En ce début de semaine, on a envie de faire un second focus sur une oeuvre dont on a déjà parlé mais qu'on a envie de remettre en avant puisqu'elle sort cette semaine sur nos écrans.

"Les magnétiques" est le premier film Vincent Maël Cardona. 

Le cinéaste lyonnais, né au début des années 80,  livre une œuvre particulièrement réussie,  qui fait appel aux sens, particulièrement l’ouïe et la vue. 

Présenté à La Quinzaine des Réalisateurs,  reparti avec le prix SACD et la sympathie des festivaliers,  Les Magnétiques raconte  avec force et poésie l'éveil d'un jeune homme et aussi un monde appelé à disparaître.

On avait rencontré le cinéaste fin octobre au Comoedia, voici un long extrait de nos échanges avec lui : 

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Espoirs et désillusions de la génération "no future"

Les magnétiques parle de la musique punk, et en substance, ce que sous entend ce courant, c'est qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre la musique pour faire du rock.

On y va, on prend des guitares, on gueule ce qu’on a à dire et on fait de la musique ici et maintenant.

C’est à peu près ce que fait Philippe avec sa performance radio : un rapport instinctif, sauvage, aux sons électrifiés.

On a résumé le punk un peu péjorativement par "no future". Mais "no future", c’est puissant, c’est toute l’histoire du nihilisme, et aujourd’hui, ça résonne fortement.

Car si on réfléchit un peu, No future en 2021, c’est la jeunesse qui se mobilise pour la préservation de notre espèce !

C’est ce que je voulais dire par la "vision prophétique" du moment 1978-1983. Le "no future" de l’époque contenait en germe celui d’aujourd’hui.

Les Magnétiques c'est aussi un film sur la prise de parole.

Il montre le cheminement de Philippe, qui passe par la création sonore et la technique pour enfin réussir à s’emparer du micro, parler directement et prendre son destin en main.

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Une aventure collective 

Le film vient d’un désir d’écriture collective. Réunir d’abord des scénaristes de ma génération que j’admire, tous nés au début des années 80 : Romain Compingt, Chloé Larouchi, Maël Le Garrec, Catherine Paillé et Rose Philippon.
Les Magnétiques est un projet de cœur. 

Une volonté de ma bande tout entier de capturer le souvenir d’une époque fantasmée, les années 80.  La quasi-totalité de l’équipe du film a grandi, hantée par un vent de liberté et de désillusion, porté par la musique.

Ensemble, on a eu cette envie de mesurer combien la révolution numérique a transformé le monde qui nous a vu naître en une sorte de songe, un monde séparé.

1978/1983, une période remplie de paradoxes et de lien entre politique et radio 

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Il se passe quelque chose de très bizarre entre 1978 et 1983. On y décèle en effet  une véritable explosion des expressions artistiques, singulièrement musicales. Rennes, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Paris bien-sûr, de partout, on voyait débarquer des groupes de rock, des fanzines, des radiossonos.

Toute une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans les promesses de 68 et s’empare de la vague punk pour dire son désenchantement et paradoxalement son envie de faire la fête.

Et après 83 c’est fini. La plupart de ces groupes disparaissent et ceux qui restent sont absorbés par l’industrie musicale.

De fait, les radios libres réclament la liberté d’émettre à tue-tête et qui dès qu’elles l’obtiennent, disparaissent, englouties par les radios commerciales.

C’est vrai qu’on ne peut pas s’empêcher d’y voir un écho avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 81 et le tournant de la rigueur en 83. 

 Une province imaginaire dans une dimension presque biblique

J'ai  souhaité que le film ne soit pas géolocalisé. Que ce village puisse figurer la Province. Un de ceux, où des jeunes, hier comme aujourd'hui, peuvent avoir le sentiment de vivre en dehors de tout, loin des "centres".

Ici le centre, c'est Berlin, où Philippe part faire son service militaire.
Un rite de passage aujourd'hui disparu.

En citant explicitement l'histoire de Noé et ses fils et en se référant à la Parabole du fils prodigue,  j'ai eu envie de  rendre universelle cette histoire de famille  simple sur le papier, mais l'enrichir en même temps, non sans ambition,  d'une référence à la mythologie...

 Une reconstitution précise des années 80 tournée entre France et Allemagne

Le film se déroule entre la France et l’Allemagne.

En raison des financements, nous devions tourner en Île-de-France. Notre défi était d’y trouver des décors ruraux isolés et préservés de toute modernité, évoquant la province française.

Parmi ces décors, nous devions trouver de nombreux décors contigus (la radio pirate est au-dessus du bar, le garage est attenant à la maison familiale, etc.).

Marion Burger, la cheffe décoratrice, a fait un travail remarquable pour adapter chaque décor à l’époque, et créer une véritable cohérence entre les différents lieux de tournage, éclatés aux quatre coins de la région.

En Allemagne, nous devions tourner les séquences de caserne dans une ancienne base militaire désaffectée, ainsi que plusieurs extérieurs berlinois que nous avons choisi de reconstituer à Dresde et Leipzig.

Le tournage en Allemagne a commencé après la partie française. 

La plupart des techniciens locaux étant occupés sur des tournages de séries allemandes, j’ai conservé la quasi-totalité de mon équipe française.

Cela nous a permis de garder la meilleure continuité possible dans le travail.

 La scène dans la radio berlinoise, un véritable morceau de bravoure

Cette scène (NDLR:  qu'on ne spoilera pas) fût très difficile à réaliser. J'avais une idée très précise du découpage du film et du coup, j'avais pris le soin de story-boarder beaucoup de scènes, et cela nous a permis d’aborder en amont avec la décoration  un bon nombre de questions.

J'avais pu  découper la séquence en fonction de ces actions, définies par la bande son pré-écrite.

C’est une des séquences les plus découpées du film et je me souviens parfaitement du jour où j’ai rapproché l’ampleur du découpage de cette scène et le temps que nous avions pour tourner tous ces plans!
C’est aussi l’une des scènes où l’on peut observer mon appétence pour les gros plans, auxquels j' accorde beaucoup d’attention..

La fin du monde analogique tourné.... en numérique 

Le film renvoie à la fin du monde analogique, il s’agissait donc pour nous de convoquer visuellement le monde argentique et lui rendre hommage.
Initialement, nous avions pensé à filmer en pellicule, mais il nous a semblé finalement plus intéressant d’utiliser le support numérique pour adopter un regard contemporain sur ce monde analogique lointain et fantasmé.

Nous ne voulions pas y associer une série d’optiques moderne, pour éviter une image très définie et trop "réaliste". Nous voulions une approche plus poétique, qui était sans doute plus fidèle à la perception de Philippe. 

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Vincent Maël Cardona lors de la présentation de  son film Les Magnétiques  le mercredi 27 octobre 2021 au Comoedia. Merci au distributeur Paname films et au cinéma le Comoedia pour l'entrevue

Le film est à découvrir en salles dès le 17 novembre.