Pour notre toute première chronique de la rentrée littéraire 2020,  à  J moins 8 du grand top départ, on a eu envie de mettre en avant un premier roman assez particulier dans le sens où il est l'oeuvre d'une autrice déjà reconnue mais qui s'essaie pour la première fois à la fiction, ce qui est également le cas pour sa maison d'édition..

Et comme c'est aussi le livre des premières "La Fièvre" peut aussi être vu comme le premier vrai roman  des gilets jaunes...

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 « S’il y avait des yeux pour le voir, on jurerait ce jour-là qu’un roi d’un nouveau genre descend la célèbre artère parisienne. Son pas est puissant, et en même temps plein de candeur. Lui-même semble surpris par la facilité avec laquelle il avance sur l’asphalte des Champs Elysées, qu’il n’avait jamais vu qu’à l’écran, lorsqu’enfant il regardait les chars et les galonnés parader les matins de fête nationale, tapi dans la pénombre aux côtés de son père. Il a revêtu l’habit orange fluorescent des terrassiers en hiver, mais aucune hermine de l’ancien temps ne lui donnerait davantage de majesté. Son beau visage, prématurément vieilli , comme sculpté par la douleur depuis l’été dernier, est à demi recouvert par un masque chirurgical qu’une main lui a tendu une demi-heure plus tôt. Dès le premier regroupement au Rond-Point à neuf heures, la police a déversé dans l’atmosphère des milliers de mètres cubes de gaz qui, en quelques minutes, ont fait suffoquer la foule, semant la plus extrême confusion en son sein, ainsi qu’un sentiment de profonde stupéfaction, et aussi de révolte. » 

 On se souvient qu il y a déjà quatre ans, à la rentrée 2016, Aude Lancelin, journaliste bien connue, notamment des lecteurs de Nouvel Obs, avait fait beaucoup parler d'elle avec le Monde Libre",  un ouvrage lauréat du Prix Renaudot Essai, alors qu'il ne figurait même pas sur la première liste.

Dans cet essai d'une force indéniable, Aude Lancelin décrivait les dérives d'une presse totalement asservie aux annonceurs qu'aux financiers qui possèdent les principaux titres, ainsi qu'à certains pseudos intellectuels . 

 Après un autre essai dans le même genre, "La pensée en Otage »,  Aude Lancelin tente sa première incursion dans la fiction (c'est également première incursion pour sa fidèle maison d'édition LLL) avec "la Fièvre" dont l'ambition première est d'être le tout premier roman des gilets jaunes.

La journaliste, qui a suivi de très près le mouvement des gilets jaunes,  notamment avec sa nouveau média en ligne, QG, raconte, sous le prisme de la fiction, ces six mois de soulèvement populaire comme la France n'en avait pas connu depuis mai 68, ces 6 mois qui auraient pu faire basculer un pouvoir à l'édifice bien précaire. 

Cette période historique de la vie de la nation française, qui n'est pas sans rappeller les heures de la commune de Paris du 19ème siècle, est racontée par la romancière à partir d'une tragique histoire vraie,  à savoir le suicide d'un gilet jaune creusois qui avait été condamné pour avoir jeté un pavé lors des toutes premières manifestations sur les Champs Elysées.

A travers l'histoire de ce jeune homme, Yoann, protagoniste principal d'un roman choral où divers protagonistes racontent leur point de vue, La Fièvre raconte ces mois de folie qui auront vu le pouvoir vaciller face à un soulèvement historique que personne n’attendait.  

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 Aude Lancelin Crédit photo: Laure Boyer. 

Ce texte, aussi enflammé et intense que son titre ne l'indique, est l'occasion pour l'autrice de prendre la température (sic) d'une France aux abois, dans lequel la repression policière est particulièrement prégnante, les médias totalement soumis au bon vouloir olligarchiques des patrons du CAC 40 qui les controlent, les intellectuels de plus en plus dépassés et le peuple de plus en plus démuni  et en rebellion totale.

Prenant la peine de donner la parole à tous les protagonistes de cet évenement historique; des membres des gilets jaunes bien évidemment,  en passant par les journalistes qui ont couvert l'évenement, du préfet de police qui a cherché en endiguer le mouvement par tous les moyens ou les grands penseurs totalement dépassés par ce mouvement qu'ils n'ont pas vu venir, Aude Lancelin livre un roman engagé, militant, fortement et forcément partial, mais en même temps jamais manichéen.

La primo romancière, avec qui on a eu l'occasion de longuement échanger à la mi juillet, nous a confié avoir souhaité écrire  une fresque sociale, sorte de portrait d’une époque de décomposition morale et intellectuelle, qui aura laissé s’installer un véritable apartheid entre les classes sociales. 

Aude Lancelin nous a également expliqué  à cette occasion qu'à l'origine, elle avait souhaité écrire La Fièvre à l'intention des personnes de son entourage qui n'ont pas forcément bien saisi la portée du mouvement et ont préféré croire les raccourcis que l'opinion publique avait tendance à relayer.

Mais "la Fièvre"  est également l'occasion pour son autrice de rendre un vibrant hommage à des invisibles de la société qui ont eu pour la première fois depuis longtemps la possibilité de faire entendre leur voix, aussi inaudible et caricaturée soit elle. 

"Eliel sentait à quel point leurs vies étaient en train de commencer à diverger irrémédiablement. Mais il n'en voulait pas à ce garçon à la fois commun et sympathique, incarnation aboutie de tous les idéaux de sa classe. Après tout, de simples occasions, c'est ce que les événements étaient surement pour tout individu normal, parfaitement adapté à son environnement et qui allait bien. Le seul fait de voir celui-ci prendre des proportions extraordinaires, commencer à vous préoccuper pendant les heures de bureau, voire à vous habiter littéralement, était en soi très sûrement un signe de début de désordre psychique. A l'instant même, Eliel se sentait comme un de ces animaux malades qui s'écartent tristement du troupeau avant que les soigneurs ne finissent par le repérer et ne se décide de l'abattre avant qu'il ne contamine les autres."

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Une chose est certaine : son roman,  par sa dimension romanesque et son souffle épique- on pense parfois au très beau roman d'Hervé le Corre "Dans l'ombre du brasier " qui  retraçait les quelques jours  charnières de la  révolution des communards- transcende le matériau très documenté  de départ de cette journaliste, qui réussit ainsi,  pour son premier roman un vrai coup de maitre..

 Laissez vous emporter dans le mouvement des gilets jaunes  avec ce roman  miroir d'une colère populaire dont l'importance ne peut ignorer. et gageons que les lecteurs vont s'embraser devant cette première lecture choc de la rentrée ! 

 

 La fièvre, premier roman d’Aude Lancelin, Les éditions des Liens qui libèrent ; parution le 2 septembre,