Une grande fresque palpitante et follement romanesque de l’Amérique

manhattan beach

« Les costumes de son père étaient toujours accrochés dans sa penderies, les revers nets, les épaules brossées, les cravates peintes renforcées par des baleines. On aurait dit les complets d’un homme qui allait revenir les mettre à tout moment. Il avait laissé une enveloppe d’argent et le livret d’un compte dont sa mère ignorait l’existence. Au début, ces préparatifs leur avaient fait croire à un déplacement plus long que d’ordinaire : il avait commencé à voyager pour son travail. Pendant des mois, son absence était restée vivante et fugace, comme s’il avait été dans la pièce dans la pièce voisine, ou au bas de la rue. Anna l’avait farouchement attendu. Elle s’asseyait sur l’escalier de secours, s’écorchant les yeux sur le trottoir, s’imaginant le voir – dans l’espoir que cela le forcerait à apparaitre. Comment pouvait-il  rester loin d’elle alors qu’elle l’attendait avec une telle ardeur ? »

Pour payer un fauteuil roulant à une de ses filles handicapée, Eddie Kerrigan, un bon père de famille irlandais,  devient commercial pour Dexter Styles, un gangster qui règne sur le racket des machines à sous de tout le comté. Sa disparition brutale laissera  sa femme et ses filles dans une totale incompréhension.

Dix ans plus tard, alors que la seconde guerre mondiale fait rage, Anna sa fille ainée deviendra  la première femme scaphandrier dans le port de New-York.

C’est une saga familiale, une description attachante de la vie à Brooklyn dans les années trente, on serait presque dans « Radio Days » de Woody Allen.

C’est un roman de gangster, mafieux élégant flirtant avec la respectabilité et la haute finance, trahison, syndicat et seconds couteaux, nous voilà dans le film «  Sur les quais » d’Elia Kazan.

C’est un roman d’aventure, longue traversée sur de longs paquebots de la marine marchande avec bosco taiseux et vaillants soutiers, Jennifer Egan, Prix Pullitzer avec l'éblouissant qu'avons nous fait de nos rêves, devient écrivaine voyageuse.

C’est un roman historique très documenté qui décrit méthodiquement le quotidien du port de New-York au début des années quarante.

C’est un roman féministe racontant les combats d’une jeune femme assoiffée de liberté, que ce soit dans les ateliers de la Navy, en participant à l’effort de guerre, ou les clubs enfumés de Manhattan, comme dans son apprentissage de plongeur (plongeuse)sous-marin dans les eaux sombres du port.

 « Manhattan Beach » est tout cela à la fois, mais c’est surtout une grande fresque de l’Amérique, intelligente, palpitante et follement romanesque.

Manhattan Beach , Jennifer Egan ,parution chez 10/18: : 05/09/2019

 

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On en profite pour signaler que juste avant le confinement, soit  le 5 mars dernier, Les éditions Robert Laffont qui avaient édité Manhattan Beach en grand format avaient pour la première fois publié en France, Ville éméraude,  le recueil de nouvelles qui avait fait connaitre la romancière aux USA en 1993 où elle faisait une entrée remarquée et remarquable avec ce recueil de nouvelles très différentes dans la forme mais toutes autour de la solitude et du désir qu'on a au fond de soi..