ENTRETIEN AVEC IRIS KALTENBÄCK AUTOUR DU FILM "LE RAVISSEMENT "

Premier long métrage de la réalisatrice française Iris Kaltenbäck, « Le ravissement » raconte l’histoire de Lydia, sage-femme incarnée par Hafsia Herzi, qui sombre dans un mensonge pour conquérir le cœur de Milos,.

Présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2023, et récent coup de coeur de la rédaction Baz'art , ce film inspiré de faits réels brosse surtout le portrait d’une femme prête à tout pour assouvir son cruel manque d’amour,  sort en salles mercredi prochain…

Rencontrée sur Lyon le 25 septembre dernier, sa réalisatrice nous a raconté les coulisses du tournage  et les enjeux du projet avec une disponibilité et une précision qui nous ont terriblement séduits … 

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 Pouvez vous nous raconter votre parcours et l’origine de ce projet ?

Iris Kaltenbäck : Avant de faire du cinéma, j’ai fait du droit et de la philosophie. Je m’intéressais beaucoup au droit pénal, et j’ai travaillé avec une avocate pénaliste.

En parallèle, j’étais très cinéphile depuis l’adolescence, à un moment où, comme beaucoup d’adolescentes, je traversais une crise et où le cinéma m’a beaucoup aidée.

Très vite, je me suis rendu compte que même si j’adorais les questionnements philosophiques que posait le droit pénal, je n’avais pas envie d’aborder les choses par ce prisme mais par celui du cinéma.

Je me suis ainsi  présenté  à la Fémis en section scénario, parce que je ne savais pas comment accéder au monde du cinéma, c’était ma seule porte d’entrée.

J’ai d’abord développé un long métrage avant celui-ci, avec une autre société de production, un projet qu’on adorait mais dont on n’arrivait pas à boucler le financement.

C’est à ce moment-là que j'ai entamé comme projet Le Ravissement, avec l’injonction de tourner très vite et avec de tout petits moyens.

Après cela, le film s’est fait assez vite.

Le ravissement épate par son équilibre périlleux mais pleinement accompli entre naturalisme et romanesque.

Il y a  notamment plusieurs scènes d’accouchement dans le film, qui relèvent beaucoup du documentaire.

Elles sont très fortes visuellement, et en même temps très mises en scène, que ce soit avec de la tendresse ou de la tension. Comment avez-vous intégré ces images dans le reste du film, qui,  lui, affiche une dimension très romanesque ?

Iris Kaltenbäck : Je voulais me détacher du fait divers et m’abandonner avec le spectateur au plaisir du récit tout en parvenant à insuffler le plus de réel possible dans la fiction.

Avec toute l’équipe du film, avec les comédiennes et comédiens, on a travaillé à mélanger les genres, à ramener de la fiction dans le documentaire, et le plus de réel possible dans la fiction.

Ainsi, j’ai demandé à Hafsia Herzi d’être présente pendant le tournage documentaire.

Elle a réellement établi un lien avec les mères, et leur administrait tous les soins possibles, supervisée par une sage-femme. D’un autre côté, on a tourné la fiction avec une équipe légère et très mobile, toujours en décors naturels.

On plongeait Hafsia dans les rues de Paris parce que je voulais filmer la ville dans laquelle j’ai grandi de la manière la plus impulsive et réaliste possible.

On a suivi les gardes de sages-femmes, et Hafsia les secondait toujours : il y a beaucoup de médical, mais aussi beaucoup de soins et de gestes qu’on peut apprendre. Quand la mère était d’accord, Hafsia faisait les gestes directement avec la mère.

Après, il y a eu la question, assez périlleuse, de l’accouchement joué par Nina Meurisse qu’il allait falloir totalement refaire en fiction.

Il ne fallait pas non plus qu’il se distingue trop de ce qui avait été fait en maternité.  On a donc suivi tout ce même processus de filmage documentaire, en utilisant la même caméra, le même peu de moyens, mais on a dû refaire complètement le décor, comme on ne pouvait pas tourner la scène dans la salle d’hôpital.

 

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Les  deux personnages principaux incarnés par Hafsia Herzi et Alexis Manenti incarnent la solitude, et ont eux-mêmes des métiers invisibles. Est-ce que vous avez voulu illustrer à travers eux la souffrance dans la précarité de ces métiers ?

Iris Kaltenbäck : C’était effectivement quelque chose de présent dans le choix de ces métiers.

Je ne voulais surtout pas faire de discours : je voulais que ces personnages existent, mais sans jamais que ce soit appuyé par une sorte de discours de cinéma social. 

Mon ambition pour ce film était d'aller dans un geste de cinéma très romanesque et de faire de gens ordinaires des héros ordinaires.

C’est réellement un film sur la solitude, je me suis même inspirée d’autres films qui racontaient cela, et c’est ce qui relie les trois personnages.

Lydia et Milos, parce qu’ils ont des métiers étonnants, où ils sont absolument essentiels pour la société, et en même temps ces métiers les placent en marge de la société du fait de leurs horaires, de leur salaire, des conditions de travail.

Lydia est amenée à faire des gardes de nuit et dormir le jour, elle travaille énormément ; c’est un travail qui isole facilement.

Pour le métier de conducteur de bus, c’est un peu la même chose. Milos travaille beaucoup la nuit, il vit en décalage.

Ce sont aussi des personnages qui sont beaucoup ramenés à la ville, à une idée de l’errance.

Vous parlez de solitude de trois personnages, il faut évidemment intégrer Salomé dans l'équation. Mais en même temps le personnage de Salomé est issu visiblement d'un autre milieu social, mais souffre aussi de solitude, celui de la dépression post partnum, c'était important pour vous d'aborder ce sujet là et de dire que ca pouvait toucher tout le monde? 

Oui tout à fait, Salomé est beaucoup plus intégrée socialement ; pour moi, le point de départ de son personnage, c’est qu’on dirait que sa vie est sur des rails, qu’elle va suivre un parcours assez rodé.

Mais c’est aussi;comme vous le faites remarquer, une femme  confrontée à l’immense solitude du post-partum, et qui se prend une grande claque au moment où elle donne naissance à cet enfant ; parce qu’il y a au départ toute la projection de ce que cela allait être, et elle se retrouve dans la réalité d’interrompre son travail et de se retrouver seule avec un bébé qui est d’abord étranger à elle.

C’est le vertige du vide, de la solitude, et d’être à ce moment-là très peu entourée.

Il y a assurément une différence sociale entre Lydia et Milos d’un côté, et de l’autre Salomé et Jonathan, mais je pense que Salomé est aussi face à une expérience de la solitude dans son milieu.

 Vous parliez d’inspirations cinématographiques fortes pour travailler la notion de solitude, auriez vous quelques influences à nous donner?

Pendant la préparation et le tournage, on parlait beaucoup avec la cheffe opératrice du cinéma américain des années 1970 : Taxi Driver, Panique à Needle Park…

Ce sont des films qui ont pour objet le héros ordinaire.

Ce que j’adore, c’est que ces films s’autorisent à être très romanesques, mais essaient toujours d’insuffler beaucoup de réel dans la fiction, de bien raconter le métier de chauffeur de taxi, le milieu de junkies, de bien filmer la ville telle que les réalisateurs la connaissent…

Une autre inspiration vient plutôt du cinéma chinois et taïwanais des années 2000 : je pense à Yi Yi d’Edward Yang ou Millenium Mambo de Hou Hsiao-hsien, des films sur une solitude ancrée et sur des personnages qui sont seuls parmi les autres.

Dans tous ces films, la ville est très présente, et il y a toujours l’idée du bruit, des gens autour, et de comment on met en scène cette solitude entourée.

Je suis également inspirée, de manière plus diffuse, par les films de Kelly Reichardt et de Lucrecia Martel, des réalisatrices dont j’ai vu tous les films et qui ont apporté un souffle nouveau aux personnages féminins et au cinéma contemporain.

Et bien sûr au dessus de tout, comme une ombre qui plane tout en haut, l’œuvre d’Alfred Hitchcock, qui a bercé mon adolescence. 

 La musique d’Alexandre de La Baume agit presque comme une seconde voix off, en impulsant une humeur particulière aux scènes. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

La réflexion sur la musique est intervenue dès l’écriture, et Alexandre a composé avec les images pendant qu’on fabriquait le film.

C’est sans doute pour cela qu’elle tient une place narrative très importante.

S’autoriser à mettre de la musique sur les images documentaires, c’était aussi un vrai pari, qui ramène du romanesque dans ces instants-là. 

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Le film évoque la santé mentale de Lydia  notamment sans le dévoiler évidemment, dans le final qui questionne le diagnostic psychiatrique et psychologique du personnage ..Quel est votre propre ressenti sur la psyché de Lydia qui restera hermétique tout du long du film?

Je n’ai pas du tout de réponse, et tout l’objet du film était de m’interroger sur ce personnage qui me passionnait sans jamais vraiment avoir de réponse.

Mais c’était très important pour moi de mentionner cela, parce que dans mon expérience en tribunaux pénaux, j'ai assisté à des procès. J’avais notamment assisté au grand procès d’une femme, et j’avais été très marquée par cette bataille entre les psychiatres et les psychologues qui cherchaient à poser un diagnostic.

Dans le droit, il y a cette référence constante à « comment agirait un homme raisonnable ».

Dans mon souvenir, ce n’étaient quasiment que des hommes, et je me souviens d’être assise dans le tribunal et de me dire qu’on n’entendait plus cette femme, elle était couverte par ces expertises.

Je me suis dit que le cinéma était là pour rendre peut-être une voix à cette femme ou replacer l’interrogation au bon endroit.

Je ne dis pas du tout que les psychiatres et psychologues ne sont pas importants, je crois beaucoup à la psychanalyse et à l’inconscient.

Mais c’était très important de raconter qu’il y avait eu ce débat, que la question restait ouverte, et que Milos avait fait l’effort de se replacer dans son point de vue pour essayer de raconter son histoire de ce point de vue, avec tous ses questionnements, notamment celui de son propre rôle et de sa complicité dans cette histoire. 

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D’ailleurs, toute la mise en scène est faite de manière à ce qu’on soit dans l’empathie envers elle, à représenter son ressenti, sans jamais remettre en question l’aspect criminel de son acte…

C'était vraiment un de mes principes de base lorsque j'ai écrit le scénario :  ne jamais juger aucun personnage et se situer toujours au plus proche d'eux.

Je me demandais comment, si j’étais à sa place, je pourrais glisser aussi ; comment humaniser un acte qui pourrait paraître simplement dans un journal, comment le ramener non pas dans une normalité, mais de montrer comment, dans notre banalité, on peut glisser et s’enfermer petit à petit, comment on peut tous s’identifier à cette situation, à notre échelle.

On a tous eu des petits mensonges à un moment en se demandant comment en sortir ; là, c’est ramené à une dimension bien plus grande, mais ça fait appel à ce mécanisme-là.

Il y a quelque chose de très fort sur l’origine du sentiment filial, maternel ou paternel, évidemment avec Lydia mais aussi avec Milos, qui redonne un sens à sa vie à l’annonce de cette paternité qui sort du cadre purement biologique…

J’avais envie d’interroger la conception de la parentalité qu’on peut avoir, et dans notre conception de la maternité interroger l’image : j’ai l’impression qu’aujourd’hui encore il y a toujours un moment où les femmes sont confrontées au sujet de la maternité et à toute l’imagerie qui vient avec, notamment ce qu’on devrait ou ne devrait pas ressentir.

La maternité a été façonnée par toute une mythologie, quelle que soit la religion ou la croyance, mais l’histoire de la Vierge Marie, le mythe de Salomon ont vraiment façonné notre vision de la maternité. Je voulais m’amuser avec ces clichés.

À l’inverse, pour Milos, j’avais envie de raconter l’histoire d’un homme qui n’a a priori aucun désir de paternité, une sorte de loup solitaire presque un peu cliché. Lorsqu’il y a cette rencontre avec ce bébé, un attachement va se créer hors du biologique, de l’ordre de la pure croyance, une volonté de croire qu’il est le père de cet enfant.

De la même façon, comme vous l'évoquez justement, je voulais interroger ce lien de paternité qui se crée chez une personne pour qui on ne l’attend pas forcément. 

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Et à ce niveau là aussi,  il y a ce titre avec ce  mot à double sens, - ravissement - qui vient aussi interroger toutes ces questions là, et qui est directement inspirée de Duras, on imagine ? 

Vous imaginez bien (rires).... J'adore le livre de Marguerite Duras,   " le ravissement de Lol V. Stein" , qui a beaucoup compté pour moi à sa lecture mais concernant son titre , j'avoue n'y avoir pas fait attention tout au début du roman. Je me demandais d'ailleurs tout au fil des pages : pourquoi ce titre ?

C'est plus tard que cela m'est venu, à un moment précis, au milieu du roman, comme une révélation.

Lorsque j'ai compris que Lol V. Stein, dans sa folie amoureuse, non encore accomplie à ce stade, vivait dans sa trajectoire une extase quasiment au sens religieux du terme.

Et puis ce titre évoque quelqu'un dont on voudrait cacher l'identité tout en dévoilant un peu qui elle est, c'est un peu comme un jeu de piste.

Il nous faut alors reconstituer sa trace, son chemin. C'est ce que j'ai essayé de faire à ma manière aussi dans ce film à travers le cheminement intérieur de Lydia.  

Le Ravissement de la réalisatrice française Iris Kaltenbäck sort en salles le 11 octobre 2023, distribué par Diaphana.

L'interview  a été réalisé le lundi 25 septembre au Cinéma Lumière Terreaux  de Lyon.