Le baiser Sophie Brocas ( 5/02/2020; J'ai Lu )

 lebaiser

« Elle vit dans le long bloc un poème résolument moderne, une déclaration d’amour à la vie, à l’ardeur, à l’union. Elle fut frappée par cette sculpture naïve, presque enfantine, ou brute dans son rendu, qui vous pénétrait instantanément du sentiment de la passion absolue. On était loin des visages éplorés, des drapés, des tourelles, des ferronneries. On était dans un ailleurs, celui des êtres liés par l’indicible des sentiments. Camille prit le temps d’observer chaque détail. C’était un bloc carré, trois fois plus haut que large. Un bloc de calcaire gris un peu grossier parsemé d’éclats noirs. Les amants y étaient pris entiers. Nus. Enlacés étroitement. Fondus l’un d’en l’autre. »

  Une jeune aristocrate russe, exilée pour sympathie socialiste, doit se refaire une santé morale chez une vieille tante.

Même petite nièce du grand Léon Tolstoï, une jeune aristocrate russe doit attendre sagement un bon parti qui lui fera de beaux enfants. Mais nous sommes à Paris au début du XXe siècle  et à Paris, dans cette époque en plein bouleversement, une jeune fille bien née peut prendre des cours à la facultés auprès d’un séduisant médecin, une jeune fille bien née peut même fréquenter les artistes modernes et tomber amoureuse d’un sculpteur dont tout le monde parle. Mais cela la vieille tante ne le sait heureusement pas.

Paris 2017. Camille Ravani, avocate d’affaire talentueuse se retrouve avec un drôle de dossier. Son voisin, directeur des cimetières de la ville de Paris lui expose un problème qui lui tient à cœur. Une statue sur le caveau d’une jeune femme morte en 1910, risque d’être descellée et envoyée en Roumanie.

Même si la statue est signée Brancusi, le pionnier de la sculpture moderne, et peut se négocier entre 20 et 30 millions de dollars, cette affaire est très loin  des dossiers internationaux qu’elle traite habituellement. Mais c’est sans compter la puissance de l’art et le romantisme niché dans le cœur de cette célibataire endurcie. Le baiser de Brancusi vaut bien que Camille fasse une pause dans sa carrière, quitte à chambouler toute sa vie.

Ecriture claire et précise, d’une époque à l’autre, rapidement le lecteur, en empathie totale avec Tania et Camille, ne peut plus quitter les deux héroïnes. «  Le diable c’est la contingence, le beau c’est l’essence » disait Brancusi.

Romantique, féministe, historique et …juridique,  ce roman de Sophie Brocas est totalement passionnant.


https://www.jailu.com/Catalogue/litterature-francaise/le-baiser

 2/ Le discours, Fabrice Caro ( Folio: 6/02/2020)

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"Et je réalise tout à coup l’incongruité de ma ponctuation : pourquoi un point d’exclamation à la fin de bisous ? Pourquoi cet emballement soudain ? Ce point d’exclamation délivre un message inverse à celui souhaité : ce point d’exclamation est une demande, une supplique, un cri de douleur, il mendie une réponse, il quémande de l’amour, c’est de la ponctuation de genou à terre, il hurle Sonia, bordel, qu’est ce que tu fous ! Réponds-moi ! Tu vois pas que je suis malade de chagrin, que je n’y arrive pas sans toi, que tout est vide et fade et sans le moindre sens. Il se veut festif et léger mais il n’est que larmoyant et inquiet."

Deuxième roman de Fabrice Caro dit Fabcaro, connu au delà du cercle des initiés depuis le triomphe de sa BD,  bientôt adapté au cinéma, "Zaï Zaï Zaï Zaï" (publié chez 6 pieds sous terre, 2015, 250.000 exemplaires vendus),   "Le discours" est un des bijoux littéraires de cet automne littéraire qui fait assurément du bien, vu les sujets toujours très sombres et très noirs qui ornent les bacs de ventes des librairies .

Ce roman Fabrice Caro inaugure la nouvelle collection Sygne, de Gallimard, lancée pour accueillir des auteurs venus d'autres horizons que la littérature et par la même nous fait découvrir une facette toute autre de l’auteu: si une grande  partie de son humour est intacte, le cynisme disparait au profit d'une mélancolie tenace et évidente.

Unité de temps, unité de lieu, unité de décor : , tout dans le Discours se déroule dans la tête du personnage principal,au rythme tumultueux de la pensée du personnage , le même jour, dans un même lieu, au cours d’un repas familial.

Le point de départ de l’histoire ? Une demande de discours à Adrien, le personnage principal et le narrateur, de la part de son futur beau-frère pour le mariage de sa soeur. Comme Adrien est plutôt un « looser » l’idée de parler en public le plonge dans un grand désarroi, début d’un monologue intérieur qu’on imagine très bien façon stand up.

Adrien n’attendrait pas désespérément le SMS de sa petite amie Sonia, qui lui a imposé « une pause », son regard sur son environnement serait moins sévère. Mais là tout l’agace, tout le déprime et c’est très drôle .

Le discours de Fabrice Caro aurait pu tomber dans un certain cynisme car il se moque de pas mal de conventions mais le roman fourmille de petits détails qui montre la tendresse sous le regard mordant et ce sens aigu de la formule absolument formidable de Fabcaro.

"La descente du « Mon cœur d’amour » à Adrien est une piste noire verglacée qu’on descend sur les fesses, sans pouvoir rien faire d’autre qu’attendre d’être en bas, passif et résigné.""Le discours" peut se lire comme une pièce de théâtre aux allures de one-man-show, où l'on rit énormément et qui est traversé par une forme de mélancolie , qui parle de malentendus avec nos proches et de désilusions , et cet égocentrisme et individualisme qui est le mal de notre époque.

  Adrien, génial anti héros du quotidien nous réjouit et nous ravit .tant l’auteur maitrise l’art de la chute et des situations absurdes...

 

3/ L'amour harcelant, Elena Ferrante ( Folio, février 2020)

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Premier roman d'Elena Ferrante, L'amour harcelant n'a pas l'ampleur de la saga qui l'a fait connaitre en France. N'empêche qu'il ne m'a pas fallu beaucoup de pages pour que je sois scotchée par sa plume.
Delia, le personnage principal, apprend que sa mère Amalia, a été retrouvée morte, noyée. Elle se demande alors ce qu'elle savait réellement sur cette femme avec qui elle a pris ses distances. Elle part à sa rencontre en retournant sur ses traces (les rues de Naples, l'appartement où elle vivait, l'atelier de son père) interrogeant ceux qui l'ont côtoyé.
J'ai aimé revenir dans ce Naples crasseux, bruyant, suranné (un ascenseur avec une banquette à l'intérieur, les vieux trolleys).
J'ai aimé les rêves entremêlés de souvenirs de Delia et cette atmosphère mystérieuse qui plane autour de la vie d'Amalia.
J'ai aimé la puissance des images qu'Elena Ferrante (et son traducteur Jean-Noël Schifano) a fait naître sous mes yeux au fil des pages (la voisine derrière la chaînette, le cinéma en plein air..), cette capacité à suggérer combien le passé peut nous peser et nous tourmenter.
Face à la violence des hommes et en particulier à celle de son père qui ne supportait même pas que sa femme rit, j'ai eu le sentiment que Delia n'a jamais réussi à se définir autrement que par rapport à sa mère mais comment grandir quand on vit avec la crainte permanente des coups qui pleuvent ?
Le terme est fort mais il y a dans l'écriture d'Elena Ferrante quelque chose qui me subjugue et en refermant ce livre, j'ai immédiatement pensé " à quand le prochain ?".