On en a chanté ses louanges mercredi denrnier  lors de la sortie du film en salles : "l’enfant rêvé" sans doute le plus personnel des quatre qu'il a réalisé  est un nouveau beau film qui vient s'incrire dans la courte mais irréprochable filmographie de Raphaël Jacoulot.

On a eu la chance de le rencontrer quelques jours avant la sortie du film , et l'homme qu'on connaissait déjà un peu pour l'avoir cotoyé en d'autres circonstances,  est toujours aussi passionnant à écouter .

Particulièrement,  les propos qu'il énonce de sa voix douce,  sont le fruit d'une réfléxion mûrement réfléchie, comme vous pouvez vous en rendre en compte dès maintenant   : 

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Avant de parler directement de "L'enfant volé", j'aimerais commencer par une question plus liée à votre filmographie. Vous réalisez généralement un film tous les 5 ans : est-ce que ce temps entre deux films correspond bien à votre  rythme de travail ou bien vous aimerez réaliser plus de films et ces contraintes sont plutôt indépendantes de votre bonne volonté ?

Raphaël Jacoulot. : Ah, je pense que ça correspond surtout au système de financement français actuel (sourires). 

Le système actuel est bien soutenu et nous permet de faire des films presque aussi souvent qu'on aimerait en faire,  mais cela reste assez complexe à mettre en place, notamment en termes de montage financier. 

Mais je dois dire que  ce rythme de 5 ans me va pas  trop mal, en effet. Les autres réalisateurs  mettent en général trois à quatre ans entre chaque sortie, moi je mets sans doute une année de plus parce que je passe beaucoup de temps dans l'écriture, je suis assez exigeant dans ce secteur; le processus est assez long, je le reconnais facilement (sourires).

Plus globalement, je passe pas mal de temps sur chaque étape d'un film, je ne suis pas un rapide, c'est certain.

J'aimerais parfois aller plus vite et pour cela, de temps en temps, j'essaie de mener des projets en parallèle. 

En ce moment, et même avant la sortie de "L'enfant Rêvé,"  je prépare déjà un autre projet de film, mais je ne peux pas dire à ce jour si j'arriverais à le mettre en œuvre jusqu'au bout.

Ce qui est certain, c'est que cela reste compliqué de faire des films, c'est une histoire de désirs à susciter.

Quand je dis cela, je pense bien entendu au désir du spectateur à l'arrivée, mais avant lui le désir de toute une phase de personnes présente dans la chaine de conception d'un film, qu'il faut sans cesse convaincre du bien fondé de votre projet. 

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Votre fidélité à votre terre natale, le Jura, qu'on sent de façon très prégnante dans ce film, on peut dire qu'elle est dans votre ADN de cinéaste autant que dans votre ADN d'être humain?

Raphaël Jacoulot :  Pour ce film-là,  il'est certain que cela a imprégné mon ADN de cinéaste, puisque je l'ai tourné dans ma région d'origine, tout près d'où j'ai grandi.

Mais concernant les autres longs métrages, je ne les ai pas forcément tous tourné dans mon coin. Pour des raisons de financement notamment, j'ai parfois du m'exiler dans les Pyrénées ou même du côté du Luxembourg (sourires).

Il est évident cependant que j'ai un attachement fort à la ruralité, à la nature. 

Mes films qui se déroulent très peu en milieu urbain, correspondent pas mal à mon histoire et à ma personnalité.

J'ai grandi à la campagne dans une famille d'agriculteurs, dans un coin très isolé et on retrouve souvent ces motifs là- la famille, la campagne l'isolement-  dans mes films, c'est manifeste.

Est-ce que, dès le début de l'écriture du scénario, vous avez une vision claire de ce que va devenir votre récit, ou bien vous explorez énormément de pistes et vous épurez au fil de l'eau?

Raphaël Jacoulot : Disons que ce qui dirige l'écriture, c'est le propos. Après, il existe mille façons différentes de le raconter. 

Personnellement, j'ai tendance à partir souvent dans des récits assez construits, notamment parce que j’inscris mes films dans un cinéma de genre et que celui-ci  doit répondre à une mécanique très précise.

Le thème de départ bouge finalement assez peu, ce sont vraiment les chemins pour y parvenir qui fluctuent.

Et le choix des comédiens, notamment celui  qui porte le trio du film, il arrive vite dans votre processus d'écriture ? 

Raphaël Jacoulot :  Cela arrive plutôt tardivement pour moi : je ne fais pas forcément partie de ces réalisateurs qui pensent à des acteurs en écrivant le scénario.

Mes personnages sont pendant longtemps des personnages de papier. Il faut vraiment qu'ils deviennent solidement écrits pour que je commence à imaginer tel ou tel acteur dans le rôle.

L'étape de présentation d'un scénario à un acteur est une étape importante pour moi mais aussi pour mes producteurs et ma directrice de casting.

Pour Jalil Lespert dans le rôle de François, la version du scénario était déjà bien avancée quand on a commencé à lui en parler, même si on lui a présenté un an et demi avant le début du tournage, donc on a quand même eu le temps de bien le préparer ensemble. 

Une fois que la distribution est fixée,  je réécris forcément un peu mes personnages en fonction de la personnalité des acteurs, mais cela reste assez marginal, finalement. 

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 En plus de vous, trois autres personnes - Benjamin ADAM,  Iris KALTENBÄCK et Fadette DROUARD-  sont créditées à l'adaptation et aux dialogues. À quel moment de l'écriture ces scénaristes interviennent- elles et comment concrètement vous vous partagez le travail? 

 Raphaël Jacoulot. :Disons que sur ce nouveau projet, j'ai un peu changé ma façon de procéder.  

Jusqu'alors j'avais toujours travaillé avec le même scénariste, on partageait l'écriture ensemble.

 Mais pour "L'enfant rêvé" ,  peut- être parce que c'était mon quatrième film et le début peut-être d'une nouvelle étape, j'ai ressenti le besoin de modifier ma façon de travailler.

J'ai ainsi pas mal renouvelé les personnes avec qui je collaborais, c'était une façon de me régénérer.

 Comme ce sujet de la quête de la paternité est quelque chose qui me tenait vraiment à coeur et que c'est sans doute un sujet plus personnel que ceux de mes autres films , je pense que j'ai eu besoin d'écrire seul dessus pendant un certain temps.

Les scénaristes sont ensuite intervenus pour des étapes très précises, soit pour des questions de structure, soit pour la question genre.

 Pour les deux scénaristes femmes que vous citez, j'avais vraiment besoin d'avoir un regard féminin sur la construction des personnages féminins, mais aussi du personnage masculin.

 Vous parlez de cinéma de genre dans lequel s'inscrivaient tous vos films. Si pour "Avant l'aube" ou "Coup de chaud», l’aspect thriller intervient assez vite dans le film, ici la partie plus policière arrive plus tard, et la tonalité dramatique, tragique du film reste très prégnante. Est- ce que c'est parce que comme vous le reconnaissez, le film est plus personnel pour vous que la question du film de genre soit un peu plus mis en retrait ?

 Raphaël Jacoulot :  Dès les premières scènes en effet, on sent que le film va prendre une tonalité tragique, dramatique  notamment dans les scènes dans la forêt ou celles dans la scierie qui annoncent cette tragédie à venir.

 Mais dans ce film-là,  apparait la  dimension  romanesque, celle d'une passion amoureuse, assez charnelle,  sur laquelle je n'avais jamais vraiment travaillé auparavant et qui occupe au moins un tiers du film.   

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 Justement,  à propos de cette dimension charnelle, c'est une grande première pour vous avec j'imagine les craintes qu'il y a de les mettre en scène, non?

Raphaël Jacoulot : Tout à fait, c'est la première fois que je représentais des scènes d’amour car c'était un enjeu  important pour ce film.

Il fallait croire à cette passion amoureuse entre François et Patricia.

Le film est aussi beaucoup une histoire de corps, la rencontre avec Patricia permet à François de lui faire rencontrer une sexualité  à laquelle il  n'avait plus accès avec sa femme. 

La sexualité avec sa femme a été un peu ritualisée par les contraintes liées à la PMA et ce coup de foudre pour Patricia est d'abord physique : il fallait donc filmer quelque chose qui ressemble à de l'embrasement  et les scènes devaient donc être un peu explicites.

C'est quelque chose qui me faisait un peu peur, comme cela fait peur aussi aux acteurs.

Cependant, ces séquences se sont déroulées avec beaucoup de confiance; de douceur et d'entente.

Et du coup, c'est dès le moment de l'écriture que l'enjeu de ces scènes-là apparait, et pour mieux les appréhender, il faut qu'elles soient écrites avec précision, non? 

Raphaël Jacoulot : Oui en effet,  j'ai essayé d'être le plus concret possible dès l'écriture. La question de la position des corps, notamment, apparaissait déjà  très précisemment dans le scénario.

Après,  j'aime beaucoup quand sur le plateau, le réel vient se mêler et forcément modifier ce qui était écrit (sourires) et donc on cherche ensemble le meilleur angle pour filmer ces scènes.

La grande particularité du tournage qui a amené beaucoup de force, c'est le fait que Louise Bourgoin était enceinte pendant le tournage.

Quand elle tournait ses scènes d'amour, son personnage n'était pas encore enceinte mais elle l'était bien dans la vie (sourires), cela a amené un peu de trouble dans les relations entre les comédiens, Jalil cherchait à protéger Louise c'était assez touchant de voir cela. 

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Le film est personnel pour vous, en fonction des thèmes abordés certainement, mais aussi à travers la profession de François. Il n'est certes pas agriculteur comme vos parents l'étaient, mais travaille dans la filière bois avec des problématiques et des façons de travailler  qui semblent assez proches. Dans la relation entre François et son père, entre respect mutuel et conflit de générations, on pense un peu aux scènes de Guillaume Canet avec Rufus dans" au nom de la terre". Bref, était-ce important pour vous de montrer aussi cela en toile de fond du film?

Raphaël Jacoulot  :  C'est assez logique que les histoires ressemblent à ceux qui les réalisent même si, personnellement j'aime bien transposer ces histoires personnelles dans la fiction pour ne pas coller totalement au réel et y insuffler un peu plus d'universalité.

Ce qui est incontestable, c'est que j'ai grandi dans une exploitation agricole transmise de père en fils où cette question de transmission au fils était essentielle.

 J'étais le fils ainé, et même si j'ai énormément de respect pour le métier d'agriculteur ce n'est pas celui que je voulais faire.

Ce film là c'est sans doute une façon pour moi de revenir sur cette histoire-là et tenter de comprendre un peu mieux l'histoire de la famille.

Même si vous ne voulez pas coller au réel, vos films sont toujours formidables dans la représentation d'un métier. Le tenant de l'hôtel d'Avant l'aube était criant de vérité comme l'est aussi François dans son quotidien dans la scierie. C'est essentiel pour vous de ne pas trahir cette vérité-là?

Raphaël Jacoulot : Ah oui,  bien sûr :  j'ai beau tenter de mettre de la fiction et du lyrisme, je suis profondément attaché à une forme de réalisme, voire de naturalisme, dans tous mes films. 

Mes films sont souvent à la croisée entre une forme de naturalisme et du cinéma de genre, les deux pôles m'intéressent finalement de façon assez égale.

Si je tourne dans une scierie, il est essentiel pour moi de représenter le travail avec beaucoup de justesse, d'être proche des gens, de leurs gestes.

Ce qui m'intéresse avant tout, c'est l'incarnation du personnage et la complexité de l'être humain.

À partir du moment où je décide de montrer quelqu’un au travail, c'est important qu'il y ait de la véracité dans cette approche. 

 Dans la dimension pour le coup plus romanesque que naturaliste du film, il y a la musique de votre fidèle compositeur André Dziezuk qui était très importante dans ce long métrage , n'est-ce pas? 

Raphaël Jacoulot : Oui tout à fait, j'ai tenu à ce que la musique soit  une ligne constitutive du projet, quelque chose qui existait dans ma tête dès l’écriture et que l’on a travaillé avec mon compositeur dès le début du montage.

André Dziezuk a déjà travaillé sur mes films précédents. c'est quasiment le seul de mon ancienne équipe avec les producteurs que j'ai conservé (sourires) . 

La musique permet d’entrer pleinement dans la fiction, et d’y affirmer le lyrisme, le romanesque, et le tragique.

Elle apporte une sorte de tension  un peu sourde. Mes personnages parlent peu, ils ont du mal à exprimer leur ressenti, et j'ai voulu que la musique soit un peu comme leur voix, le violoncelle par exemple représente ce que François ne dit pas.

08J_4614 (c) TS Productions Photographe Michaël Crotto

Un film comme celui, dans lequel la nature a toute sa place, est-il plus compliqué à concevoir qu'un film avec plus d'intérieur, notamment en terme d'impondérable climatique?

Raphaël Jacoulot : c'est toujours plus difficile de tourner en extérieur qu'en intérieur, je le savais déjà avant de tourner ce film, je vous le confirme (sourires).

On est confrontés au climat, on tourne une même scène sur une journée avec la météo qui varie sans cesse donc pour garder une cohérence dans la scène, l'intérieur c'est bien mieux. J'ai tourné en studio pour avant l'aube j'avais plus de contrôle, c'était assez plaisant.

Mais en même temps, j'aime bien travailler là-dessus, inscrire mes personnages dans les climats et la nature et faire correspondre le changement des personnalités de mes personnages à celui de la nature.

Quand je me lance dans le tournage d'un film, j'aime bien aussi tenter des paris nouveaux du genre, tourner un film dans la neige, ou dans la forêt.

Cela  amène quelque chose de très mouvant, certes difficile,  car moins facile à contrôler mais toujours passionnant.

Il y a quelque chose de stimulant dans cette lutte qu'on livre face à la nature et également dans la façon dont les conditions de tournage en milieu naturel influent sur le jeu des comédiens ... 

Et justement, est ce que quand les comédiens font comme la nature, c'est à dire pas forcément ce qui était prévu dans le scénario, vous réussissez à vous adapter et  leur laisser un peu d'espace?

Raphaël Jacoulot :  Ah oui tout à fait. Rien n'est jamais figé dans un tournage, et heureusement d'ailleurs,  sinon ça serait ennuyeux et désincarné. 

Il faut pratiquement que chaque instant de tournage soit vivant et ne corresponde pas forcément à ce qui était prévu.

Je suis à la fois dans une forme de contrôle dans mon travail et aussi je suis très à l'écoute des propositions des acteurs et de l'ensemble de mon équipe  pour modifier un peu le plan établi.

J'aime bien les accidents, c'était notamment le cas pour "coup de chaud" avec un de mes comédiens Karim Leklou, qui invente énormément et change un peu les lignes, c'était intéressant  à filmer et surtout cela correspondait tout à fait au personnage d'électron libre qu'il incarnait 

Pour "l'enfant rêvé",  la démarche était assez proche :  on a cherché  ensemble avec les comédiens la situation et le dialogue le plus juste.

Bref,  même si  quelque chose était indiqué à l' écrit, ce n'est surtout pas inscrit dans le marbre.

Je vais vous dire quelque chose :  je déteste cela quand c'est trop figé en fait, vive l'imprévu et le mouvement(sourires)!  

 Remerciements au cinéma le Comoedia et au distributeur Paname Films

c) TS Productions Photographe Michaël Crotto