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  "Pendant une heure, on écoute les progrès cannibales des atteintes à sa personne : tour à tour exploitée à mort puis installée dans un bureau vide, elle se démène pour avoir une tâche, l’« Espace développement » lui propose de refaire son CV ; un jour, elle arrive au bureau, toutes ses affaires ont été jetées. Ce sont les rengaines du procès France Télécom – les rengaines, c’est-à-dire : leur méthode."

Le procès de France Télécom n'a pas eu lieu ou plutôt il a bien eu lieu 10 ans après la vague de suicides et le harcèlement moral qui a sévi au sein de cette entreprise en mai 2019 mais en lisant "Personne ne sort les fusils", on a l'impression que l'on est passé à côté. 

Pourquoi ? Parce que les dirigeants prévenus, plein d'arrogance, qu'on interroge longuement, ne voient pas où est le problème.
Pire,  l'un d'entre eux déclare : "Cette histoire de suicides, c'est terrible, ils ont gâché la fête." 
Justice : un procès pour la tragédie de France Télécom
Il n'y aura donc pas de pardon face aux 39 salariés qui se sont portés partie civile et encore mieux de remise en cause de cette organisation transformée en véritable machine à produire du "flow" pour reprendre les mots de l'écrivaine. 
Quel message la justice donne-t-elle quand la peine maximale encourue est de 15 000 euros et un an de prison avec sursis quand Olivier Barberot, DRH, gagne 540 000 euros par an! 

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Le parti pris du livre de Sandra Lucbert c'est celui de décortiquer la langue managériale, celle apprise dans toutes les écoles de commerce, celle qui traduit notre monde ultra-libéral, celle qui nomme les salariés des collaborateurs mais qui les placardisent quand ils ne produisent plus assez.
"Un salarié n'est plus un salarié, c'est un partenaire" à propos d'Uber (et on pense forcément en lisant ces pages au  très beau dernier film de Ken Loach) 
Sandra Lucbert souligne bien combien il est ironique d'appeler des plans visant à virer 22 000 personnes, NEXT et ACT.
Dommage qu'aussi intéressante soit elle, on a l'impression que l'étude de cette langue prenne le dessus sur tout, s'appuyant sur Kafka ou Rabelais .
S'installe alors pendant la lecture  la désagréable impression de lire une thèse érudite de linguiste et de rester en dehors de ce procès. Le grand livre témoignage sur ce procès reste à faire, se dit on à la lecture de ces pages.
Lorsqu'on vous dit qu'on est tous passés un peu à coté de ce procès!
Personne ne sort les fusilsSandra Lucbert, Seuil, août 2020.