Rachid Bouchareb, qui avait marqué la Croisette en 2006 avec « Indigènes », poursuit son exploration des failles mémorielles françaises avec « Nos frangins » en salles depuis mercredi dernier . 

Venu présenter son film  à Lyon  pendant le festival Lumière nous avons pu échanger avec lui sur la  genèse de son projet.

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Baz'art : Revenir sur l’affaire Malik Oussekine, et la croiser avec la mort du jeune Abdel Benyahia, tué à Pantin par un policier ivre, qui n’était pas en service, c’était pour vous un geste cinématographique évident ou surtout nécessaire ?

Rachid Bouchareb : Les deux, en fait. Il faut dire que je me souviens très bien de la mort d’Abdel. J’avais eu l’information, qui a circulé, n’habitant pas loin à l’époque, à Bobigny.

C’était très important de raconter le destin de ces jeunes garçons qui ont à peu près le même âge et qui vont être fauchés dans leur jeunesse. C’est le même sujet.

Les deux vont plutôt bien ensemble., je trouve  Pour l’affaire d’Abdel, on ne sait pas qui s’est occupé de cela et comment tout le mécanisme s’est mis en place.

On n’a pas eu accès à toutes les informations.

Du coup, je suis parti dans l’écriture du projet en m’inspirant très librement pour raconter ces deux histoires.

Nos frangins

 Baz'art : À quel moment avez-vous eu envie de faire un film sur l’affaire Malik Oussekine, survenue en décembre 1986, et pour quelles raisons ?

Rachid Bouchareb Je fais partie de la génération qui a grandi avec cette histoire. Nous l’avons tous traversé à cette époque, juste après les larges mouvements dont celui de SOS racisme fondé en 1984.

Je venais de faire en 1985 mon 1er film, Bâton rouge, et ce drame est arrivé quelque temps après. Il a embrasé toute la France et a touché beaucoup de monde, des centaines et des centaines de milliers de personnes.

J’étais parti avec ce mouvement de SOS racisme, et l’espoir qu’on allait changer la société car on y croyait beaucoup. On a d’ailleurs fait avancer les choses, pas tout évidemment, mais quand même.

Toute la génération des étudiants de cette époque a été très touchée par ce qui s’est passé cette nuit-là.

C’est très émotionnel et ça marque à jamais.

A l’époque, on se demandait ce qu’allaient devenir tous ces enfants nés de l’immigration, la place qu’ils allaient avoir dans la société.

Le débat de l’intégration a été posé pour la 1ère génération, la 2ème génération, la 3ème génération… 

Rachid Bouchareb - La biographie de Rachid Bouchareb avec Gala.fr

Baz art :Comment avez vous fait pour que votre film parvienne à trouver son équilibre entre ce qui relève du devoir de mémoire et la façon dont cette double histoire vient dialoguer et rencontrer la réalité contemporaine notamment avec cette série qui a été diffusée récemment sur le même sujet que votre long métrage ?.

 Rachid Bouchareb :   Je voulais que le film soit un bon témoignage des années 80 et c’est une bonne référence pour rappeler que cette mobilisation de la population a existé contre cette injustice et que ça fait partie du cœur de la France. La mémoire est importante pour avancer.

Il y a également une série sur l’affaire Malik Oussekine. C’est une mini-série qui été tournée peu de temps avant que je ne commence le tournage de Nos frangins.

Elle traite surtout du combat de la famille pendant près de deux ans avec l’avocat Maître Kiejman interprété par Kad Merad, jusqu’au procès

Bref, la série et mon film, je trouve qu'on se complète pas mal

La seule petite réserve  que j'aurais avec la série est qu'elle est diffusée sur une plateforme US, Disney+ alors que j'aurais préféré qu'elle soit initiée par une chaine française vu que c'est un fait divers en prise totale avec l'histoire francaise ( sourires).. 

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Baz'art : Votre projet de film a été difficile à être financé et produit? 

 Rachid Bouchareb  : Non pas vraiment car beaucoup des partenaires du film ont vécu cela ou à travers leurs parents.

Ils ont été très enthousiastes à faire exister ce projet et j’ai constaté au fil de mes recherches que cette histoire a touché énormément de monde.

Le monteur du film, Guerric Catala, avait dix ans à l’époque et il s’en souvenait, ses parents en parlaient, sa mère était à la manifestation. Cette génération est encore et toujours dans l’action.

Baz'art : Quel est votre sentiment sur le fait que votre film montre que finalement rien n'a vraiment changé en 35 ans?

  Rachid Bouchareb  Un peu de lassitude, c'est sur...  On pense tout le temps qu’on va passer à une autre étape mais il n’y a pas vraiment de changement.

On voit bien qu’entre 1985 et aujourd’hui, rien ne bouge vraiment.

 On a le sentiment que rien n’avance. Cela fait 35 ans ! Faut-il plus de temps pour résoudre certains problèmes ? 

« Nos Frangins »  film de Rachid Bouchareb, en salles depuis le 7 décembre 2022

Retrouvez notre chronique du film 

Crédit photo: Fabrice SCHIFF-Festival Lumière 2022 

Merci à Marie Queysanne- au cinéma le comoedia et au distributeur Le Pacte