On a rencontré la semaine passée à Paris le réalisateur Rodrigo Sorogoyen, dont le beau "Madre" (voir notre chronique ici ) est visible en salles depuis mercredi dernier  .

On l'a passé au crible de nos questions et voici ses  passionnantes réponses : 

 
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   Baz'art : Bonjour Rodrigo.. J'ai cru comprendre qu'il n'y aurait pas eu "Madre", le long  métrage sans "Madre", le court. Pouvez- vous  pour commencer cette interview, nous en dire plus sur ce court métrage que vous avez réalisé pas forcément au début de votre carrière, contrairement à ce qui se fait normalement ?

Rodrigo Sorogoyen  : En effet , Madre le long-métrage est la continuation d’un court-métrage que j'ai réalisé en 2016, soit pile poil entre  mes deux longs métrages Que Dios Nos Perdone et El Reino. .

Vous avez raison : en général, on tourne un court métrage au tout début de sa carrière,  un peu comme une carte de visite pour prouver ce qu'on sait faire, et pas après le troisième long comme je l'ai fait .

Mais j'avais cette possibilité de financement pour ce projet là et si vous connaissez un peu les réalisateurs vous savez que quand on est un réalisateur, on veut tourner tout le temps (sourires) en tout cas, on veut raconter des histoires le plus possible , je ne pouvais  donc passer à coté de cette possibilité ..

Le film a connu un bien beau succès pour un court il a été ,nominé aux oscars, récompensé par le Goya du meilleur court-métrage de fiction et qu'il a du passer par une bonne soixantaine de festivals internationaux où il a souvent été récompensé.

Et on s'est rapidement dit que ca pouvait être un point de vue formidable pour une longue histoire . 

Baz'art : Et ce court métrage était également l'occasion d'un très beau défi technique avec ce formidable plan de séquence qu'on peut le voir dans Madre puisque le court y est présenté en début de film, non?

Rodrigo Sorogoyen  : Tout à fait ; il y avait aussi ce défi de raconter une histoire avec un simple plan séquence de 18 minutes,  c'était un vrai challenge qui nous motivait beaucoup.

Tourner en un seul plan était la vraie plus value du projet  : le spectateur est  ainsi plongé dans l'appartement, avec cette mère éplorée au bout du film. On a fait en sorte qu'à chaque seconde qui passe, c’est une seconde de tragédie et de tension en plus.

J'aime bien le langage cinématographique qu'apporte le plan séquence, c'est pour moi la meilleure imitation de la vie.

Cependant, il faut que celui ci soit totalement au service d'une narration et pas totalement gratuit comme il peut l'être à mon sens dans le "Birdman" d'Innaritu, pourtant incroyable en terme de prouesse technique. 

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Baz'art : Et comment concrètement,  on travaille sur la prolongation  d'un court de 18 minutes à un long qui raconte la même histoire mais de façon totalement différente?

Rodrigo Sorogoyen  : Il faut savoir que ce court métrage n’est que le point de départ de cette histoire, il fallait imaginer ce qui pouvait se passer dix ans après avec pas mal de zones d'ombres dans la narration.

 Après El Reino, un flm éprouvant qui nous avait laissé un peu exsangue mais qui en même temps nous donnait envie d'enchainer de suite quelque chose, je me suis posé longuement avec  Isabel Peña, ma co-scénariste attitrée,  qui a travaillé sur tous mes longs mais pas sur mon court Madre.

Très vite, on a pensé à faire la continuation de notre court car on avait le sentiment de ne pas avoir tout dit de cette histoire  la première fois . 

Mais très vite aussi, on s'est dit qu'on n'allait pas cibler notre scénario sur l'enquête de la disparition du gosse

On a considéré que, beaucoup d'autres cinéastes ont déjà traité cette histoire, souvent de très belle façon et que cela n'avait pas d'intérêt de refaire ce même genre de films.

On s'est rapidement accordé sur le fait d'aborder ce film par le biais d'un portrait de femme, celui de cette mère, fortement ébranlée par la perte de son enfant qui trouve un adolescent qui ressemble beaucoup à son fils.

Elle a vite accepté le postulat et on a commencé à écrire sur cette base là. Il se trouve qu’on a trouvé une alternative différente et valable à ce court métrage . 

Si cela n’avait pas été le cas, je vous assure que je ne me serai pas lancé dans cet aventure.

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 Baz'art : Mais ce qui est étonnant avec votre film c'est que non content d'aborder  ce traumatisme liée à la disparition d'un enfant, Madre joue avec les genres et les histoires,  car c'est aussi une histoire d'une relation assez difficile à définir, entre l'amour et la relation filiale, entre cette mère et cet adolescent qui lui rappelle son fils, non? 

Rodrigo Sorogoyen : Oui , je comprends votre point de vue, mais j'avoue que ce n''est pas vraiment dans ma nature de rationaliser et d'étiqueter ainsi  les choses ..

Avec Isabel, nous avons évoqué ensemble les différentes pistes que cette histoire pouvait entrainer  et forcément on naviguait entre le  thriller, le drame psychologique et  intime, l'histoire d'amour un peu transgressive, la chronique d'un lien maternel, mais il était impossible pour nous d'enfermer le film et l'intrigue dans un cadre bien précis...

 En l'écrivant et même en le tournant on avait beaucoup de mal à indiquer  de quel genre précis relevait ce film.

Chaque fois qu’on pensait savoir, on se rendait compte que finalement on tombait à côté ( rires)..

Baz'art : Et c'est si difficile que cela de faire un film qui ne réponde pas vraiment à un genre précis?

Rodrigo Sorogoyen  : Ah vous ne pouvez pas vous doutez à quel point.

C'est surtout  vrai en Espagne, je pense, où le formatage est prégnant et où tous les films semblent être très ciblés sur un genre précis.

 Chaque fois que tu fais un film qui mélange plusieurs genres,  il est vu comme un truc hybride qui sort trop des codes pour convaincre

Nous, c'est sur qu'on voulait contourner cela et faire un trois en un voire plus;  un genre de  “drame romantico-thriller" un truc comme cela en tout cas ( rires). 

 Ce qui nous importait ici avec cette histoire, contrairement à mes précédents films, qui suivaient une ligne de crète bien précise, c'est l'immense liberté qu'il laissait transparaitre..   

C’est vraiment  stimulant aussi de découvrir comment le film va évoluer et de voir comment il va prendre un chemin différent que ce que nous et les spectateurs ont pu imaginer au départ . 

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Baz'art : Mais vous pouvez comprendre qu'à chercher autant à déjouer les attentes du spectateur celui ci puisse se sentir un peu déconcerté surtout s'il attendait un thriller intense  et virevoltants, à la El Reino ou Que Dios Nos Perdone ?

Rodrigo Sorogoyen  :  Oui bien sûr,  c'est le risque à prendre avec un tel défi. Je ne veux pas que le spectateur attende de moi le même film à chaque fois quitte à le décevoir dans ses attentes

Je suis évidemment  conscient que c’est un film totalement différent d’El Reino ou de Que Dios Nos Perdone,  notamment parce que son rythme est bien plus lent, bien plus contemplatif. mais cela me paraissait évident qu'il le soit puisqu'il épouse le point de vue et la psychologie de cette mère qui est presque un fantôme 

Je pense que tout film  un peu intéressant doit être exigeant pour le spectateur.

Personnellement, lorsque je regarde un film j'attente à bosser un peu en retour et qu'il me donne quelque chose qui n'est pas facile à prendre et je suis certain que le spectateur a ce désir là aussi .

 Je crois que les spectateurs peuvent aimer le voyage qu’on leur propose avec Madre. Ils pourront ne pas être d’accord avec notre vision ou ils trouveront certains aspects dérangeants mais je crois c’est justement ce qui est intéressant.

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Baz'art : Le point commun entre tous vos films,  ce sont quand même ce goût avéré pour ces personnages torturés, plein de failles et de douleurs que vous voulez sondez au plus profond avec votre co scénariste, non ?

Rodrigo Sorogoyen  : Oui tout à fait, il y a dans "Madre"  des éléments  obscurs qui se rapprochent évidemment de Que Dios Nos Perdone et El Reino.

On adore, avec Isabel, explorer les zones d'ombres de nos personnages, on n'est pas forcément très agréables avec eux j'avoue (rires) .

On met souvent le spectateur dans un position inconfortable. Ici,  on l'invite en l'occurence à rentrer dans le psyché d'une personne très abimée par la vie et on essaie de l'amener à une identification avec le spectateur, exactement comme on l'avait fait avec ce personnage pourtant pas bien sympathique du politicien corrompu d'El Reino .

Dans Madre, Elena réalise différentes choses que le commun des mortels n'imagine pas forcément pas faire. mais à partir du moment,  où on a épousé son ressenti et sa douleur , on comprend son chemin et on ressent même de l'empathie pour elle.

 

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 Baz'art : L'autre grand atout de votre film, c'est son décor, ces Landes majestueuses et mystérieuses que peu de cinéaste ont filmé ainsi. Pourquoi avoir tourné dans les Landes  à part le fait qu'ils étaient cités dans le court métrage et que du coup vous étiez un peu obligés de filmer là bas ( rires)?

Rodrigo Sorogoyen  :  Pour que le film puisse avoir un vrai impact en terme de dramaturgie, il fallait que la disparition de l’enfant ait lieu dans un autre pays., que la mère ait encore un obstacle supplémentaire à résoudre. 

Géographiquement, les Landes sont facilement accessibles depuis l’Espagne.  Nous voulions évidemment tourner sur une plage immense avec une mer  très belle et que l'ambiance  soit francophone…

Et comme vous le faites remarquer, on avait en effet mentionné les Landes dans le court métrage, mais si on avait  trouvé aucune plage dans les Landes qui nous accepte et qu'on tourne sur une plage italienne, on aurait pu changer la post synchro dans le court ca n'aurait pas été très génant vous savez ( rires) ...

Ce n'était pas si difficile de trouver la plage et le bar qui la jouxte , en revanche on a eu plus de mal à trouver le village qui y était attenant et qui correspondait à l'image qu'on en avait.

Pour le coup, cela n'a pas été évident dans les repérages pour trouver vraiment ce qu'on avait prévu.

 Quand il fait beau,  les Landes offrent des paysages absolument magnifiques. En revanche, dès qu’il fait gris, ça devient  presque agressif, angoissant, presque hostile. Quand nous avons enfin trouvé cette plage que vous voyez dans le film, ce lieu avec ce ciel, cette mer, ce sable, nous avons vu que cela parlait beaucoup du personnage de la mère : par la beauté, par l’aspect tourmenté et un peu associal qu'elle a en elle. 

Les Landes, c'est aussi une zone limitrophe, entre la France et l’Espagne, dans un entre-deux un peu comme si Eléna était  elle même restée dans les limbes…. 

On a l'impression que pour elle et son nouveau compagnon,  retourner en Espagne, cela veut dire avancer. dans son histoire et tenter de tirer un trait sur ce fils qu'elle a perdu.

Mais le film montre que c'est aussi un peu plus complexe que cela et ce décor des Landes qui te happe et ne te lache jamais vraiment  , arrivait , à mes yeux, à dégager toute la complexité de ces enjeux là. 

Baz'art :  Certes, même si en même temps l’utilisation que vous faites de ce décor et de vos personnages avec  votre mise en scène et l'utilisation du grand angle, qui donne l'impression de filmer vos personnages en suspension comme s'il était filmé  par un drone. Du coup le spectateur peut avoir le sentiment de ne pas être totalement  en osmose avec votre héroïne. Ce n'est vraiment que dans la dernière partie du film que vous osez des plans plus rapprochés et qu'on peut vraiment éprouver de l'émotion pour elle,  non?

Rodrigo Sorogoyen  : Ah c'est amusant que vous me parlez de drone car vous n'êtes pas le premier à me faire cette remarque, pourtant ce n'est pas du tout comme cela que j'ai voulu procéder avec ce dispositif..

 Le grand angle , j'ai voulu l'utiliser un peu à la manière d'un Terence Malik, un cinéaste que j'aime beaucoup. 

Le grand angle est là pour montrer les espaces et les paysages comme s'ils étaient immenses et majestueux, tandis que les personnages sont  comme minorés, comme écrasés, ce qui  témoigne ainsi de leur état physique et mental.

Ce parti pris  réinvente pleinement la géométrie du lieu : il donne  l'impression qu'Elena se sent toute petite dans l'immensité du décor, et du coup je voulais que le spectateur ait envie de se rapprocher d'elle, ce que le film et la caméra feront, en toute objectivité,  au fil du récit . 

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Baz'art :  Le film a t-il bien marché dans votre pays et pensez vous qu'il connaitra le succès en France? 

Rodrigo Sorogoyen  : En Espagne, le film est sorti en novembre dernier, un peu après sa présentation, mais s'il a été bien accueilli par la critique, le public n’a pas vraiment suivi , je dois le concéder. 

Là-bas c’est quand même très difficile pour l'industrie du cinéma espagnol .

Je pense que seul le cinéma d'Almodovar, qui est une institution la bas, ainsi que les comédies populaires connaissent vraiment du succès. 

 Madre n’est pas forcément un film fait pour le public espagnol et en effet, j'ose croire qu'en France, il sera plus apprécié.

 J'apprécie énormément votre approche du cinéma en France; je place donc de profonds espoirs sur le fait qu'il puisse rencontrer son public chez vous. 

Et vous savez quoi, en toute sincérité même si il ne marchait pas, ca ne ternirait pas mon enthousiasme et mon envie de faire des films. Rien que pouvoir en parler au public et à la presse française comme  je le fais  avec vous suffirait même à mon bonheur, (rires) !! 

Copyright Manolo Pavón

Entretien réalisé le 15 juillet sur Paris

Remerciements au distributeur Le Pacte et à l'attachée de presse Marie Queysanne