Baz'art  : Des films, des livres...
15 avril 2026

Hamlet(te) : Clémence et la peur de questionner notre fascination pour les puissants (et d’exorciser la violence) - Théâtre 13 (Paris)

 

« Être ou ne pas être ? » : de ces mots sortent une pesanteur qui donnerait une soi-disant obligeance de louer le théâtre classique et des siècles de traditions, où la présence masculine règnerait face à l’invisibilisation d’auteurrices. Et en même temps, quelle meilleure tradition de plus en plus enterrée que de voir une troupe de quinze personnes au plateau. Un format au plateau qui se raréfie dans les conditions économiques actuelles de production.

 

Dans ce Hamlet(te), le -te émerge avec multiples sonorités. Au début, le cadre initial est présent. Au royaume du Danemark, le roi meurt subitement d’une piqûre de serpent, dit-on. Premières minutes, le texte de Shakespeare se déroule grâce à Francesco Bernardo, Horatio et Marcellus. Mais quelque chose sonne absurde ; comme si la pesanteur était déjà de l’ordre du démésuré. Ce n’est pas humoristique mais ça le sonne. Puis le tragique se montre : un escalier d’apparât donne sur une balustrade qu’éclaire une grande baie vitrée. Deux lustres trônent au-dessus du nouveau roi de Danemark, Claudius. Il est accompagné par la veuve du défunt roi devenue sa femme. Bouteilles et corps abêtis semblent sonner la fin de la fête. De l’acte 1 à l’acte 3, tout se passe quasiment normalement. L’effet de la grande scène vient être multiplié par le spectre du père sur échasse comme un commandeur arachnéen.

 

Lors d’une apparition du spectre de son père, le prince Hamlet apprend que ce dernier a été empoisonné par son oncle, Claudius. Il décide alors de le venger. Il simule la folie et délaisse sa fiancée Ophélie. Le registre absurde et tragédien s’entremêlent ; l’absurde prend place tel la faucille qui se balade dans toutes tragédies. L’absurdie, inspiration maîtresse de la dramaturge, imprégnée par le travail de Samuel Beckett, Bertolt Brecht et de Charlie Chaplin. Une manière de théâtraliser la violence de la cour du Danemark. La tradition des alexandrins, de la destinée fatale et des rapports de pouvoir est dépassée par un accident de plateau. Une metteuse en scène et sa drôlissime assistante s’imposent pour venir au secours. Le fusil de Tchekov a mal réagi. S’opère la mise en abîme. 

 

Les personnages demeurent en quête d’auteur ((on ne dira pas plus)) jusqu’à ce qu’un théâtre s’imbrique dans un autre. « Regardez-moi ça / Cette facilité qu’on a d’assassiner les œuvres pour être originaux / Ce besoin d’être fantasque, pour exister ! / Ils ne peuvent pas s’en empêcher », crie ironiquement le personnage de la dramaturge/metteuse en scène. Pied de nez à l’institution qui a accompagné ce projet depuis le CNSAD ? Cri d’une nouvelle génération qui met le pied dans la porte d’une « famille » du théâtre bien embourgeoisée ?

 

Jouer Hamlet et perdre Hamlet en route, est-ce le problème ? Pour reprendre Clémence Coullon lors de notre interview : « Qu'est-ce que ça fait de tuer cette figure ? Je sais que ça met dans des situations assez dangereuses mais je trouve ça intéressant. Allons-y ! On ne sait pas très bien où ça mènera mais au moins on aura essayé quelque chose. (…) je trouve ça intéressant de toucher à l'intouchable : pourquoi le sont-ils ? Qu'est-ce que ça veut dire aujourd'hui d’être puissant ? ». Il est clair qu’Ophélie ne subit plus son rôle.

 

On retrouve la même fougue de cette troupe découverte dans Rue du Conservatoire (de Valérie Donzelli) qui ose dégommer des phrases historiques d’un classicisme avec férocité. Immense bravo à cette troupe dont il faut citer chaque nom : Alexandre Auvergne, Rita Benmannana, Louis Battistelli, Chloé Besson, Olivier David, Lomane de Dietrich, Hermine Dos Santos, Neil- Adam Mohammedi, Tom Menanteau, Hugo Merck, Guillaume Morel, Hélène Rimenaid, Basile Sommermeyer, Léna Tournier Bernard

Même si ma mention spéciale va à Hélène Rimenaid qui a une maîtrise de jeu incroyable !

 

Hamlet(te) acquiert une aura de spectacle d’une artiste confirmée et une maîtrise de la langue que seule une direction d’acteurrices minutieuse permet. C’est un énorme coup de cœur !!

 

 

Crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

 

D’après William Shakespeare

Adaptée et mis en scène par Clémence Coullon

Avec Alexandre Auvergne, Rita Benmannana, Louis Battistelli, Chloé Besson, Olivier David, Lomane de Dietrich, Hermine Dos Santos, Neil-Adam Mohammedi, TomMenanteau, Hugo Merck, Guillaume Morel, Hélène Rimenaid, Basile Sommermeyer, Léna Tournier Bernard

Dramaturgie par Clémence Coullon, Barbara Métais-Chastanier

Collaboration artistique Hugo Merck

2H10

La pièce s’est jouée du 7 au 17 avril 2026 au Théâtre 13 – Bibliothèque (Paris 13ème)

Jade SAUVANET

 

 

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