touchant cet espoir dans l'an 2000 que ces gens-là avait, et j'aime bien  en humer le parfum, j’avoue .. Les villes nouvelles sont finalement restées un événement très ponctuel, j'avais une aussi dans mon coin en Normandie et ça me fascinait assez.

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Baz'art : Tu sors donc en même temps ce film et ce disque : à quel moment dans ton cheminement tu t'es dit que les deux œuvres devaient sortir de façon simultanément, un peu comme tu avais fait pour 'A présent' en 2016, avec un disque et des albums de photos dans un même élan?

 

 Vincent Delerm :  Très franchement, je ne sais pas quoi répondre à ce genre de questions qui donne l'impression que je suis un super stratège qui pense des années avant à ce que je vais sortir, de façon super calculée

 

C'est quand même assez loin de ce que je suis et de l'image que je veux donner. (Sourires).

 Disons que j'aurais pas forcément aimé revenir dans trois mois à refaire encore de la promo , j'ai d'autres choses à faire aussi et cela fait un peu trop le mec qui dit "au fait j'ai encore un nouveau truc à vous vendre " , j'aime pas forcément être là  juste pour être là ...

 C'est vrai qu'associer les deux comme je l'avais fait pour le bouquin de photos il y a trois ans permet en effet de donner un éclairage sur des projets plus fragiles sur le papier ...

 Pour moi, c'est forcément un plus de pouvoir bien défendre ces œuvres là  en terme de visibilité, je ne peux pas me plaindre c'est sûr.

  Baz'art : Mais ces deux œuvres sont quand même très proches l'une de l'autre, tu n'es pas d'accord avec cela?

 Vincent Delerm : Bien sûr qu'il y a du sens que les deux sortent en même temps si c'est ce que tu veux me faire dire à tout prix (sourires). 

 Les deux projets sont évidemment cousins, notamment dans leur façon d'utiliser des tierces personnes comme vecteurs d'émotions, 

 D'habitude, je  parle toujours d'un truc très personnel en essayant de savoir si les autres ressentaient cela aussi, là je suis allé chercher d'autres gens en utilisant ce même mécanisme en me disant que si moi cela me touche depuis toujours, les thématiques qu'on aborde sur le film ou les musiques des compositeurs présents sur le disque, et bien peut être que ça touchera aussi les gens, va savoir (sourires).

  Mais plus largement,  l'idée principale  qui traversent le film, le disque  et je dirais tout mon travail, c'est cette envie de sortir des cases toutes faites dans lesquelles on a trop tendance à nous mettre.  Mon film, qui n'est pas vraiment un documentaire et pas vraiment une fiction  et avec des intervenants comme Aloïs Sauvage, artiste très polyvalente, le montre pas mal, je crois...

 

 Baz'art : Je dirais même que la façon dont les deux œuvres se répondent entre elles est passionnante à analyser : certains échos sont évidents comme la chanson "Panorama", d'autres beaucoup moins, je pense notamment à ce que tu dis à Souchon dans le film par rapport à un moment charnière de ton existence quand tu vas passer du collège au lycée, et qui renvoie à ce morceau "Fernando de Noranho" dans laquelle tu confies que ton fils semble vivre la même période, ce sont des choses à peine conscientes pour toi aussi?

 Vincent Delerm : Ah,  disons qu'à un moment donné, tes centres d'intérêt se recoupent, on n'est pas des êtres infinis, heureusement ou malheureusement.

 

Bref, même si tu cherches à exploser les formats, bosser avec d'autres musiciens, tu restes dans ton univers, on n’arrive pas à échapper à soi, et heureusement d'ailleurs qu'on retrouve un peu de mon identité dans tout ce que je fais ...Je n'ai pas peur de perdre cela, au contraire, je dirais même.

 

La seule indication que j'ai pu donner aux personnes qui ont réalisé mon disque, c'est de ne pas chercher totalement à faire un truc radical, le truc qui doit surprendre forcément quand on pense à Delerm, faire la musique qu'ils aimaient sans faire le contrepied absolu, jamais de façon ricanante.

 

 Baz'art : Justement, par rapport à ce travail avec cette dizaine de musiciens différents qui ont réalisé chacun un des morceaux de ton disque, comment cela se déroulait-il exactement : tu arrivais avec une petite mélodie au piano et quelques mots fredonnés en yaourt et après ils se débrouillaient avec ça?

Vincent Delerm : Oui c'est à peu près ça,  ils avaient bien peu d'indications, je leur ai en effet donné quelques lignes de mélodie et ces notes en yaourt. De plus, on leur a juste fait signer une clause qui disait qu'on conservait le mix et que je pouvais également rajouter un instrument par-dessus.

Dans chaque morceau,  il y a toujours  un petit synthé, un truc même mineur qui donne une coloration différente.

Et par-dessus cela, il y a aussi le travail de Maxime Le Guil qui a tout mixé pour créer une sorte d'homogénéité à l'ensemble.

Mais malgré cela, je tenais quand même que ces artistes qui ont bossé avec moi conservent leur unité de ton, que ce qu'allaient faire Girls in Hawaï, Voyou ou Herman Dune, cela ressemble vraiment à ce qu'ils font d'habitude..

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Baz'art : À ce propos, un autre parallèle qu'on peut trouver entre le disque et le film, c'est ce casting composé de personnes connues et qui semble assez évidents quand on te connait et d'autres moins médiatisés et moins attendu. Comment s'est opéré ce casting : tu as eu des artistes que tu as sollicités et qui ont refusé, que ce soit pour le film ou  pour le disque?

 

 Vincent Delerm : Pour le film, non,  tous ceux à qui j'ai demandé ont accepté très rapidement. 

Il faut savoir que ce sont quasiment que des personnes que je connaissais très bien, à part peut-être Aloïs Sauvage que je ne connaissais pas mais que j'avais très envie de découvrir et de faire découvrir grâce à ce projet...

 

Tu sais, pour le film, je suis allé voir tous ces gens, des proches donc,  en sachant déjà un peu ce que j'allais trouver chez eux, c'est comme si j'avais appuyé sur un bouton; histoire d'enclencher la parole et leur faire parler de choses qui m'intéressaient ou qui m'intéressaient chez eux ...

 

Si on prend l'exemple du passage avec Vincent Dedienne, quand il parle de ce vertige de début dans une troupe de théâtre,  j'ai vraiment connu ce sentiment moi aussi  et je savais qu'il avait aussi traversé cela  donc j'ai fait en sorte qu'il me raconte. Cela, je ne m’attendais pas forcément à ce qu'il me fasse des confidences sur Paola, cette jeune fille qui est presque tombée amoureuse de lui (sourires).

 

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Baz'art : Et pourtant, cette anecdote là que Dedienne raconte avec sa Paola, on pourrait tout à fait le retrouver dans une de tes chansons, ça fait très delermien je trouve..

 

Vincent Delerm : Tu trouves? Oui, sans doute, tu as raison... en même temps si j'ai gardé ce moment-là dans le montage final c'est bien que cela me parle beaucoup, j'imagine (rires).

 

Et sur le disque, donc, si je comprends bien, tu as eu quelques refus?

 

Vincent Delerm : Oui, tu comprends bien. Enfin,  tu sais comment cela se passe, les gens te disent "ah,  j'aurais adoré le faire mais je n’ai vraiment  pas le temps (sourires) "...

 Mais ça reste très marginal, globalement je n'ai vraiment pas à me plaindre : tous ceux qui travaillent sur le projet, je suis super heureux qu'ils soient là.  

  Baz'art : Au niveau des textes de cet album, ce qui est assez prégnant et qui était déjà présent dans le précédent, c'est cette volonté d'être premier degré, d'exprimer tes sentiments, de ne plus te cacher derrière une dérision qui était surement plus là à tes débuts.. Tu en fais d'ailleurs une sublime chanson, "Pardon les sentiments" dans laquelle tu affirmes cet aspect-là de ta personnalité : est-ce quelque chose que tu ressens depuis le début ou cela a évolué avec le temps?

 

Vincent Delerm : Elle est pas mal ta question (sourires). Écoute sincèrement, je pense que j'ai toujours eu ce truc là au fond de moi ...

 

Il faut savoir que contrairement à d'autres de ma génération, je ne me revendique pas du tout comme un enfant de Canal,  déjà pour une raison d'ordre technique, si je peux dire : là où je vivais avec mes parents;  Canal ne passait pas, même en clair, j'étais dans une cuvette qui ne captait pas (sourires).

 

Du coup, cette tournure d'esprit là, "je n'aime pas du tout dire du mal des gens mais j'en dis quand même, sous couvert du 8 e degré,"  ou alors, cette faculté à définir ce qui est ringard de ce qui l'est pas, tout cela ne m'a jamais parlé - j'observe que cela a tendance à disparaitre un peu d'ailleurs chez les mêmes générations et cela me réjouit ...

 

Plus concrètement, il est vrai qu'au début de ma carrière, je ne formulais pas les choses de la même façon , c'est venu peu à peu et en même temps même quand j'ai commencé je me sentais totalement en porte à faux avec cette image de mec rigolard , ironique, qui se fout de tout.

 

Je me souviens notamment d'un grand quotidien de Montréal qui avait,  le lendemain d'un concert que j'avais fait donné avec Mathieu Boogaerts, mis le titre suivant :"parodie parodie "et je trouvais cela en décalage total avec ce que j'avais envie de refléter.

 

Franchement, si tu réécoutes le premier album, "Chatanay Malabry ", Deauville sans Trintignant ou  "L'heure du thé", ça n'a rien d'une chanson de mec qui parle au 30e degrés quand même, non?

 

C'est vrai que quand j'ai commencé j'aimais sans doute bien me moquer gentiment de certaines choses, mais j'avais l'impression que c'était un contresens total avec ce que je voulais montrer, donc très rapidement j'ai cessé de faire des chansons qui font sourire, depuis Memory, les sourires viennent ailleurs, dans les spectacles sans doute mais pas sur les disques, c'est vrai que j'ai un peu évolué là-dessus ....

 

Peut-être que cela reviendra, mais là je suis dans une autre dynamique, j'ai moins cette envie  ....

 

Baz'art : On peut dire que tu restes totalement cohérent dans tes propos : tu confies ne pas être un enfant de Canal, et ce propos illustre parfaitement le "pas de clash, pas de chroniqueur "que tu écris dans ta très belle chanson "la Vie Varda". Cela est également raccord avec cette séquence mémorable de télévision qui te voyait lire L'équipe lorsque Stephane Guillon s'amusait à te croquer le portrait, non? 

Vincent Delerm : Ah merci, oui j'essaie d'être un garçon assez cohérent, enfin constant,  on va dire (rires).

Il n'y a pas trop de trucs que j'ai fait où je pourrais me dire: "mais pourquoi j'ai fait ça? C’est le contraire de ce que je voulais faire " 

Plus jeune, j'étais plus maladroit, je me braquais un peu plus, notamment à la TV, il faut savoir que le grand public retient cette image-là de toi, donc si tu n'y passes que deux fois dans l'année, cela devient un enjeu un peu important ,et forcément,  cette image du mec qui méprise  le travail d'un Stéphane Guillon ca imprime la rétine.. Mais je ne regrette absolument rien c'était nécessaire de le faire ...

Je n'aime pas trop en effet cette culture actuelle du chroniqueur à tout va, de ces gens qui ne sont pas des spécialistes  qu'on entend sur tout et n'importe quoi, je préfère entendre des gens qui connaissent vraiment ce dont ils parlent.

Tu sais, j'adore le foot alors, une seule fois, pour Europe 1 j'ai accepté d'être invité dans une émission de radio où des prétendus experts parlent de foot et je me suis demandé pour le coup ce que je foutais là (rires).

Moi je sais comment on fait un spectacle  ou un disque, mais pour le reste, franchement je ne me vois pas en parler, du moins en public. 

Comme c'est la crise des médias, on a de plus en plus besoin de faire intervenir des gens qui ne sont pas spécialistes du truc, mais ce n’est pas mon truc et en effet à travers la vie Varda, c'est un peu mon coup de gueule à moi (rires) ...

En tout cas, c'est drôle que tu parles de cohérence car c'est quelque chose qui a toujours compté pour moi.

Quand j'ai commencé,  mon idée était simplement celle-là : quoique je fasse plus tard dans mon parcours artistique, je veux que cela touche un petit nombre de gens, de filles, plutôt (sourires),  pour qui, tout ce que je fais compte très fort et pour toujours parce que je resterais cohérent avec mes idées.

 

Baz'art :  Un autre contresens qu'on peut faire à ton sujet c'est aussi cette étiquette de nostalgique du "c'était mieux avant" qui te colle à ta peau depuis longtemps...Au contraire, on le voit avec ton nouveau disque et le précédent d'ailleurs ,tu t'attaches beaucoup au présent, ca doit venir de ton côté photographe, ce besoin de capturer l'instant présent, et tu reviens sur le passé pas pour le glorifier mais pour essayer de voir en quoi il nourrit l'être qu'on est maintenant, non? 

 

Vincent Delerm : Oui, parfaitement tu m'as bien décrypté  (sourires).  J'entends souvent parler de  nostalgie à mon propos mais je ne trouve pas que ça résume vraiment ce que je veux faire.

 

Ce terme implique le regret et mes chansons évoquent certes beaucoup le passé mais je ne pense pas qu’elles expriment le regret où l’idée que c’était génial et que j’aimerais le revivre. Les gens sont habitués à parler de nostalgie dès qu’on fait allusion au passé sans faire attention au sens du mot.

 

On le confond ou on l’associe souvent à la mélancolie qui est bien autre chose... 

 

Prenons un exemple concret :quand, avec Rufus Wraigwright,  dans " Les enfants pâles", je chante nos souvenirs de jeune adolescent à Montréal et en Normandie,  je raconte simplement comment on est arrivé à ce qu'on est aujourd’hui, après être passé par ça et ça, donc forcément on fait appel au passé, mais ce qui m’intéresse c’est avant tout  parler d’un parcours, d’une trajectoire.

 Pour moi, il est résolument impossible de décrire ce qu’on a sous les yeux sans évoquer ce par quoi on est passé avant...

 Baz'art : Ce qui est également passionnant quand on suit ta carrière depuis longtemps, c'est de voir comment tu te situes sur la ligne de crête entre pudeur naturelle et cette volonté de te raconter personnellement.  Je pense en particulier au morceau "Fernando De Noronha" dans lequel tu racontes un moment très intense et intime que tu as vécu avec ton fils ou à la scène dans ton film où ta compagne parle de vos enfants, on voit que tu y vas mais en même temps, ça ne reste jamais voyeuriste.

 Vincent Delerm :   C'est intéressant que tu fasses  le parallèle entre ces deux moments, car ils arrivent à peu près au même moment et dans le film dans le disque, c'est à dire quasiment à la fin.  

 Je me suis dit : "ça y est,  s'ils ont réussi à arriver jusque-là, on peut leur mettre un petit peu d’intime, ils ne partiront plus" (rires.).

 Je fais pareil dans le spectacle de la tournée qui suit cet album, je fais projeter des photos de ma compagne et mes fils, mais elles arrivent  tard dans le spectacle et  on ne s’attarde pas non plus des heures dessus.

 Non c'est vrai que cette question je me la pose assez souvent et pas que dans mes œuvres d'ailleurs.

 Je suis assez présent sur Instagram, c'est un réseau social que j'aime pas mal,  et je me demande toujours si je mets un peu de mon intimité, car je sais que les gens attendent cela aussi.

 Après il faut savoir en mettre ni trop ou pas assez,  mais c'est sûr que si tu cherches comme moi à faire résonner l'intime chez les gens, il faut bien que je parle de moi et apporte quelques souvenirs un peu authentiques.

 Maintenant, il est vrai que pour la chanson "Fernando De Noronha", je dévoile un peu de mon fils et je craignais forcément un peu sa réaction..

 

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Baz'art : Et alors, comment il a réagi, le fiston Delerm? 

Vincent Delerm : Oh, tu sais, il a pas dit grand-chose en fait.

Dans le morceau, je fais comprendre aux gens que c'est un taiseux, et c'est vrai, ce n'est pas quelqu'un qui extériorise ses émotions... 

De toute façon, je n'attendais pas à ce qu'il me dise  "papa, ton morceau était génial ",.

Quand je lui ai fait écouter une fois fini, c'était juste pour le tenir au courant que j'allais parler de lui dans l'album.

 Tu sais, leur mère et moi, on leur a tellement appris à ne pas se la raconter, à ne jamais dire à leurs camarades de classe que leur père est connu,  par exemple quand ils allaient à une sortie scolaire et qu'ils passaient devant une affiche de mes spectacles, si on leur demandait : "c'est ton père là?", ils devaient répondre :" ah non pas du tout, je le connais pas ce type". (rires).

 Bref,  ils ont vachement assimilé le truc, peut-être même trop d’ailleurs, donc, le père qui fait écouter un morceau qu'il a écrit et composé sur eux, franchement, ça ne les fait pas sauter au plafond (rires).

 Baz'art:Ah ben nous, par contre, on a sauté au plafond en écoutant cette chanson et tout "Panorama" d'ailleurs, et on te le dit bien volontiers (rires). Merci cher Vincent pour cet échange et à très vite j'espère! 

 Vincent Delerm : Merci alors à toi aussi ! Et oui à très vite,  et peut être au 11 mars prochain, alors, il parait que je reviens sur Lyon chanter à la Bourse du travail (sourires) ... 

 

Propos recueillis le 13 novembre 2019 à Lyon 

Merci à Tôt ou Tard.