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Lion d'or au dernier Festival de Venise, L'événement est le second long-métrage d'Audrey Diwan qui sort dès demain en salles.

Il ne fait pas mentir son titre tant il est aussi L'événement de cette semaine cinéma (retrouvez notre critique du film ici même) 

C'est peu dire que l'un des atouts du film est son actrice principale, Anamaria Vartolomei, de tous les plans ou presque et qui livre une prestation totalement éblouissante. 

Pour Audrey Diwan, les essais ont d'emblée montré que Anamaria avait, dès les premiers essais, "la dimension physique nécessaire au rôle...., quelque chose qui est de l’ordre du mystère et de la puissance; cette peau diaphane, ce regard très intériorisé, et à la fois très ouvert sur le monde, difficile à décrypter et captivant à la fois. ".

Pour avoir eu la chance d'échanger avec elle lors du dernier Festival de l'écrit à l'écran à Montélimar, on peut dire que cette future grande actrice (et future césar 2022 de la meilleure révélation?) possède également une maturité et une capacité de réflexion particulièrement impressionnantes...

 

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 Son rapport avec la littérature d'Annie Ernaux

Je n'avais jamais lu Annie Ernaux avant d'entendre parler du projet du film : j’ai découvert le roman d'Annie Ernaux avant de passer les essais; histoire de me nourrir du livre et de voir ce qu’il pouvait m’apporter lors des essais .

D'ailleurs, lorsque je vois l’adaptation au final,  je me dis qu'il y avait des éléments dans le film qui n'étaient pas forcément dans le scénario et que c’est plutôt bien d’avoir des références nourries de cette lecture dès les essais. 

Je connaissais,  avant de lire le livre d'Annie Ernaux , l’idée d’un avortement clandestin, mais je ne pouvais me douter de la violence de cet évenement : j’ai vraiment découvert, en lisant le roman, la cruauté de l’époque. 

Lors du tournage,  je ne voulais pas quitter l'univers d'Annie pour rester encore un peu avec elle,  j’ai lu mémoires de filles où elle raconte ses premières fois , cela permettait de nourrir le hors champs, de tout ce qui n'est pas montré dans le film ....

Audrey Diwan, Anamaria Vartolomei - L'événement #Venezia78

Le poids du sujet...

Quand on parle d'avortement on est malheureusement toujours dans l'actualité.

Le corps de la femme reste un sujet tabou, de débats.

Vous savez que dernièrement aux USA, 5 Etats ont adopté des lois qui interdisent l'avortement après environ six semaines.

Tourner ce film,  c'était essentiel pour moi car il parle autant de douleur que de liberté, de plaisir, et de déterminsme social. 

...et celui des références cinématographiques qui sont servi pour construire L'évènement

Le confinement nous a beaucoup aidé, Audrey et moi, à construire le personnage : on s’appelait quotidiennment pour échanger des références,.

On a énormément discuté, échangé.

Elle m’a demandé de regarder différents films pour aider à faconner ce  personnage; il fallait que je lui dise ensuite sur quels aspects du personnages ces oeuvres là pouvaient m'aider.

Il  s’agissait cependant moins de s’inspirer que de se confronter à d’autres. 

Dans ces oeuvres, il y avait Le fils de Saul de Lazlo Nemes  pour les dispositifs et le jeu de la focale;  et le fait que comme Saul, Anne mon personnage n’avait personne autour d’elle pour l'aider.

Il y avait aussi A nos amours : Audrey m'a demandé de prendre un peu modèle sur le jeu de Sandrine Bonnaire et les rapports mère fille ou Black Swann pour la question de la paranoïa et celle du cygne noir et de l'éclosion du personnage... .

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Rosetta/ Anne, même combat?

La  plus grande référence du film que m'a donné immédiatement Audrey, c'est le Rosetta des frères Dardenne, qui nous a inspiré le surnom de mon personnage : « le petit soldat ».  

Comme elle,  mon personnage a un objectif, elle ne lâche rien pour l'atteindre, même si elle se casse la figure.

Elle part à la guerre. Elle a des alliés qu’elle perd en chemin.  

On lui donne des coups, mais elle serelève. Elle avance avec une obstination et une volonté sans faille. 

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 Anamaria avec la comédienne Louise Orry-Diquerro, lors de la présentation du film à Montélimar

  .Travailler la posture du personnage

"On a commencé par définir le personnage à travers le corps, la posture.  Il fallait avoir ,les épaules rentrées, les pieds dans  le sol, le regard par en-dessous, prête à affronter le monde.    

Anne ne baisse jamais les yeux. Elle regarde toujours devant.

 Il fallait aussi  qu'on intègre aussi  son statut de transfuge. Ce que c’est de sentir sans cesse l’œil de l’autre, celui de la société, qui pèsent sur vous.

Anne sourit très peu, mais c'est normal car quand on est en état de concentration intense, on sourit rarement.

Mais aussi Audrey voulait que, dès qu’il y a un sourire, on le remarque particulièrement car il est rare.

Pour Anne, l’essentiel passe par le regard, plus que par le bas du visage. Il fallait jouer à travers le regard la solitude, la crainte. "

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Apprendre le phrasé des années 60

Les années 60, c’est un phrasé différent, une musicalité spécifique, Audrey nous l'avait vite raconté. Avec mes partenaires,  on s’est entrainées notamment à parler plus lentement, de manière plus articulée ...

Et pour moi,  qui ai tendance à parler  vite et à manger un peu les phrases, il fallait que j'apprene à prendre le temps. 

Ce rapport à la lenteur nous a naturellement fait basculer dans un monde différent de celui d’aujourd’hui...

La scène clé de l’avortement

Je m'étais mis pas mal de pression sur cette scène car tout le récit tend vers celle  : si je passais à coté, tout ce qu'on avait pu construire avant allait se casser méchamment la figure ( sourires)

Cette scène est très détaillée dans le livre et  c’était impossible de le retranscrire : il a fallu s’en éloigner et déconstruire tout ce que j’avais bati dans mon imaginaire

Avec Audrey, on a tatonné un peu, j'étais pas dedans dans les premières prises, puis on a enfin trouvé le truc pour rendre crédible la douleur :  on l'a trouvé dans l’importance de respirer, car c'est le souffle qui permet notamment d' accentuer la solitude du personnage; plus encore que la crispation et la douleur que j'avais tendance à surjouer dans les premières prises. 

Anne n’a pas la possibilité de reprendre son souffle dans le reste de son parcours, sauf sur cette scène là ou c'était primordial qu'elle respire enfin . 

Et ça, on l’a beaucoup travaillé, notamment au niveau au son. 

Kacey Mottet Klein, un très fidèle partenaire de jeu

"C'est la troisième fois que je joue avec Kacey, après l'avoir déjà eu comme partenaire dans Just Kids et L’Échange des princesses.

Ce qui est  assez amusant,  c'est qu'on a fait plusieurs combinaisons de jeu ensemble : il  a joué mon mari, mon frère et maintenant un ami, presque un amant

J'aime énormément travailler avec lui, c'est quelqu'un de spontané et d'instinctif.

Il possède en lui quelque chose d' animal, une dimension que je peux retrouver par exemple chez des comédiens comme Adèle Haenel ou Vincent Cassel."

 Programme TV - L'échange des princesses

La découverte du lâcher prise

"Avec Audrey j’ai vraiment découvert le lâcher prise;  on a laissé prendre le temps pour répéter en amont d'abord juste tous les deux puis ensuite avec les autres acteurs

Audrey m'a vraiment permis d’oser et de proposer des plans de secours si le premier ne fonctionnait pas : jamais j'ai pu me sentir bridée.

 Grâce à elle, je n’ai pas douté de ce que j’avais à faire même quand les scènes me faisaient peur. Elle a été mon alliée. Nous étions dans un état d’échange permanent.

Ce film m’a appris à oser et à être disponible à la fois. C’est comme ça que j’ai eu le sentiment d’atteindre une forme de liberté dans le jeu.

Une liberté qui me semble être dans la droite lignée du texte d’Annie Ernaux...

C'est une chance incroyable de rencontrer quelqu'un comme elle pour une telle expérience. Je me demande même parfois si je vais y arriver sans Audrey (sourires)..  "

Merci au Festival de l'écrit à l'écran de Montélimar et particulièrement à Amandine , ainsi qu'à Wild Bunch qui ont permis cet échange et au photographe officiel Xavier Bouvier pour les photos. 

L'interview a été réalisée conjointement avec Francois Xavier de l'excellent site Le Bleu du miroir Vous pouvez retrouver son compte rendu ici même