On ne l'apprendra à personne : les livres de poche se dévorent l'été. Et même en cet été 2020  forcément singulier, on continuera de conseiller ce plaisir de lecture à la fois  peu onéreux et pratique à emporter avec soi dans nos vacances moins loin mais tout aussi salutaires que les précédentes.

Sélection  évidemment non exhaustive en ce premier vendredi lecture des vacances de nos coups de cœur parmi les dernières sorties en poche.

 1/Le nouveau, Tracy Chevalier ( Points) 

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 "Quand Dee.-quel merveilleux hasard qu'elle aussi, on l'appela par la première lettre de son prénom-- releva les yeux, Osei sentit son corps s'embraser. Elle avait les yeux marron : le brun clair et liquide du sirop d'érable. Pas le bleu qu'il avait vu dans tant de cours d'école, le bleu des ancêtres anglais, écossais, irlandais, le  bleu de l'Allemagne et de la Scandinavie. Le bleu des Européens du Nord venus s'installer en Amérique, qui avaient conquis les yeux bruns des Indiens et importés des yeux noirs d'"Afrique pour faire leur travail à leur place."

Peut être connaissiez vous Tracy Chevalier pour ses romans historiques et ses portraits de femmes ? Suite à une commande éditoriale (transposer un classique de Shakespeare dans le monde contemporain à savoir ici Othello), l'auteure opère un virage à 180 degrés avec Le nouveau.

Elle nous raconte en effet l'arrivée d'un jeune garçon noir, Osei, dans une école où il n y a que des blancs dans les années 70 à Washington (en reprenant les codes d'une tragédie, unité de lieu, de temps, nombre d'actes).

La société est vue à travers le prisme d'une cour d'école avec ses lois, ses règles tacites, sa hiérarchie.

Tracy Chevalier explore ici le thème de la "différence" sous ses différentes facettes.

Si la maturité intellectuelle et sensuelle m'a paru en décalage avec l'âge supposé des élèves (CM1/CM2), Le nouveau dévoile par les réactions que suscite l'arrivée de cet élève noir, les visages multiples du racisme ordinaire.

Quant à Dee, elle tombe sous le charme de ce nouveau et leur coup de foudre naissant donne lieu à des passages lumineux  "

"Le nouveau"  suscite forcément des questions : est ce qu'un enfant est raciste parce que ses parents le sont ? Sur quoi le racisme repose ? On a souvent brandi la bêtise comme réponse mais aujourd'hui tout le monde va à l'école et Christine Taubira est comparée à un singe sur Twitter.

Dans le nouveau, un enseignant sous le coup de la colère finit par lâcher "ils sont tous comme ça". Est ce que de manière primaire l'être humain a peur de la différence ? 

Si on se doute que l'histoire va mal tourner, Tracy Chevalier instille une tension croissante et nous cueille avec une fin glaciale.

2/ Jón Kalman Stefánsson  ; D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds ( Folio)

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"Mais ainsi va la vie : ce qui a un sens pour l'un n'est que vacarme et gâchis pour d'autres. Il est difficile de trouver un équilibre en ce monde et il semble hélas que nous soyons toujours loin de nous comprendre."

Ah là là comment ne pas parler de Jón Kalman Stefánsson sans s’emballer totalement. Il a une écriture tellement singulière, poétique, magnifique !

Il a le talent de nous parler de tout : l’amour, la vieillesse, la mort, l’amitié à travers l’histoire d’un homme Ari qui revient dans le sud ouest de l’Islande, une région particulièrement rude. 


Tout le roman navigue entre présent et souvenirs et c’est à la fois beau et sombre, drôle et mélancolique.

Je l’ai lu très doucement car Jón Kalman Stefánsson est un poète, il écrit de longues phrases comme pour ensorceler ses lecteurs, les prendre dans ses filets et les rendre quasi amoureux (ça marche). Pour moi, cela serait un non sens de lire ses livres très vite, on perdrait une grande partie de leur saveur.

Comme pour Asta, ce n’est pas un coup de cœur (et si vous me lisez souvent vous constaterez que le coup de cœur est déjà rare) , c’est un coup de foudre 🌩

D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds est ce  genre très rare de livre qui, en dehors de toute scène triste, me met la larme à l’œil, parce nne par son universalité et sa poésie. 💦


Merci Jón Kalman Stefánsson d'écrire et Éric Boury pour si bien le traduire. 💦

3/Jean- Baptiste de Froment, Etat de Nature ( Points)

 

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" Il se pouvait que, aussi haut qu'il fut placé aujourd'hui dans la hiérarchie de l'état, il se révela plus faible que l'enfant qui vient de naitre incapable de venir au bout du moindre avorton, le pion damné par des politicards de troisième division."

 

 Dans une France qui ressemble un peu à la notre sans l'être tout à fait, Claude , deuxième personnage de l'état, se réveille un matin avec cette idée : est-ce que mon heure n’est pas venue ? Il se lance  alors à la conquête du pays, par un premier geste anodin, censé lui attirer les sympathies d’un baron de province : il retire son poste à une jeune préfète, Barbara. Ce faisant, il embrase un petit département oublié, la Douvre, pour qui c’est l’humiliation de trop. Paris, encore une fois, aura voulu écraser le pays ? Le pays, en retour, se soulève !. Peuple contre élite. Quand retomberont les cendres, qui sera à la tête du pays ?

La littérature française continue de s'inspirer de la politique française actuelle, avec une fable politique dont les ressorts peuvent facilement être trouvés dans notre République actuelle.

 Le premier roman de Jean-Baptiste de Froment, État de nature - France qui n’est pas notre France mais lui ressemble fortement,  est l'oeuvre d'un   habitué de la politique car il a été lui même conseiller de Nicolas Sarkozy et   élu de la république 

 Une fiction proche de la réalité qui nous plonge ainsi dans les sales combines, coups bas, et échauffourées  des politiques avec  cette uchronie originale (la Douvre. ce département dont le projet de fusion avec un autre département met le feu aux poudres,  n'existe pas ) passe par une France imaginaire pour peindre avec justesse un pays proche de l'implosion ( cqfd!)

 Une immersion dans les  méandres du pouvoir,  drôle et instructive, qui amène à une réflexion passionnante sur notre société.

 Ce "House of cards" littéraire est une belle méditation sur le pouvoir, avec des personnages  d'élus plein d'ambition et de  cynisme, et cette formidable et drolatique galerie de portraits, fait beaucoup penser à des personnalités qui collent vraiment à notre actualité.

 De Froment évite la plupart du temps la caricature, et sa plume, vive et  énergique parvient à poser un regard mi amusé, mi tendre sur ces personnages un peu pathétiques mais finalement tellement humains. 

 4 Piranhas , Roberto  Saviano ( Folio)

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 "On pense toujours que les armes sont pour les adultes, mais plus jeune est la main qui manipule le chien, le chargeur et le canon, plus le fusil, la mitraillette, le pistolet ou même la grenade est efficace."

 Pour ses premiers pas dans la fiction,  Roberto Saviano l'auteur du mythique Gomorra  plonge le lecteur dans une  histoire largement inspirée de faits authentiques, contrairement à ce que me et l'auteur en exergue dans sa préface (tout ça n'est que de la fiction, ça n'a aucun rapport avec des personnages existants) et montre que l'auteur  n'en a pas fini avec la Camorra , la mafia calabraise qui étaient les "héros " de Gomorra et utilise tous les témoignages qu'il a pu recueillir avec elle pour nourrir une fiction  particulièrement dense.

"Piranhas" raconte l'histoire d'un gang adolescent (baby-gangs) qui se met à conquérir la ville de Naples,   avec des objectifs bien précis, vendre de la coke et tuer tous ceux qui se mettent en obstacle à leur empire, leurs modèles étant les parrains de la Camorra.

Et le personnage principal,c'est le leader du gang, Nicolas, 14 ans au début de l'histoire, un malfrat pré pu bère qui n’a qu’une ambition : régner sur Naples.  un Nicolas- on pense forcément au prince de Machiavel avec ce prénom qui est tout sauf anodin-  dont l'ascension sera fulgurante et forcément violente . Deux seules  valeurs animent Nicolas et son gang : l’argent et  surtout au delà de tout,  le pouvoir.

Une ascension que  Saviano raconte tambour battant. Ces gamins redoutent plus que tout de mener la vie ordinaire de leurs parents, . s’extraire d’une vie moyenne pour embrasser la vie à pleines dents, comme le font les riches et les puissants sur Snapchat et Instagram.

Si Saviano a mis  de coté la forme documentaire pour tenter de se mettre totalement dans la tête de ses enfants, et donner un peu d'universalité à ces enfants par le prisme de la fiction, il reste fidèle à un style très sec, frontal, sans lyrisme ni emphase .De ce fait, son  roman parvient tout à fait à se mettre à la place des enfants, d'incarner, de vivre à l'intérieur des enfants.

 "Piranhas" est aussi comme les précédents ouvrages de Saviana le portrait saissisant et terrifiant de Naples, ville  qui favorise l'éclosion d'une violence dès les premières années de sa naissance  : une cité toujours dans le conflit où deux camps se forment très vite "les baiseurs et les baisés", sans qu'une troisième voie soit possible.

Grace à sa méthode basée sur une étude poussée des mafias  et son  écriture rapide et rythmée, Piranhas se lit avec passion, malgré un regard parfois  complaisant de l'auteur  sur la description des meurtres gratuits commis par ces baby gangs, et un coté nihiliste, sans espoir de ces jeunes.

5/  Sauvage; Jamey Bradbury (Gallmeister/ Poche)  

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 " Pour nous, tout tournait autour des chiens, dans l’image d’Avant. Une cour grouillant de chiens, Papa occupé à réparer un traîneau, Maman debout devant la cuisinière, occupée à faire mijoter une marmite de restes de morue et de suif de bœuf à verser sur les croquettes. Occupée à préparer des sacs pour les arrêts ravitaillement. À coudre des chaussons pour les pattes des chiens."

Tracy, 17 ans, vit dans une maison isolée au coeur de la forêt en Alaska avec son père et son jeune frère.

Son père est un musher reconnu ; sa mère, personnage mystérieux et taiseux qui disparaît une nuit, en bord de route, gouffre d’incompréhension dans l’adolescence de Tracy.

L'adolescente rebelle se retrouve exclue de son établissement scolaire suite à une bagarre. Le roman e Jamey Bradbury bénéficie d'un décor formidable,  et nous plonge en immersion totale dans  cette famille de mushers au cœur des forêts sombres d’Alaska.

La nature aussi impitoyable que majestueuse-comme souvent dans les romans de Gallmeister n 'a pas fini d'alimenter la grande littérature ce qui est assurément le cas ici !  

Dans ce premier roman, Jamey Bradbury révèle une plume assez épatante, toute en  tension contenue jusqu'à un dénouement assez déchirant !