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"Ils le veillèrent une derniere nuit. Puiss ce fut le matin. Leur mine austère et triste, leurs efforts désespérés pour contenir leur désespoir lui firent une certaine peine, qui refllua en indifférence. Car il savait ce qui se logeait derrière. C'était l'orgueil, c'était l'envoie maquillée en dégout, c'était la jouissance qu'il y avait, dans une débauche de tout, à feindre la vie."

 Harry, médecin juif ayant quitté l'Algérie lors de son indépendance, décède à l'âge de 34 ans en 1977. En 2019, sa fille- Sarah Chiche en personne rencontre à l'occasion d'une présentation d'un de ses livres  à Genève,  quelqu'un qui l'a  bien connu durant sa jeunesse et dresse le portrait de ce père disparu.

«Le cœur lâcha à midi. Il venait de fêter ses trente-quatre ans. Il mourut dans les bras de son père qui, trois ans plus tard, mourut à son tour de chagrin. Ils avaient tous en eux l’espoir que ce ne serait qu’un mauvais rêve, mais en fait, tout cela, ce n’est pas un rêve, tout cela c’est pareil pour tout le monde, tout cela, ce n’est pas grand-chose, tout cela ce n’est que la vie, et, finalement, la mort. On lui ferma la bouche après les yeux. On le déshabilla. On le lava. Puis le corps fut ramené à son domicile. On le recouvrit et on recouvrit tous les miroirs ainsi que tous les portraits d’un drap blanc. On me tint éloignée de la chambre funéraire. On déchira un pan de ma chemise de nuit à hauteur du cœur. Mais personne ne me dit que mon père était mort.»

Après les  enténébrés (qui vient de paraître chez Points poche), un roman qui explorait les failles de l’intime , Sarah Chiche, également psychologue clinicienne et psychanalyste continue dans cette voie en sondant les fantômes qui jalonnent son existence - en particulier celui de son père -  avec un récit qui peut paraitre décousu -pas de chronologie, mais une plongée dans des émotions, des sensations, telles qu'elles arrivent-

Sarah Chiche revient sur l'histoire de son père , ses années très romanesques en Algérie avant sa rencontre avec la mère de l'auteure mais Sarah Chiche n'élude pas non plus ses propres années de jeunesse marquées par  cette absence paternelle et par une dépression  qu’elle subit de plein fouet à la suite du décès d’un autre membre de sa famille.

Ces portraits  possèdent évidemment une grande actuité psychanalytiques et la plume de Sarah Chiche, fluide, forte, pratiquement filmographique, aux phrases courtes qui rythment le roman et aux répétitions qui donnent le ton à la vérité des choses.

Un très beau texte, profondément mélancolique,  avec une plume qui semble sortir des veines de cette  femme qui refuse de faire son deuil parce qu'elle veut vivre avec ses morts et les aimer encore, aussi longtemps qu'elle vivra.

Un roman qui dit aussi comment la littérature et l'écriture peuvent aider à tenir en vie et à renaître de ses cendres tel un phénix .

« Les Japonais nomment Takotsubo, qui veut dire “piège à poulpe”, ce syndrome où, à la suite d’une rupture amoureuse, d’un deuil ou d’un choc émotionnel intense, le cœur se déforme, ses muscles s’affaiblissent et deviennent si paresseux que, tout à coup, littéralement, il se brise. "

Un roman sur les blessures  indélébiles de l'existence, et la faculté de résistance et de  résilience des éclopés de la vie.

Sarah Chiche, Saturne. Seuil, 208 p., 18 €