Pour avoir toujours une lecture avec soi, le livre de poche se révèle le format idéal.

Surtout si l’on souhaite rattraper des succès de librairies ou des petites pépites passées inaperçues, en format mini.

Découvrez pour ce premier mardi conseil du mois de mars, notre sélection de ce début mars 2021 lue et approuvée par la rédaction : 

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1/ "
Papa", Régis Jauffret; Points 

" J'imagine qu'il faisait aussi beau le jour de leur rencontre dans une bilbiothèque de la rue Montgrand qu'au moment de l'arrestation d'Alfred huit ans plus tôt. Drôle de lieu pour un premier contact quand on s'apprête à mettre au monde un écrivain. J'aurais trouvé plus romantique qu'ils se soient rencontrés dans un bal populaire et m'aient conçu pompettes la nuit mêmeau cul de la charrette d'un marchand de bois dans une impasse sombre du Vieux Port. Tant pis. Alfred faisait souvent des réponses un peu vagues pour cacher sa surdité lorsque certains mots lui échappaient."

Un jour, totalement par hasard, le romancier Regis Jauffret regarde un documentaire sur le Régime de Vichy et tombe sur une séquence très courte- à peine 7 secondes- dans laquelle il reconnait immédiatement son propre père, qui est emmené menotté par deux agents de la Gestapo.

N'ayant jamais eu vent de cet épisode pourtant important dans la vie de son père,  Régis Jauffret  se met à enquêter sur lui en recueillant des témoignages de son famille encore vivante ou en consultant des archives et surtout se met à avoir une image différente de son père et lui réinventer un destin plus romanesque que l'image qu'il avait de lui.

  Régis Jauffret a éprouvé ainsi le désir ( le besoin?) que son père soit autre chose que ce qu’il a montré, et et c’est là tout l'objet de cette enquête qui prendra sa source dans la maison familiale de l’enfance du narrateur à Marseille.

Il faut dire qu'Alfred Jauffret était a priori un être d'une envergure assez médiocre: sourd, effacé, bipolaire, assommé par les médicaments, avare en mots et en geste d'affection : on ne peut pas dire que le portrait que l'auteur de "Micro-Fictions" fait de son père avant qu'il ne découvre ces images modifiant sa perpection  de lui soit des plus flatteuses.

 Et c'est grâce à ce roman, et donc à la littérature que Jauffret, par petites touches non dépourvues d'humour mais complètement délestées de pathos et de sentimentalisme, repart à la rencontre de son géniteur et lui offre une seconde chance. Il parvient in fine à utiliser ce mot qu'il n'avait jamais osé pour parler de lui: ce "papa" dont le titre du roman est totalement légitime. 

Plus intime et touchante qu'à l'accoutumée, la plume, toujours épurée et à l'os de Jauffret réussit son challenge. La littérature comme seconde chance pour redorer l'image d'un être a priori sans histoire: le défi était de taille sur le papier et Jauffret le réussit haut la main !

2/ Cécile Coulon;  Une bête aux paradis ( Le Livre de Poche)

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A l'adolescence, doué de cette intitution que la mélancolie offre à ceux qu'elle ronge, Gabriel comprit avant Blanche et avant Louis que ces deux  là  ne pourraient jamais être frère et soeur ni amis ni compagnons. Rien de tout cela .Il savait, parce qu'il connaissait la rage de sa soeur et la souffrance de Louis que rien à part Emilienne et le Paradis ne les tiendrait en un même lieu."

L'auvergnate  Cécile Coulon n'a même pas trente ans qu'elle a déjà  une belle biographie derrière elle, notamment avec Trois saisons d'orage sans parler d'essais et ses recueils de poèmes assez impressionnants .

"Une bête au Paradis" confirme largement son talent.

Cécile Coulon plonge son lecteur pour ne plus le lâcher dans les tréfonds du mal- nommé Paradis, un domaine secret et recluse, composé de champs d'un étang et d'une ferme où les cochons sont l'animal dominant.

 Emilienne est la  gardienne de ce temple. Elle y élève seule ses  petits enfants, Gabriel et Blanche depuis la mort  brutale et soudaine de sa fille et son gendre. Elle parvient à créer un semblant d'équilibre avec Louis, le commis  qu'elle a recueilli d'un père violent à l'adolescence.

Tous travaillent sans relâche aux bêtes et aux foins dans ce milieu où les joies sont rares mais réelles, et où le silence  est la régle qui prévaut pour tenter d'encaisser  les malheurs de la vie.

Un jour, un étranger, Alexandre, va arriver et va faire bosuculer l'ordre établi notamment auprès de Blanche, qui va tomber dans les tourments de l'amour, un peu malgré elle.

Ce huis clos hypnotique et haletant , qui montre une lignée de femmes envoûtées par la terre est racontée par une écriture aussi musclée que poétique d'une Cécile Coulon qui refuse absolument tous les bons sentiments que son histoire pourrait amener. 

Même si on pourrait avoir tendance à rapprocher cette lecture du film au nom de la terre, autre grand succès rural de cette rentrée, mais  qui était plus une histoire d'hommes et qui était certes tout aussi sombre mais quand même plus sentimental, le roman de Cécile Coulon nous montre que l'enfer rural n'est pas toujours pavé de bonnes intentions...  

 3/ Rivage de la colère, Caroline Laurent (Pocket)

 

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 "La justice est la méchante sœur de l'espoir. Elle vous fait croire qu'elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu'elle vient toujours après le malheur. un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le cœur."

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?

Après le déchirement  et l'expérience traumatisante  de l'expulsion des Chagossiens vers Maurice. viendra la colère, et avec elle la révolte.

Rivage de la colère est un très beau récit; récit d'une lutte d'un peuple, qui, après la résignation,  se redresse, mu par une colère collective..  Quand la  littérature  est utilisée comme une arme.

Caroline Laurent livre un récit poignant sur un paradis perdu et sur le combat de ses habitants.

Roman de l’exil et de l’espoir, Rivage de la colère nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après. 

Caroline Laurent nous touche par la beauté de sa plume.

Elle joue avec une grande maîtrise  avec la langue pour donner corps au créole de son enfance sans que cela ne soit au détriment du sens et de la puissance romanesque de son récit.

Un grand livre !