5261042La Cravate est un film écrit d'avance : il fait le récit de l'ascension de Bastien Régnier, jeune militant au sein du Rassemblement National, ex-Front National, durant la campagne des présidentielles 2017.

Les réalisateurs Mathias Théry et  Etienne Chaillou  - qui avaient marqué les esprits en 2016 avec  La sociologue et l’ourson -  ont tiré un livre de cet itinéraire qu'ils remettent à Bastien pour que celui ci le lise face caméra et qu'il en valide le contenu.

Cet ouvrage de pur littérature, au passé simple désuet, détonne dans le dispositif documentaire de La Cravate, transformant Bastien Régnier en Rastignac bleu Marine.

Du collage d'affiches au lancement de la chaîne Youtube de Florian Philippot, de la permanence miteuse d'Amiens, accolée à une boucherie Halal, aux salons ouatés de la capitale, le jeune homme connaît évidemment son parcours.

Seulement, il y a un hic, un lourd secret chez le militant au cheveux ras et au cou épais, qu'il a livré aux réalisateurs pendant les entretiens qui ont servis de support au film, une fêlure qui renverse le récit et la forme avec lui.

Dès lors, aux lignes compilées dans l'ouvrage soigneusement relié succèdent des notes raturées, corrigées et des annotations qui les submergent en rouge d'une écriture pressée. Écrit d'avance ? Pas si simple.

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Bastien Régnier est donc le personnage d'un roman d’initiation intitulé La Cravate. Désireux de défendre ses convictions politiques, le jeune premier est poussé dans les salons par sa hiérarchie, où adjuvants et opposants flaubertiens défilent : l'ami blasé par un succès fulgurant, les figures d'importance nimbées d'une aura mystérieuse et de médiocres intrigants qui rivalisent de coups bas pour se faire une place à leur côté. Mu par son ambition naïve, l'encarté poupon découvre, effaré, un panier de crabes immonde.

Enfoncé à mi-mollet, il refuse de faire un pas de plus, au risque de se corrompre tout à fait. Vu son passé, entaché d'une erreur de jeunesse à laquelle l'a conduit le désespoir, il ne peut de toute façon pas se le permettre. Voilà le hic. En s'exposant d'avantage, il prendrait le risque d'être mis à mort par un journaliste ou un opposant un peu trop curieux.

Alors il reste dans l'ombre de l'ami blasé, étoile dont la lumière ne cesse de gagner en intensité dans la constellation brune.

La forme littéraire de La Cravate, d'abord étonnante, prend son sens à mesure que le récit avance et se tord.

La littérature permet la fabrique d'un personnage aux multiples nuances et recoins qui se demande sans cesse s'il est « un salaud », « un connard ».

Les réalisateurs, qui ne cachent pas par ailleurs leur opposition au parti d'extrême-droite, ne tranchent pas. Au lecteur-spectateur de le faire.

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Suivant la logique du roman d'initiation, c'est tout le milieu dans lequel Bastien Régnier évolue qui est embrassé d'un coup d'œil, en même temps que son destin. Ce milieu, c'est celui d'un parti autrefois détestable en passe de devenir, sinon respectable, au moins fréquentable.

Par le coup de force de la « dédiabolisation », le Rassemblement National, aux portes du pouvoir, s'achète une image, à laquelle il est précisément réduit par les réalisateurs.

En effet, à de rares exceptions près, seuls Bastien et son histoire sont entendus, tout le reste étant rendu muet : les cadres s'agitent sur les estrades, la cheffe dans des zéniths pleins à craquer dans un silence troublant.

À travers le récit de Bastien que la voix-off égrène, on comprend tout le reste, tout ce qui ne relève pas de la communication, des éléments de langage et des effets de manche, on comprend ce qu'est le ravalement de façade à l'œuvre dans l'ancien Front National fondé par Jean-Marie Le Pen. Délestée de son verbiage marketing, la si chère image, éclairée par l'itinéraire de Bastien Régnier, dit autre chose. Les silences parlent, les regards dévoilent.

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Avec La Cravate, Mathias Théry et Etienne Chaillou font une percée spectaculaire au cœur du parti Rassemblement National, se servant d'une arme dérisoire, la littérature, et d'un personnage pathétique, Bastien Régnier. La forme, remarquable, permet d'accéder au fond d'un parti obsédé par son entreprise de dédiabolisation.

En se focalisant sur un militant qui, tel un fanatique oublieux de son être, opère le sacrifice qu'appelle ses supérieurs, le film met à jour la logique à l'œuvre au sein d'un parti qui mute, qui mute... tout comme ses cousins européens. La Cravate est ainsi un film brillant, autant comme portrait intime que comme essai politique.

 

 

La Cravate de Mathias Théry et Etienne Chaillou, en salles le 5 février 2020, Nour Films