Mercredi dernier est sorti en salles le majestueux "Le Temps d’aimer".   

Tout juste sortie de la mini-série Le monde de Demain co-réalisée avec Hélier Cisterne, Katell Quillévéré réalise son premier long-métrage depuis Réparer les vivants en 2016. 

Elle était venue sur Lyon avec le comédien Vincent Lacoste et le scénariste Gilles Taurand présenter son film quelques jours à peine avant la sortie officielle, on avait pu la questionner sur ce projet personnel particulièrement important pour elle : 

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Quel est le point de départ de votre si beau film ?

Katell Quillévéré: Le film a émergé de mon histoire personnelle, centrée sur ma grand-mère, une figure très proche de moi. Depuis mon enfance, elle laissait transparaître l’existence d’un secret, mais m’interdisait d’enquêter. Il a fallu du temps et l’intervention de mon compagnon pour confronter cette vérité.

Elle avait plus de 80 ans lorsque son histoire a émergé : une relation avec un soldat allemand durant l’Occupation, à 17 ans. 

 C’était sa première histoire, la menant à une maternité précoce et un bouleversement total de sa vie. Le film part de là, puis devient une fiction que nous avons élaborée avec mon co scénariste Gilles Taurand, explorant la dynamique du couple à partir de mon histoire familiale. 

On a réalisé  un vrai et long travail d'imagination avec Gilles et j'insiste fortement dessus : tout n'est pas issu de l'histoire de ma grand mère dans mon film.

 La fiction s'est construite autour de la question du couple car c'est vraiment ce qui nous fascinait tous les deux.  

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"Le temps d'aimer", c'est l'histoire d'un couple, évidemment, comme vous le dites mais aussi d'un enfant qui doit vivre malgré le peu d'amour que lui porte sa mère...

En fait, la vraie colonne vertébrale du film, c'est la relation mère-enfant. Bien sur que le personnage principal, c'est Madeleine, cette femme qu'on va accompagner en circulant à travers ses identités plurielles, mais c'est sa relation à son enfant qui va déterminer tout chez elle  :  cette grossesse arrivée trop jeune, trop vite, qui détermine la plupart de ses choix de vie.

Madeleine possède cette douleur initiale, cette émotion empêchée, qui avec le temps va évoluer... Et il y a cet enfant, en quête de son identité, de sa vérité, de son père, et qui est en fait comme qui dirait sauvé par sa résistance au mensonge de sa mère.

Jamais cet enfant ne renoncera à son vœu d'obtenir l'amour de sa mère.  

 Impossible de ne pas évoquer le prologue du film : ces images d'archives de femmes tondues, ce sont des images très fortes à la limite du soutenable qu'on avait peu vu jusqu'à présent au cinéma...

Katell Quillévéré: Le film démarre avec la honte ; ces scènes terribles de femmes qu'on tond sur la place publique, car c'est un événement tellement fondateur de Madeleine, mon personnage féminin principal, que je ne pouvais pas le laisser hors champ.

En plus la tonte est une chose qui reste encore très impensée en France, et assez peu formulée. Les images que je montre sont d'ailleurs pour la plupart inédites. C'était pour moi une façon d'ancrer cette histoire dans le réel de cette guerre mais aussi de faire prendre la mesure du traumatisme que ça a pu être pour une femme.

La fiction démarre précisemment là : c'est quoi la vie de quelqu'un qui a traversé ça, comment on se reconstruit, affectivement, sexuellement. 

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 Ce qui est formidable dans votre le film, c'est cet équilibre entre la reconstitution, très minutieuse, et votre mise en scène très moderne, tout comme la structure du récit et les problématiques du récit qui sont elles aussi très contemporaines !

Katell Quillévéré: Tout le film repose en effet sur ce que j'ai voulu comme un  mélange de classicisme et de modernité. Cela part de la conviction d'un film d'époque réussi est un film qui a trouvé sa relation au présent ; ce qui fait qu'il va rester et même éclaire l'actualité.

Pour cela, il faut, je crois, être hyper exigeant sur ce qui relève de l'époque mais aussi se débrouiller pour ne pas s’y enfermer, trouver une manière de filmer son histoire avec modernité.  

Une fois, bordée notre reconstitution, notre obsession, à Tom Harari directeur de la photographie et à moi, c'était de nous dire : on filme ici et maintenant, c'est ici et maintenant que se déroule cette histoire. Et le cœur de celle-ci, ce sont les personnages, leurs émotions, ce qu'ils traversent, l'universalité de ce qu'ils traversent.

Notre forme bouscule la reconstitution, la contredit presque, mais il y a aussi le fond. Ce qui est au-dessus du temps c'est ce qui appartient à aujourd'hui.

Le film parle beaucoup de la honte : comment notre société, à toutes les époques, à travers les normes qu'elle produit et donc aussi les marges, constitue de manière systémique une honte qui empêche de vivre ensemble et d'être soi-même ; une honte qu'il faut combattre. 


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Comme dans Suzane,  vous maniez l'art de l'élipse en faisant confiance au spectateur....

 Absolument. J'aime beaucoup ça. À partir du moment où l'on part dans un récit étalé sur près de vingt ans, on écrit toute une matière dont une partie sera forcément plongée dans le hors-champ. C'est comme s'il fallait prélever, en partant de la fin, ce qu'on veut montrer de la vie de ces gens. 

C'est un exercice d'écriture particulier, qui me passionne et qui demande de faire énormément confiance au spectateur car il va avoir sans cesse à combler les manques du récit que suscitent les ellipses.

Cela crée une relation très particulière, très intime, entre le spectateur, l'histoire, les personnages... On déduit ce qui est caché, tu, mais avec son propre vécu, ses expériences.

J'adore cette idée. C'est ce qui est fort avec le cinéma : on y va pour oublier sa propre vie mais aussi la repenser à la lumière du film.  

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Il y a aussi la question du mélodrame que le film s'approprie de manière à la fois frontale et intelligente...

Katell Quillévéré: Oui, Le temps d'aimer  flirte  très largement avec le mélo, un genre que j'adore. Mon film est très clairement influencé par le cinéma de Douglas Sirk. Le titre est d'ailleurs un hommage à un de ses films : Le temps d'aimer et le temps de mourir.

Notre scénario possède dans ses germes tous les ingrédients du mélo : deux personnages que tout oppose qui se jettent dans une aventure qui va être pleine d'embûches parce que le destin les rattrape sans cesse, dans une alternance de répits et de drames...

Mais dans la forme, contrairement à celle du mélo qui invite beaucoup au lyrisme, à une manière d'outrance dans l'expression des émotions, à de l'emphase dans le filmage, j'ai essayé d'être dans la retenue, dans une sorte de sécheresse émotionnelle qui laisse de la place au spectateur, qui donne aussi cette modernité de ton.

Enfin, à l'inverse des mélos qui en général se terminent mal, j'ai souhaité une fin qui aille du côté de la résilience, de la pulsion de vie portée par le personnage féminin.

Votre choix des acteurs principaux a-t-il été instinctif ?

Katell Quillévéré: L’écriture ne s’est pas faite en pensant aux acteurs, mais Vincent Lacoste et Anaïs Demoustier se sont rapidement imposés grâce à notre directrice de casting.

Ils sont des figures puissantes de leur génération, apportant une distance intéressante avec mes personnages. J’aime les propositions inattendues lors du casting, permettant de révéler un potentiel différent chez les acteurs.

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 Votre film aborde la notion de couple. Quelle réflexion avez-vous menée à travers cette thématique ?

Katell Quillévéré: Pour moi, le couple est une fiction, une folie à deux, comme le disait le philosophe Roland Barthes. C’est une rencontre inconsciente entre deux personnes cachant des secrets, s’engageant dans une histoire où elles se protègent sans jugement. J’ai beaucoup d'appétence pour

 Enfin, la Bretagne est un décor central. Quel lien entretenez-vous avec cette région ?

Katell Quillévéré: En tant que Bretonne d'origine , ce décor a  pour moi une résonance forcément particulière puisque la rencontre de mes grands-parents s’y est déroulée.

Les paysages bretons, romantiques et tourmentés, offraient un cadre idéal. La découverte du restaurant a scellé le choix de ce lieu pour une partie significative du film.

Un grand merci à Gaumont films, au cinéma Pathé Lyon et à Fabrice Schiff au photos pour la réalisation de l'interview