Philippe Delerm a sorti la semaine passée son nouveau livre qui nous a totalement emballé.

Quand on a eu l'occasion d'échanger avec lui en décembre dernier à ce sujet, on ne s'est pas fait prier pour avoir quelques réflexions sur ce projet là en particulier et sa carrière d'écrivain à désormais 70 ans. 

rencontre delerm

C'est quoi le projet de départ de  La « vie en relief "?

Disons que ce projet s'est imposé à moi assez lentement et j'ai même eu un peu de mal à l'expliquer à mon éditeur, chose qui ne m'arrive pas d'habitude ( rires).


Disons que s'il y a une expression que je n'aime pas, c'est cellle où on dit qu'on est de son temps.
Personnellement, j'ai envie de me sentir de toutes les époques de ma vie. Je veux être de tout mon temps.

Le livre est ainsi né d'un sentiment grandissant et « un peu paradoxal ». 

J'ai eu envie de sonder tous les âges d'un seul et même homme – l’enfant, l’adulte et la personne d’âge mûr que nous sommes, tous rassemblés en quelques minutes d’une intensité inégalée.

C'est aussi le désir de  vivre par les toutes petites choses  des sensations infimes,  des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs , des ambiances qui semblent si personnelles et qui finalement résonnent en chacun de nous .

Et toujours ce désir de faire beaucoup avec "presque rien "?

 "Mon témpérament de spectateur, d'observateur du monde m'a  en effet souvent poussé jusqu'au minimalisme.

J'essaie d'observer et d'écouter le monde qui m'entoure, et me poser, en toute humilité  en tant qu' entomologiste du détail le plus  invisible,  du rouage le plus minuscule. et en percevoir les ultrasons                          

  Transformer un sujet en ce qui n'est en est pas un, la perspective est délicieuse.

Elle donne le sentiment que  l'existence est inépuisable, qu'il y aura toujours un angle différent à trouver , à chaque fois l'impression  de respirer plus large, en ayant tiré de la vie même ce qu'elle contenait mais demeurait enfoui"

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Heureux mais toujours inquiet?

"Il y a un  petit malentendu avec moi, disons que le succès de la  "première gorgée de biere " m'a fait ranger du coté des épicuriens voire des hédonistes .

Je  ne renie nullement un accord avec les choses, avec les instants suspendus.Peu doué pour comprendre, j'aime  surtout regarder, sentir et même parfois devenir ce qui m'entoure . 

Ce n'est a la source d'aucune sagesse, d'aucun dictatisme. Car cette  disposition à gouter, à arréter le cours est indissociable d'une anxiété latente. Comme je le raconte dans le livre, quand Vincent  est né, ma crainte a pris des proportions presque maladives. Quand il est parti à Rouen, il donnait un coup de fil tous les jours.

Il y avait un après et un avant de la journée. C’était  presque absurde de me sentir si bien après, comme si rien n’était plus à redouter ( rires) .

 

 "Philippe Delerm, un écrivain toujours en progrès?

"Je pense qu'un écrivain se reconnaît à son style, et mon but est qu'on puisse repérer le mien sur une demi-page.

Mais je ne suis pas de ceux qui ont trouvé d'emblée une musique définitive, comme un  Modiano. Pour mon premier roman, La Cinquième Saison,  en 1983, j'étais obsédé par la cadence des phrases.

 Il y avait un désir de musicalité de la phrase quand j'étais plus jeune, aujourd'hui j'ai plus envie d'une précision.  Avec le temps, je suis devenu plus sensible à  la justesse des sensations.

Je n'ai pas l'impression de faire des progrès, mais en tout cas d'évoluer, ça me motive pour continuer à écrire. À l'intérieur d'un roman, ce qui m'intéresse plus que jamais sans doute, c'est l'écriture d'un climat, d'une atmosphère, une réflexion sur le temps qui passe. "

 

 " Jamais allé encore au bout de vos rêves?

"Ça m'étonne encore d'être écrivain, un peu de la meme façon que cela m'étonne d'avoir été assez gonflé pour avoir dit à ma femme quand j'avais 20 ans qu'on allait vivre toute notre vie ensemble .

Quand j'ai écrit les textes de La première gorgée de bière, je pensais qu'après ça, je pouvais mourir. 

J'avais  alors le sentiment que j'étais arrivé à quelque chose qui était vraiment moi.

 La vie a  suivi son cours et je me suis rendu compte que je n'avais pas tout dit, et que surtout je n'avais pas tout senti, notamment que j'avais plusieurs âges en même temps dans ma tête ce que j'ai essayé de dire dans ce livre là.

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 Comment vous vivez la période actuelle, entre confinement et couvre feu ?

" Sur le plan affectif, ça a été quelque chose de précieux de vivre encore plus que jamais avec la femme de ma vie depuis plus de 50 ans comme je le rencontre dans le livre . 

On n'était pas malheureux. Être dans une maison qu'on aime avec un grand jardin, c'était un sacré privilège.

En tant qu'écrivain, j'ai aussi été privilégié. Se lever le matin avec l'envie d'écrire et se dire qu'on aura tout le temps pour ça, sans les petites contraintes, les sollicitations que l'on peut avoir dans ce métier.

Sur un plan plus  général, quand meme cette période est  tellement longue , ce qu'on vit, ça remet en cause les rêves que les enfants, les adolescents, peuvent avoir. C'est  quelque chose d'assez terrible à vivre . »