Tout le monde vous le dira depuis la fin de semaine dernière et le confinement généralisé que la lutte contre le Covid 19 impose: à l'heure où les cinémas, les théâtres, les salles de concert et tous les commerces physiques ferment,  il est  plus que jamais temps de lire des livres et de tenter de s'évader du mieux possible.

Après les éditions 10 18 qu'on a eu envie de mettre en valeur vendredi dernier, zoom en ce  nouveau vendredi, mais premier depuis le confinement général sur une autre maison d'édition en poche, particulièrement prolixe en épatantes parutions ..

Il s'agit de Folio avec trois romans qui viennent de sortir,  et notamment deux sur trois qui sont des polars, histoire aussi d'oublier un peu que le prochain quais du polar ne pourra avoir lieu..

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1/ L'usurpateur Jorn Lier Horst (6 février)

G03898«  Il arpenta la pièce avant de s’arrêter devant la fenêtre et de coller sa tête contre la vitre froide pour tenter de mettre de l’ordre dans son esprit. Son regard s’attacha au ferry du Danemark qui glissait sur le fjord sombre. Cette affaire avait un coté effrayant. Qu’il n’avait pas connu par le passé, qui le faisait se sentir comme un enfant qui ne voyait rien dans le noir, mais qui savait qu’il y avait quelque chose. »

 Line Wisting, jeune journaliste, veut réaliser un reportage sur un homme d’une soixantaine d’année découvert, quatre mois après sa mort, devant sa télé allumée dans son petit pavillon de banlieue. Un beau sujet pour l’édition du week-end du quotidien d’Oslo. Comment peut-on être si seul et oublié de tous qu’il faut plusieurs mois pour que l’on s’aperçoive par hasard de votre mort ?

La solitude ce n’est pas d’être seul, c’est de n’avoir personne qui vous manque. Line est d’autant plus touchée par cette triste histoire que cet homme solitaire habite Stavern  dans le quartier de son enfance, tout près de chez William son père, lieutenant de police de la petite ville balnéaire.  

William Wistling lui, n’est pas vraiment content de l’arrivée impromptue de sa fille, chérie certes mais journaliste et un peu fouineuse. La découverte du cadavre en décomposition d’un citoyen américain, dans un bois de sapin  près du lac Farris, a tout de l’enquête très compliquée, d’ailleurs ce n’est pas pour rien que des agents du FBI débarque en Norvège. Wisting père et fille mènent l’enquête.  

Un bon vieux serial-killer à l’américaine s’invite dans le polar polaire. Ecriture efficace, chapitres courts, effets cinématographiques assurés, « L’usurpateur » rempli son contrat de page-turner.

Mais quel dommage qu’en chemin Jorn Lier Horst oublie le sous-texte sociologique qui faisait la force de « Fermé pour l’hiver » son premier roman. Il faut bien reconnaitre que le point de vue et l’angle de narration de l’enquête journalistique et policière créent une originalité bien venue dans le déroulement du récit, mais on reste un peu sur notre faim devant cette énième histoire de tueur en série.

Bref un polar à conseiller prioritairement aux amateurs purs et durs du genre .

 

2/ Alice Mc Dermott, La neuvième heure (19 mars)

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 « Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une bénédiction – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave – mais une bénédiction rare à tout le moins. Elle dit, Même un bon mari est capable d’épuiser sa femme. Elle dit, Même une bonne épouse est susceptible de se transformer en sorcière ou en poivrote ou, pire, en bébé ou invalide, afin de tenir son très bon mari à l’écart de son lit. »

Annie, une jeune veuve enceinte est recueillie par sœur Lucy. La jeune femme pourra élever son bébé en sécurité en échange d’un travail à la buanderie du couvent. La vie est dure pour une mère sans mari dans la grande ville.

Des vies minuscules au début du XXe siècle à Brooklyn.

De minuscules existences en suivant les tournées et les pas des petites sœurs de pauvres de l’ordre de la Miséricorde. Une saga familiale, un récit d’apprentissage, un roman historique sur la petite communauté catholique irlandaise de New-York, « La  neuvième heure » est tout cela à la fois.

 Sur le papier c’est presque un pari impossible. Raconter une ville et un quartier à travers la vie d’une génération de nonnes. Tout un univers de solitude et d’abnégation pour retracer  une époque. Le pari est largement gagné.

Alice McDermott est une brodeuse de phrases, chaque chapitre, qui sont autant de nouvelles, est un minutieux travail d’observation. L’écrivaine tisse un formidable ouvrage qui parle de la douleur d’être femme dans un monde de pauvreté.

Un passement solide et beau composé du fil précieux de plusieurs destins humains. De petites histoires de l’Amérique qui assemblées fabriquent une grande et belle histoire de l’humanité. 

 3/ Sebastien Gendron, Révolution (12 mars)

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« Mais si Georges regardait les choses en face, il admettrait qu’ainsi va sa vie. Il s’adapte à tout, fait toujours le contraire de ce qu’il désire vraiment, tout ça juste pour qu’on l’aime, juste pour qu’on le trouve sympa, juste pour se faire une place dans cette humanité détestable dont il sait pourtant qu’elle vomit les tièdes tels que lui, c’est-à-dire les types sympas toujours prêts à rendre service. »

Mais Georges aujourd’hui, sans le faire exprès et sur un malentendu, a tué le parrain du coin. Il lui faut changer d’air, en chemin il rencontre Pandora une conductrice d’engins de chantier qui veut faire la révolution.

Le geek et la pasionaria, Bonnie and Clyde des lendemains qui chantent, ces deux-là n’auraient jamais dû se rencontrer mais ensemble ils vont essayer d’allumer le grand soir.Bon d’accord, dans la France des départs en vacances, mobiliser les foules c’est pas du gâteau.

Pandora et Georges vont devoir gérer entre autres, un quarterons de CRS qui se prend pour le GIGN, une journaliste free-lance, des beaufs en camping-car, un tueur à gage afrikaner, et Voyelle un golem bas du front, qui voue à Georges un attachement particulier.

Le grand embouteillage révolutionnaire peut commencer. Avec ce roman drôle, foutraque, ironique et tendre, Sébastien Gendron aime ses personnages et en fait des héros du quotidien. Il connait le cinéma, il sera question de Sidney Lumet, de Robert Redford, de Stanley Kubrick  Tim Burton ou Luc Besson entre autres.

La bande son n’est pas mal non plus : un peu de Lennon, de Dylan, de Chico Buarque ou de Billie Holiday… son roman ne ressemble à rien de connu.

En donnant la parole à deux invisibles, le romancier parle de notre époque avec lucidité et désenchantement mais toujours avec le sourire.