En raison du confinement, la sortie de LA NUÉE, prévue initialement mercredi dernier, a été  reportée.On sait que les cinéphiles attendent sa sortie avec impatience, comme le montre un sondage qu'on a récemment lancé sur tweeter à ce sujet:

 Sachez que le rendez-vous dès la réouverture des salles est déjà fixé au 13 janvier 2021 par le distributeur The Jokers pour découvrir ce thriller agricole haletant, sélectionné à la Semaine de la critique de Cannes 2020 et prix spécial du jury au festival Sitges 2020 qu'on a énormément apprécié 

Mais on avait quand même envie de ne pas attendre cette échéance et  vous donner dès à présent la synthèse de nos échanges avec le cinéaste  Just Philippot lors de sa venue sur Lyon fin octobre, avant le confinement.

Au cours de ce long- une heure- et passionnant échange, on a abordé tous les aspects de son étonnant film, mais ici on aimerait surtout insister sur le système de conception de son film, singulier par plusieurs aspects et notamment par un rapport inédit avec les scénaristes et producteurs du projet.

On vous en dit plus avec Just Philippot ici même  :  

interview la nuée

  Pouvez-vous raconter la genèse du film "La Nuée" et de son mode de conception assez singulier dans le système de production de cinéma français?

  Just Philippot : Oui;   l'histoire du film est à la fois assez simple et assez folle en même temps. 

A la base, le film part de la volonté d'un seul homme,  Thierry Lounas, directeur de la revue So Film et producteur chez Capprici.

Il  y a un peu moins de 5 ans, Thierry a décidé de se lancer dans une sorte de renouveau de cinéma de genre et surtout de changer quelque chose dans la façon d'écrire une histoire et de la fabriquer.

 Il a donc décidé d'initier, sur du court métrage d'abord puis ensuite sur du long, les résidences So film.  Ces résidences avaient - et ont toujours- pour but de faire rencontrer  un certain nombre de professionnels de cinéma- des scénaristes, des réalisateurs, des compositeurs, des illustrateurs...-

 Le but de ces rencontres c'est de faire que tous ensemble, les personnes concernées  réfléchissent sur des propositions de films de genre afin de donner dès le départ des gages aux partenaires financiers capables de montrer que le projet était viable et suffisamment fort en promesses de réussite d'un film. 

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 Et vous alors, à quel moment de la mise en place de ce dispositif  vous entrez en jeu si je peux dire?

  Just Philippot :  Assez rapidement en fait. Il faut dire que j'habite à Tours depuis quelques années et comme un des partenaires financiers de ce dispositif est la région Centre, j'ai été appelé en tant que représentant de cette région pour accompagner ce projet.  Je suis arrivé dans cette résidence avec, à mon actif, quelques courts métrages, dont "Ses souffles", un  drame social sur une femme qui vit dans sa voiture avec son enfant et un documentaire: " Gildas a quelque chose à nous dire"  que j'ai réalisé avec mon frère Tristan autour de notre autre frère, polyhandicapé. 

 J'arrive donc sans trop avoir de connaissance et même d'appétence particulière pour le cinéma de genre, j'aime ça, mais je me mélange un peu les réalisateurs et les  différents courants.

 Je rencontre Thierry et le lui avoue de suite ces lacunes, mais il me répond "faites ce que vous voulez, moi, je veux juste du cinéma fantastique quel qu’il soit.

 Dans ce cas, je décide d'écrire sur quelque chose qui m'angoisse,  à une période de ma vie où j'ai une petite fille qui va naitre, à savoir  la difficulté de protéger ses enfants.

 La dessus, je suis à cette époque-là assez imprégné du film de Cronenberg "La Mouche" que j'avais peu de temps avant suédé* avec des élèves de mes cours d'éducation à l’image.

 Tous ces éléments font que j'écris  rapidement le scénario d'un court métrage, "Acide" ; l’histoire d'un couple de jeunes parents qui cherche à protéger leur jeune fils d'une une pluie  très toxique  et très battante. 

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Mais vous ne faites pas que l'écrire le scénario de ce court métrage,  puisque vous en êtes également le réalisateur, ce qui allait un peu à l'encontre du concept de la résidence So Film où scénario et réalisation devait être dissociée, non?

  Just Philippot : Oui tout à fait, on peut dire que Thierry m'a donné une sorte de passe-droit sur ce film qu'il ne renouvellera jamais avec ceux qui viendront après : j'ai eu carte blanche pour filmer le scénario que j'avais écrit moi-même.

 Il faut dire que je portais bien le projet et que les différents partenaires concernés avaient envie de voir comment ce court métrage pouvait s'intégrer dans ma filmographie qui n'était pas vraiment greffée au cinéma de genre, comme je vous l'ai dit.

 Je réalise donc « Acide », qui s’intègre en fait à un programme de quatre courts métrages fantastiques sorti en salles début 2018.

 Et ensuite une fois qu'Acide est lancé,  qu'est que cela change  pour vous concrètement?

Just Philippot : Le film prend alors son essor, fait le tour des festivals de la planète, notamment à Clermont Ferrand et c’est d’ailleurs à Clermont que Thierry Lounas me parle de ce projet de scénario de la Nuée écrit par  Jérôme Genevray et Franck Victor et coproduit par Manuel Chiche, de la société The Jokers films.

 Thierry me confie de suite que  ce scénario,  qui a quelques points communs avec Acide-: une famille est au centre de cette histoire et il y aussi un nuage toxique, même si le nuage est formé d’insectes- serait idéal pour me lancer dans la réalisation d’un long métrage. 

 Je lis le scénario quelques mois après, le temps qu’il se finalise, et en effet je vois bien que cette histoire laisse des promesses à un vrai film de genre et en même temps qu’il me laisse la place pour rentrer dans les équilibres que je cherchais absolument à faire entre la dimension familiale et la dimension  plus catastrophe.

 Je tenais absolument à parler d’abord du monstre que représentait pour moi le personnage de la mère avant de me concentrer sur les autres monstres,  à, savoir ces méchantes bestioles (rires). 

 Comme les scénaristes se sont retrouvés dans un sprint d’écriture, je me retrouve ainsi dans un sprint de réalisation  assez tendu. 

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 Je reçois le scénario en octobre 2018, en décembre on obtient l’aide du CNC pour l’appel à projets films de genre, le film se finance très vite pour un tournage fin août 2019 dans le Lot et Garonne et en Auvergne  pour quelques scènes.

 Le processus de fabrication du film s’est fait quand même très rapidement par rapport à d’autres projets de longs métrages. 

 Ce qui est fou dans cette histoire, c’est que les deux scénaristes ont écrit « La nuée » sans avoir vu Acide alors que les points communs sont quand même très prégnants dans les thématiques, non ?

 Just Philippot : Oui en effet. Ce qu’il faut savoir, c’est que Franck et Jérôme avaient quand même le pouvoir de refuser le réalisateur ou réalisatrice qu’on leur proposait, s’ils ne leur convenaient pas.

 Forcément quand ils ont vu "Acide", ils ont vu ces points communs dont vous parlez et ont bien vu ce que cela impliquait de promesses pour le long éventuel à faire ensemble.

 Quand, un peu plus tard,  ils ont vu mes autres longs métrages, et même si on est ici bien plus loin du cinéma de genre, cela les a rassurés sur ma façon de m’intéresser aux personnages et de poser à plat toutes les problématiques liées à l'humain et à la psychologie.

 Quand on a commencé à se poser ensemble pour parler concrètement du scénario, c’est vraiment sur les personnages et leurs situations de vie concrètes qui m’intéressaient et c’est sur cela qu’on a le plus travaillé ensemble.

 Et est-ce que les scénaristes avaient aussi un droit de véto sur le choix du casting comme pour celui du choix du réalisateur?. Il y a notamment dans " la nuée" un comédien, Sofian Khammes, qui venait de votre  univers puisqu’il jouait dans "acide"  donc j’imagine que c’est plutôt vous qui décidez sur ce côté-là du film, n’est-ce pas ?

 Just Philippot : En fait, on a fait cela de façon le plus intelligente possible. Une fois qu’on a fait le travail à trois sur l’éventuelle réécriture du scénario, mon travail de réalisation  commence et Franck et Jérôme n’interviennent jamais dedans.

 Moi, j’ai dans les mains un scénario qui vaut à peu près 15 Millions d’euros et mon but est de l’adapter pour qu’il soit fabricable dans un budget bien moindre (rires).

 Pendant une période très intense, je dois transformer ce scénario de statut de texte écrit à un support de travail auquel il faut composer pour aider à la fabrication du film, et pour moi je ne peux pas faire les participer les scénaristes dans ce processus-là.

 Par exemple, le soutien important de la région Auvergne Rhône Alpes fait que j’ai dû trouver des décors en Auvergne pour toutes mes scènes d’extérieur et modifier donc un peu certains courts passages du scénario pour créer des décors secondaires.

 Toutes ces adaptations et modifications se sont faites sans repasser par l’aval des scénaristes, vous pensez bien qu'il ne peut y avoir des allers- retours à chaque fois.

Sincèrement, on n’est pas sur les mêmes problématiques, donc cela ne pourrait que rajouter de la confusion, ce n’était pas souhaitable du tout…

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  Et sinon, Sofian Khammes? ( rires) 

 

Just Philippot : Ah oui je m'égare un peu, désolé (rires)... Pour en revenir plus spécifiquement au casting et au personnage joué par Sofian Khammes, il faut savoir qu'à l’origine, quand j’ai le scénario en main la première fois, Karim s’appelle Pierre Paquin : il a la quarantaine bedonnante et ressemble plus aux personnages d’agriculteurs classiques que j’ai pu déjà voir dans d’autres fictions.

 Personnellement, j’ai dit aux scénaristes que je préférais qu’on parte sur un personnage plus jeune qui ressemble plus à de nouveaux entrepreneurs comme il en existe dans le monde agricole d’aujourd’hui. ; un mec qui a dû batailler pour trouver sa place et qui du coup va mieux comprendre mon personnage féminin et même la couvrir.  

 À partir du moment où j’ai notifié ce changement dans ce personnage, je compose moi-même  mon film sans qu’ils interviennent à nouveau dans l’écriture.

Quand tu as un scénario dans les mains qui n’est pas de toi au départ, tu dois t’interroger sur ton désir profond, de ce que tu veux en faire en termes de cinéma, comment tu vas faire pour le rendre pleinement compatible à tes choix de mise en scènes, c’est une problématique aussi complexe qu’excitante en termes de challenges.  

  Si j’ai ce désir bien ancré au fond de moi, je ne ferais pas ce que j’appelle de « mauvais compromis » en termes de réalisation que tu regretteras une fois que le film est finalisé.

 Je devais désirer tous les personnages, toutes les répliques, toutes les séquences et les réajuster comme étant totalement de mon cru.

 Du coup, à quel moment  de cette étape du film, les scénaristes reprennent  un tant soit peu la main sur le film : une fois que vous avez pris la main sur ses modifications ils ne donnent plus du tout leur feu vert ?

Just Philippot  :  Non, ni les scénaristes, ni les producteurs n’interviennent à ce moment-là de la conception du film ni même après. 

Tout l’intérêt du dispositif qu'on a créé pour ce film  c’est d’avoir, rassemblé en un seul et même projet à la fois le meilleur du cinéma américain et le meilleur du cinéma européen  autant dans la fabrication que dans la liberté d’écriture et de réalisation.

 Que ce soient les scénaristes- qui ont quand même écrit un scénario d’un film à 15 millions-  ou moi-même, on peut dire qu’on a eu carte blanche dans ce qu’on voulait faire.

 Mes deux producteurs m’ont toujours fait confiance, et dans mes choix et dans les problématiques que je pouvais soulever en termes de scénario, et ont réussi à m’apporter des réponses solides dans mes choix esthétiques.

 On ne peut pas revenir en arrière une fois que le train est lancé ; il n’y a pas d’aller-retour avec les scénaristes même au montage.

 C’étaient évidemment les seuls qui pouvaient porter un jugement qui aurait déstabilisé mon travail et il était important pour nous tous que je reste bien dans les marques qu’on s’était tous fixés au départ pour la bonne mise en place du projet…

Les deux scénaristes ont vu le film une fois la première version de travail bien finalisé et ont été largement rassurés de se rendre compte que je n’avais jamais trahi toutes les réflexions et les échanges qu’on avait eu ensemble en amont du film. 

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  * Sueder un film, selon l'expression inventé par Michel Gondry en 2008, consiste à faire le remake d'un film mais bricolé avec les moyens du bord